La crise du mécénat culturel français, Un substitut à la subvention ?

By 9 February 2014

III. Problématique du mécénat culturel actuel

Le mécénat actuel est un vaste univers composé de donateurs privés tels que des collectionneurs, des responsables d’entreprises, des particuliers ou encore des fondations. Ceux-ci participent au développement du secteur des arts et de la culture en donnant des aides de toute sorte et librement consenties. Cela permet le développement de nouvelles initéiatives venant enrichir le panel d’offres culturelles. Cependant, le mécénat actuel peine à trouver sa place dans un pays où le financement de la vie artistique et culturelle est dominé par les pouvoirs publics. Nous avons déjà déterminé l’influence historique de l’Etat dans la partie précédente. Pourtant, depuis 2003, des mesures fiscales et juridiques ont été mises en place afin de favoriser le mécénat en le rendant plus attractif. En effet, le financement de la culture est dominé par les pouvoirs publics puisque le mécénat ne représente que 7,5% des financements des pouvoirs publics. De plus, les mécènes se tournent vers les structures déjà aidées par l’Etat plutôt que vers les petites structures ou bien ils se tournent vers d’autres causes telles que la solidarité, l’environnement, etc.

A. Un substitut à la subvention ?

Le mécénat est une des solutions qui peut être mise en avant pour faire face aux baisses de subventions. En effet, l’Etat prône un désengagement progressif et souhaite voir le mécénat se développer avec ses mesures incitatives telles que celles de la loi 2003.

Selon Sabine Rizier, le mécénat en faveur de la culture ne parvient pas à s’épanouir et elle en explique les raisons. « L’hypothèse, ici défendue, est que le mécénat privé – contrairement à une image souvent répandue, biaisée par la comparaison avec les pratiques philanthropiques américaines – ne s’est historiquement pas développé contre l’Etat, dans la seconde moitié du XXème siècle, mais bien plutôt avec lui. Et que la faiblesse de cette forme de financement, plutôt qu’à la difficulté d’imposer sa légitimité face à des pouvoirs publics présumés omnipotents, serait en somme imputable aux tensions qui travaillent, de l’intérieur, l’administration culturelle publique – d’où l’injonction paradoxale (« soyez libres à nos côtés ! ») adressée par ses responsables aux donateurs privés. » (Politiques et pratiques de la culture, Documentation française, Mécènes et pouvoirs publics : des relations ambivalentes, 2010)

D’après Victor Ginsburgh et David Throsby dans Handbook of the economics of art and culture (2006), plus le niveau de revenu est élevé plus le coût de la philanthropie diminue puisque la déduction fiscale s’applique sur des fractions du revenu soumises à un taux d’imposition croissant. En effet, en 1986, le président Reagan fit réduire le taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés, l’effet en fut la baisse du montant du mécénat. Cela s’explique par l’effet de l’augmentation du coût des donations dû à la baisse de l’impôt.

Les Etats-Unis fonctionnent en grande partie sur le principe de la philanthropie. Ce fonctionnement est historique et l’on remarque en observant les chiffres que le don d’individus est le plus important. 75,6 % des dons en faveur des arts et de la culture provient d’individus, 8 % proviennent des legs contre 4,8 % des entreprises et 11,6 % des fondations privées (Giving USA 2004, AAFRC Trust for Philanthropy, Dogan et Prewitt, 2007). En effet, les grandes familles aiment à voir leur nom rattaché à une part de l’héritage culturel national comme la famille Getty dont les avoirs s’élèvent à 4 milliards de dollars. La taille des fortunes privées joue sur le volume du mécénat. Parallèlement, la France peine à développer le mécénat avec en 2009, 740 millions d’euros de dons (ADMICAL) contre 248,5 milliards de dollars en 2004 pour les Etats- Unis.

Selon Paul DiMaggio, professeur de sociologie à l’Université de Princeton, les entreprises ont le besoin de justifier leurs dépenses de mécénat et privilégient les structures ou les projets à forte visibilité et peu risqués. Il a noté ainsi une indifférence au « mérite artistique ». L’écrivain engagé dans le monde du théâtre Robert Abirached, appuie sa critique en dénonçant la destination des dons. En effet, il considère qu’ils sont à destination des structures les plus riches, les plus célèbres, les plus favorisées par les médias et dans les régions les plus favorisées.

Nous pouvons conclure qu’il est difficile de substituer l’aide publique par le mécénat tant que l’on ne pourra pas en prévoir le montant ni maitriser l’affectation de ces ressources. De plus, le volume des dons n’est pas assez important en France pour pouvoir prendre la relève du soutien de l’Etat.

