Notions de rationalité et des anticipations rationnelles, Marché financier

By 2 February 2014

1.2 Notions de rationalité et des anticipations rationnelles

La théorie de l’efficience des marchés financiers est étroitement liée à la notion de rationalité des investisseurs tant au niveau du comportement que des anticipations. En effet, tout investisseur doit se comporter d’une manière cohérente face à la situation présente. Suite à l’émission de nouvelles informations, les investisseurs doivent se comporter d’une manière identique ; il est nécessaire de détenir ou d’acheter l’actif en cas d’anticipation à la hausse ; toutefois, et en cas d’anticipation à la baisse, il est nécessaire de vendre pour minimiser les pertes. Un tel comportement est logique dans la mesure où chaque individu cherche à maximiser sa fonction d’utilité espérée sans parcourir de risque supplémentaire.

1.2.1 Définition et formes de la notion de rationalité

La théorie de l’efficience des marchés financiers suppose la rationalité des agents économiques surtout au niveau du comportement. En effet, d’une part, la condition d’efficience est déduite du programme de maximisation de l’utilité d’un agent. Or tout agent se comportant conformément à la maximisation de l’utilité espérée est jugé rationnel. Et d’autre part de cette condition découle la valeur fondamentale d’une action. Celle-ci on l’a vu, est définie comme la somme actualisée des dividendes futurs anticipés rationnellement par les agents. On rappellera dans un premier temps la définition générale de la rationalité puis dans un second temps ses différentes formes.

4 www.larouse.fr consulté le 09/05/2011.

a. Définitions

Selon le dictionnaire Larousse, « la rationalité veut dire quelque chose qui est conforme au caractère rationnel, or le terme rationnel veut dire «propre à la raison , conforme à la raison, repose sur une bonne méthode, qui parait logique, raisonnable, conforme au bon sens»4. Cette définition générale de la rationalité peut être adaptée à plusieurs champs d’étude même si le socle demeure une conformité à la raison, à la logique, à une méthode, …

Dans le champ nous concernant, nous nous référons à la définition de Maurice Allais5 « un homme est réputé rationnel lorsqu’il il poursuit des fins cohérentes avec elles-mêmes et emploie des moyens appropriés aux fins poursuivie [V. Mignon (1998), p. 15]. En accord avec ce principe, les agents sont supposés être caractérisés par des préférences ou des objectifs qu’ils cherchent à atteindre tout en respectant les contraintes limitant les choix possibles. Cette idée renvoie au fait que toute décision d’un agent s’inscrirait dans une logique d’atteinte d’objectifs, contraints par un ensemble de variables limitant du coup les choix.

b. Les formes de rationalité

Il existe trois formes qui sont :

– La rationalité instrumentale

Elle se concentre sur l’efficacité en termes d’action pour atteindre un but spécifique, elle constitue une forme d’adéquation entre les moyens et les objectifs poursuivis. Pour V. Mignon (1998), cette forme de rationalité reflète ainsi une efficacité en termes d’action. Les contraintes auxquelles l’agent est soumis sont de type externe, telles que le revenu ou l’état de la technologie. On constate donc que tout comme l’information, les capacités cognitives de l’individu sont supposées illimitées. Rappelons que cette conception de la rationalité a fait l’objet de vives critiques ayant conduit à l’émergence et au développement d’autres conceptions s’inscrivant toujours dans une logique d’une meilleure compréhension des facteurs pouvant influencer la prise de décision des agents sur les marchés financiers.

5 Economiste Français, prix Nobel d’économie en 1988.

– La rationalité cognitive

Introduite par B. Walliser (1982), elle aborde sous un angle nouveau la compréhension de l’action de l’individu en soulignant le rôle primordial des croyances et des informations. Une action est rationnelle dès lors qu’elle satisfait à une double cohérence (information /représentation et représentation/action). Ces représentations sont fonction des croyances individuelles, d’ordre idéologique ou simplement de moralité et qui diffèrent selon les agents. C’est dire que la rationalité cognitive met donc en évidence la différence qu’il peut y avoir entre environnements réel et perçu. De ce fait, la rationalité cognitive traduit ainsi l’adéquation des anticipations entre ces deux sphères, toutes influençant sur la prise de décision. En outre, elle permet d’expliquer pourquoi les agents adhèrent à leurs croyances idéologiques, magiques ou de valeurs morales.

