Adoption et expansion du néo-confucianisme en Corée

By 17 February 2014

2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée

2.1. Adoption et expansion du néo-confucianisme en Corée

Il est difficile d’établir la date exacte de l’entrée du confucianisme en Corée. Certains auteurs, dans les articles que j’ai lus, n’évoquent pas cette date et préfèrent axer leur étude sur l’expansion du confucianisme en Corée, ainsi que de son interprétation et adaptation locale.

Cependant, certains tels Kim Young-Soo considèrent qu’elle a eu lieu très tôt, coïncidant avec l’introduction de livres classiques chinois, et donc du système d’écriture chinois, lors des quatre commanderies ou de l’établissement des Trois Etats Han (Les Trois Royaumes) entre 200 avant J.C. et 200 après J.C.. Lorsque qu’il parle de classiques chinois, Kim entend cinq livres sur le confucianisme (le Livre des Odes, le Livre des Documents, le Livre des Mutations, les Chroniques de la province de Lu, le Traité des Rites), des livres sur l’histoire chinoise ainsi que les chroniques de royaumes de Chine. A la suite de cette introduction vraisemblable du mode de pensée confucéen, dans le royaume de Koguryò, sous le règne du roi Sosurim, en 372 après J.C., la première Académie nationale confucéenne est créée.

La création de cette Académie nationale confucéenne, « chargée d’enseigner les valeurs traditionnelles du confucianisme et ainsi, par l’étude du respect de l’importante relation entre le souverain et son peuple, de renforcer l’idée d’unité dans le royaume encore fragile », marque le début de l’expansion, certes lente, de l’influence du confucianisme sur la société coréenne. Notons d’ailleurs que cette philosophie de vie s’adapte assez bien à la société rurale coréenne car elle est elle-même issue d’une société agricole et clanique ; bien que dans le cas du royaume de Koguryò, entrée du confucianisme n’a pas rimé avec sinisation politique et sociale comme dans le cas des royaumes de Silla et Paekche.

Au départ, cette philosophie de vie ne concerne que l’élite des lettrés et leurs familles ainsi que la classe dirigeante, autrement dit les aristocrates (Yangban). Elle n’étendra son influence que bien plus tard sur toute la société coréenne. Mais il ne faut pas oublier que le confucianisme n’est pas la seule philosophie-religion présente en Corée, il y a aussi d’antiques croyances animistes, ainsi que le chamanisme, le bouddhisme et le taoïsme déjà présents à cette époque.

On considère traditionnellement que c’est au moment la transition entre la dynastie Koryò et celle de Chosòn (1392-1910) que s’est réellement introduit le confucianisme dans la vie quotidienne des Coréens – d’abord de l’élite, puis du peuple dans son ensemble. En effet, à la suite d’une lutte idéologique entre Bouddhistes convaincus et Confucéens réformistes, le Confucianisme est devenu religion d’Etat dans le royaume de Chosòn alors que dans celui de Koryò, c’était le bouddhisme. Pour expliquer cette transition qui s’est faite non sans heurts, deux théories principales s’affrontent selon John Duncan :

La théorie de l’idéologie de classe (i.e. de la classe supérieure)

La théorie de la “confucianisation” radicale

Les défenseurs de la première théorie considèrent qu’il y aurait eu émergence d’une nouvelle classe de propriétaires terriens vivant dans leur domaine plutôt qu’à la capitale (plus ou moins équivalente à notre classe bourgeoise). Celle-ci aurait renversé celle des gros propriétaires terriens bouddhistes rassemblés à la capitale, et en aurait profité pour imposer sa nouvelle idéologie : le confucianisme.

Selon Duncan, le problème de cette théorie c’est qu’une telle classe à part n’a pas existé : « The attempt to explain the spread of Neo-Confucianism as the ideology of a new class of scholar-officials rising to power in the late fourteenth century fails to satisfy because there was no such class. » De plus, certains aristocrates, dont des proches du roi, se sont avérés être de fervents défenseurs de la pensée de Confucius. En outre, ce n’est en aucune façon le système de classe qui a été attaqué mais la richesse excessive des temples bouddhistes ainsi que le discours sur la transmigration des âmes de Bouddha. En effet, dans le premier cas, l’Etat ayant besoin d’argent pour son armée, ne peut tolérer les dépenses somptuaires faites pour les rituels bouddhistes ainsi que pour l’entretien de ces temples et monastères dignes des abbayes françaises du Moyen-Age ; et dans le second, les lettrés s’étant penchés sur ce problème purement théorique estiment que Bouddha a négligé le fait que l’âme a besoin d’un temps de pause avant d’intégrer un nouveau corps.

Dans la deuxième théorie, suivie par un certain nombre de chercheurs, il est avancé qu’une certaine catégorie de l’élite lettrée dirigeante, lassée par la corruption et la décadence de la dynastie régnant sur le royaume de Koryò aurait profité de sa chute pour imposer le modèle de l’idéologie confucéenne qu’elle aurait considéré comme plus pur. Martina Deuchler, tête de proue de ces chercheurs, pense que la transformation de la société coréenne en société confucéenne se serait faite en trois étapes :

La jeune élite en question aurait été à la recherche d’une solution radicale à la décadence de la société, et l’aurait trouvée dans le confucianisme.