B. La crise du mécénat culturel

a. Loi 2003 et PME

Selon Olivier Tcherniak, président de l’Admical, l’engagement du mécénat culturel a perdu deux tiers de sa valeur en passant de 975 millions d’euros à 380 millions d’euros en deux ans, ce qui représente pour la culture et le patrimoine 19 % du budget global contre 39 % en 2008. Il juge que la loi Aillagon de 2003 n’a pas eu d’impact positif sur l’implication des entreprises dans le mécénat culturel alors que cette loi provient du Ministère de la Culture. Cependant il note un accroissement du nombre de fondations depuis cette loi.

La limite de 0,5 % du chiffre d’affaires de la loi 2003, ne représente que très peu pour les PME. La problématique se pose sur l’ouverture de cette limite puisque les grandes entreprises en profiteraient et cela représenterait une « niche fiscale » pour elles. Il propose de défiscaliser les 10 000 premiers euros et après cette somme limiter à 0,5 % du chiffre d’affaire de façon à donner un « forfait » de 10 000 € pour l’engagement des PME.

Selon Robert Fohr, chargé de mission pour le mécénat au ministère de la Culture et de la Communication, « plusieurs milliers de PME font du mécénat culturel », il ajoute qu’elles font du « mécénat de proximité » au profit du patrimoine, des festivals, des institutions culturelles locales. En effet, les PME sont très sensibles à l’apport de la culture vis-à-vis du dynamisme des territoires, au dynamisme économique et à l’attractivité des territoires. En ce qui concerne le plafond de 0,5 %, Robert Fohr explique qu’il favorise effectivement les grandes entreprises mais qu’une PME avec 1 million d’euros de chiffre d’affaire peut faire 25 000 € de mécénat qui seront déduits pendant cinq années.

Cela reste une limite face à laquelle le ministère est confronté et il réfléchit à relever ce plafond, pour les PME. Il est cependant important d’attendre que le contexte budgétaire soit plus favorable étant donné que cela reste une dépense fiscale pour l’Etat.

b. Intérêt tourné vers les grosses structures

Les grosses structures souffrent moins de la baisse du mécénat culturel puisque les entreprises engagent alors des politiques de mécénat visibles et qui entrainent un retour d’image. Cet effet provient de l’autorisation de la loi 2003 d’avoir des contreparties notamment en termes de visibilité. Alors les entreprises se concentrent sur une stratégie de « retour d’image » plutôt que de considérer le mécénat à sa juste valeur, c’est-à-dire prendre en compte la « personnalité » que renvoie un tel soutien à l’entreprise.

C’est la puissance des contreparties des structures culturelles, notamment en termes de visibilité qui va jouer sur le choix de l’engagement du mécénat d’entreprise. C’est pourquoi, les grosses structures comme le Louvre ou le Quai d’Orsay, qui détiennent des moyens importants et qui peuvent offrir de « l’image », sont favorisées par les entreprises. Ainsi, une entreprise qui finançait une dizaine de petites structures préfère concentrer ces mêmes moyens sur une seule grande structure.

Robert Fohr met en lien le mécénat des petites structures avec celui des PME. Il considère que le financement des petites structures s’opère au niveau des entreprises de petite taille. La problématique se pose alors sur le fait que ces PME n’ont pas les gens compétents pour s’occuper du mécénat, ni de fondation et que les patrons n’ont pas le temps de s’en occuper. De la même façon, les petites structures n’ont pas toujours de personne compétente pour travailler à la recherche de mécènes, d’autant plus, qu’il faudrait qu’il y ait un vrai retour sur « investissement » pour pouvoir payer un salaire supplémentaire.

Bernard Crozier, directeur du Cercle de l’Harmonie, orchestre symphonique parisien, témoigne de la difficulté à financer sa petite structure culturelle dont la principale dépense est la main d’œuvre soumise aux cotisations sociales dont les plafonds augmentent. Le mécénat et la vente des concerts sont des moyens pour financer la structure face à la faiblesse des financements étatiques (2 % du budget global contre 60-70 % pour des orchestres permanents). C’est donc un nouveau modèle économique avec une personne qui s’occupe des recherches de mécènes ; il souhaite aller vers des petites entreprises et des start-up qui sont moins sollicitées.

c. Intérêt tourné vers d’autres domaines

Une enquête de l’Admical sur le mécénat d’entreprise affirme que le mécénat culturel est en chute de 63 % depuis 2008, ce dû au contexte de la crise. De plus, les entreprises choisissent majoritairement de faire du mécénat sur les domaines du social, de l’éducation et de la santé à hauteur de 58 %, le sport pour 48 % et la culture 37 % (Admical, 2010).