– La rationalité limitée ou procédurale

Par opposition au concept de rationalité instrumentale (hypothèse néoclassique), H. Simon a développé le concept de rationalité limitée ou procédurale. Il ne s’agit pas de dire que les agents économiques ne se comportent pas toujours rationnellement, mais qu’ils ne bénéficient pas de toute l’information pour prendre leur décision (rareté face à un besoin, ou une abondance qui nécessite un tirage). Du fait de ses capacités limitées, l’agent ne cherche pas à maximiser sa satisfaction, mais à atteindre un seuil qu’il juge suffisant. Autrement dit, les agents réalisent un choix après un processus décisionnel qu’ils arrêtent une fois la satisfaction qu’ils vont retirer de la consommation leur conviendra. On peut noter que cette rationalité est limitée par l’exercice de l’incertitude. Ainsi, le preneur de décision n’est jamais assuré que son choix aboutira aux conséquences préalablement envisagé du fait du risque non probabilisable de son environnement. En définitive, le traitement de l’information par l’agent demeure une des clés de la rationalité procédurale car son seuil de satisfaction dépendra du degré de maitrise de cette information.

1.2.2 Les anticipations rationnelles et leurs implications

Outre la rationalité du comportement, la théorie de l’efficience des marchés financiers suppose que les agents font des anticipations rationnelles. En effet, à chaque instant le cours observé est égal à sa valeur fondamentale, cette dernière étant définie sur la base des anticipations rationnelles des agents concernant les dividendes. On définira tout d’abord le concept des anticipations rationnelles avant de présenter ses diverses caractéristiques et implications.

a. Définition et contenu

Selon J. F. Muth (1961), «Les anticipations, dans la mesure où elles sont des prévisions bien informées d’événements futurs, sont essentiellement identiques aux prévisions d’une théorie économique correcte»6. Cette hypothèse de travail deviendra par la suite la pierre angulaire de toute la théorie sur les anticipations rationnelles. Cette hypothèse assimile essentiellement deux concepts distincts; elle pose d’une part que les agents économiques ont des anticipations concernant certaines variables (économiques, subjectives et psychologiques). D’autre part, ces anticipations sont les espérances mathématiques conditionnelles de ces variables. Autrement dit, les anticipations subjectives des agents sont, en moyenne, égales aux vraies valeurs de la variable. Cette conclusion nous permet d’affirmer qu’il y a une réelle liaison entre les croyances économiques de chacun et le véritable comportement hasardeux et statistique du système (stochastique). C’est là, l’originalité de la démarche des anticipations rationnelles. Si l’agent peut prévoir correctement l’évolution des variables exogènes et s’il connait la relation entre ces variables et la variable endogène, il formera des anticipations rationnelles [A. d’Autume (1985), p. 7].

Formellement, nous pouvons définir l’hypothèse d’anticipations rationnelles de la manière suivante
hypothèse d’anticipations rationnelles

Avec :
l'hypothèse d’anticipations rationnelles

E est l’espérance mathématique conditionnelle à l’ensemble d’information disponible.

Supposer que les anticipations sont rationnelles, c’est supposer que le modèle est juste. Cela nécessite la connaissance de la totalité des composantes influençant la variable à anticiper mais surtout le modèle gouvernant l’évolution de cette même variable. Chose qui n’est possible que si tous les agents utilisent le même « modèle »7 pour former leurs anticipations.

6 F. Mazerolle (2005), (page consultée le 9 Mai 2011), Histoire de la pensée et des faits économiques [en ligne], Adresse URL : http://www.mazerolle.fr/index.htm, http://www.mazerolle.fr/HPE/Contemporains.htm
7 D’après Arrow (1987), « le rôle des croyances collectives en économie », ce modèle n’est rien d’autre que celui qu’utilise l’économètre.