Olivier Techerniak considère que la crise a accentué l’effet autour de la solidarité, l’accès à l’emploi, l’aide des publics très défavorisés, etc. La crise financière de l’automne 2008 a donc fait perdre de la vitesse au mécénat culturel. L’effet n’a cependant pas été la baisse des publics et du nombre de spectateurs par exemple dans les concerts, les cinémas ou les théâtres. La crise est un facteur de « retour vers un besoin de sens et de partage ». En revanche, elle a entrainé une visibilité forte autours des problèmes sociaux qui mènent les entreprises à réagir vis-à-vis de ces sujets. C’est à un enjeu de société, qui parait plus important sur le moment, auquel elles répondent. Olivier Techerniak considère cependant et certaines ONG appuient cette pensée, que le culturel est l’aboutissement de toute la solidarité qui peut émaner des hommes car « c’est ce qui permet de vivre ensemble, de comprendre le monde autour de soi et de partager quelque chose ».

Quatre ans après la crise financière et neuf ans après la loi Aillagon de 2003, les entreprises mécènes sont plus nombreuses. Cependant le secteur culturel ne fait pas partie des priorités des mécènes. Ils préfèrent placer leurs investissements sur des projets humanitaires ou de solidarité.

d. Mécénat croisé

Certains projets de mécénat qui ne sont pas directement reliés au culturel sont tout de même tournés vers la démocratisation de l’accès à la culture. C’est ce que l’on peut appeler le mécénat croisé qui allie culture et solidarité avec pour but de favoriser l’accessibilité à la culture pour les publics tels que les personnes âgées ou handicapées, les jeunes des quartiers difficiles, etc. La culture en est alors touchée puisque le renouveau du soutien des entreprises fait perdre son rythme à la création au profit de la diffusion.

Robert Fohr en témoigne, « le mécénat en termes fiscal n’est pas en baisse mais il se reporte sur des causes de solidarité comme des projets culturels à impact social qui font aussi partie des missions du ministère », et qu’il considère tout de même comme du mécénat culturel.

On peut se demander si ce n’est pas une réaction des structures culturelles que de tendre vers des projets alliant solidarité et culture afin de pouvoir prétendre à des financements. Ne va-t-on pas dans le sens de la réduction de la création et de la qualité artistique ? Faut-il favoriser l’accès à la culture au détriment des autres domaines de la culture ?

La tendance étant portée sur le mélange des domaines d’intervention, la solution n’est-elle pas d’imaginer un système où les différents intérêts viendraient s’imbriquer les uns dans les autres et où la culture trouverait sa place ? Ne faudrait-il pas réinventer la totalité du mode de fonctionnement historique du financement de la culture en faisant appel à l’implication de tous les intéressés ?

Cette deuxième partie nous permet de constater que le mécénat à lui seul, ne peut pas être une solution au désengagement de l’Etat. Les limites sont multiples et la première simplement est la faiblesse des financements des mécènes. Il est à noter que le mécénat philanthrope disparait au profit du mécénat de communication mais cela reste tabou et caché. Les grandes structures en bénéficient au dépend des petites. Le mécénat croisé est très demandé de la part des entreprises car la culture n’est pas le domaine le plus attrayant, en effet, les domaines du social et de l’environnement l’emportent et ce, notamment à cause de leur médiatisation. Il faut donc trouver d’autres sources de revenus pour les structures culturelles qui tentent à se rapprocher d’une logique d’autofinancement mais cela n’est pas possible pour tous.

Le financement des structures culturelles en France
Mémoire de fin d’études – Option : Développer et Entreprendre
Université catholique De Lyon ESDES Business School

Sommaire :
Introduction
Partie 1: Politiques culturelles et désengagement
I. Histoire des politiques culturelles et de l’intervention de l’Etat
II. Les collectivités territoriales: Communes, Départements et Régions
III. Problématiques
Partie 2: Le mécénat – La réaction des structures culturelles
I. L’histoire du mécénat
II. Le mécénat
III. Problématique du mécénat culturel actuel
Partie 3: Quelles solutions au financement de la culture ?
I. Le cas de Sèvres – Cité de la céramique
II. Le marketing culturel
III. Un exemple d’ouverture à d’autres financements : Louvre Abu Dhabi
IV. Les solutions au financement de la culture & limites
Conclusion