Ainsi, trois conditions sont nécessaires pour la formation des anticipations rationnelles

** La spécification correcte du modèle liant la variable anticipée aux autres (omniscience)
** La connaissance de l’historique de toutes les variables figurant dans le modèle (transparence)
** L’estimation sans biais de la variable à prévoir (optimalité)

Après avoir défini les anticipations rationnelles et les conditions nécessaires à leur formation, nous allons exposer les principales implications et caractéristiques relevant de l’hypothèse des anticipations rationnelles.

b. Implications de la théorie des anticipations rationnelles

Les implications de l’hypothèse des anticipations rationnelles sont les suivantes :

– Les agents utilisent tous le même modèle

On suppose que les agents pour former leurs anticipations disposent du même modèle de représentation de l’économie. Ils pensent tous de la même façon. Pour E. S. Phelps « ils sont tous des fondamentalistes, c’est-à-dire qu’ils utilisent tous le même modèle décrivant la façon dont les données fondamentales déterminent les divers prix et quantités de l’économie » [V. Mignon (1998), p. 20]. Selon cette idée, tout économiste avant d’utiliser un modèle de prévision doit en prendre en considération le fait que les autres connaissent son modèle et l’utilisent dans leurs anticipations. Aujourd’hui sur la plupart des marchés financiers le modèle de prévision des cours boursiers correspond au modèle d’actualisation des dividendes futurs8.

8 Il s’agit d’une approche actuarielle basée sur une estimation des futurs flux générés par une société, compte tenu du risque de l’actif économique.

– Les agents ont une information gratuite et illimitée

En partant du principe que les agents disposent d’une connaissance parfaite de la théorie économique pertinente (capacités illimitées de recueil et de traitement d’informations) et que les anticipations son rationnelles, alors, toute possibilité de réaliser des profits à long terme est éliminée. En effet, selon J. F. Muth (1961) de telles occasions de profits sont éliminées si les visions des entreprises ne sont pas systématiquement différentes de celles de la théorie économique [idem, p. 20].

– Les anticipations rationnelles ne sont pas des prévisions parfaites

Notons que les notions d’anticipations ne constituent nullement des prévisions parfaites sauf en situation de certitude. Or, les marchés financiers peuvent être dans la réalité caractérisés par des situations d’incertitude. D’ailleurs dans la plupart des cas, s’en est ainsi et les anticipations ne seront réalisées qu’en moyenne.

– Les anticipations rationnelles sont auto réalisatrices

Appelées aussi « prophétie auto-réalisatrices »9. Pour R. K. Merton, si les agents croient qu’un certain événement a une influence sur la variable à prévoir, alors on pourra constater qu’ils provoquent son apparition. Pour C. Azariadis, « La seule croyance des agents en la relation entre deux événements suffit à l’engendrer » [V. Mignon (1988), p. 21].

9 Cette notion a été utilisée pour la première fois par R. K .Merton (1949) et repris dans l’ouvrage « Eléments de théorie et de méthode sociologique » Armand Colin, 1998

Etude de l’efficience semi-forte des marchés financiers : cas de la bourse de Casablanca
Mémoire pour l’obtention du Master en Finance Appliquée
Université Cadi Ayyad de Marrakech – Faculté des sciences juridiques Économiques et sociales

Sommaire :
Introduction
Chapitre 1 : Notions d’efficience, de rationalité et d’anticipations rationnelles
1 .1.2 : Hypothèses et implications de cette notion de l’efficience
1.2- Notions de rationalité et des anticipations rationnelles
1.3 – L’efficience informationnelle du marché et ses modèles
Chapitre 2 : la forme semi-forte de l’efficience et les tests d’événements
2.1 : Revue de littérature sur les études d’événements
2.2 : La méthodologie de l’étude d’événement
Chapitre 3 : vérification empirique
3.1 Présentation de la bourse des valeurs de Casablanca
3.2 : l’étude de l’événement
3.3 : Les principaux résultats
Conclusion