Au moment de la création du royaume de Chosòn, confrontés à des problèmes pratiques, cette élite aurait modifié l’orientation de la mission du confucianisme, décidant plus sage de préserver certaines habitudes et traditions coréennes.

Le XVIe siècle voit naître un syncrétisme entre ces traditions coréenne préservées et le confucianisme : le néo-confucianisme.

Tout d’abord, Duncan note que Martina Deuchler se contredit elle-même. En effet, à la base, elle parle d’une confucianisation de la société coréenne, mais en fait, dans le développement en trois point de sa théorie, elle aboutit à une coréanisation du confucianisme. Ceci signifie alors que “son” élite idéaliste réformiste a échoué dans sa réforme radicale de la société suivant le modèle chinois. Duncan explique cet échec de la théorie au fait que pour Martina Deuchler, la société de Koryò était une société bouddhiste figée jusqu’au moment de sa chute, alors qu’en fait, vraisemblablement, la transition entre bouddhisme et confucianisme s’est faite progressivement. Ainsi, il écrit « This type of evidence not only raises serious questions about the notion that pre-Chosòn dynasty Korea was an unchanging society based solely or event primarily, on Buddhist principles, it also suggests that the relationship between Confucianism and society in Korea was a long and complex history that predates the founding of the Chosòn dynasty by hundreds years. »

Confrontant la réalité à ces théories, et mettant en évidence certaines incohérences intrinsèques, Duncan remet alors en question la pertinence de ces deux théories. Pour lui, comme le montre la phrase que nous venons de citer, la transition entre société à dominante bouddhiste et société à dominante confucéenne ne s’est pas faite brutalement, mais s’est étalée dans le temps. Il remarque d’ailleurs que les chercheurs modernes acceptent enfin cet état de faits. Petit à petit, les Coréens, en commençant par l’élite aristocratique et royale, ont adopté, assimilé et adapté à leur façon certains traits du modèle confucéen qui correspondaient pour certains à certaines caractéristiques sociales nationales. Dans le cas de l’adoption de traits plus différents de la tradition coréenne, le changement a été plus difficile mais la classe dirigeante se considérant comme devant montrer l’exemple au peuple a suivi à sa façon les textes confucéens classiques commentés par Chu Hsi (son enseignement correspond en fait à ce que l’on nomme néo-confucianisme). En fait, les Coréens se sont montrés très sélectifs dans ce qu’ils ont importé et intégré à leur propre mode de vie.

En observant la confucianisation de la Corée, on constate qu’elle a d’abord concerné la sphère politique via l’installation d’une bureaucratie centralisée. En effet, dans le royaume de Koguryò, un code de droit administratif a été édicté en 373 en vue d’officialiser ce nouveau système de gouvernement et d’administration. Paekche a suivi cet exemple peu après, mais ce n’est qu’au VIIe siècle, en vue d’une conquête de la péninsule, que Silla a adopté ce système confucéen. Ainsi, ce sont les règles confucéennes pratiques de bon gouvernement qui ont été suivies dans un premier temps, bien avant la création du royaume de Chosòn. Ensuite, une fois l’unification sous Silla, l’influence du confucianisme s’étend quelque peu, mais reste limitée à la sphère publique. On constate que certains codes de conduite suivent trois des Cinq Relations sociales prescrite par la doctrine confucéenne (la loyauté envers le gouvernant, la piété filiale envers son père et la confiance entre amis), ceux-ci permettant d’assurer une bonne cohésion sociale.

En 788, dans le royaume de Silla unifié, le système des examens pour devenir fonctionnaire est mis en place, l’examen, destiné aux fils d’aristocrates, portant essentiellement sur la connaissance des grands classiques confucéens. Ce sont donc toujours les aristocrates qui sont concerné par la morale confucéenne, le peuple étant tourné vers le bouddhisme qui, selon Juliette Morillot, est porteur d’espoir car il « offre un même avenir à chacun, indifféremment de sa position sociale. » Pas à pas l’influence confucéenne sur la sphère publique s’étend, le savoir littéraire est valorisé et les avoirs techniques et militaires sont dévalorisés.

Dans le royaume de Koryò, qui succède à Silla, le mandat du ciel est adopté par le premier roi, afin de justifier sa place sur le trône. Son gouvernement, ainsi que l’élite dirigeante, sont installés à la capitale Kaesòng. Le lien entre élite dirigeante et éducation (confucéenne) se renforce, mais la morale confucéenne reste toujours limitée aux sphères politiques et publiques. Pour cette élite confucéenne, la morale confucéenne est d’ailleurs la morale que se doit de suivre toute nation civilisée, les autres étant barbares. Cependant, c’est ironiquement seulement lorsque Koryò est sous la domination mongole, les Mongoles étant considérés comme barbares, que le Confucianisme prend réellement racine dans le pays. En effet, l’accès à la Chine est favorisé par cette occupation, ce qui fait que de nombreux coréens se sont rendus à la capitale des Yuan. De plus, le concours mongol pour devenir fonctionnaire était exclusivement basé sur la connaissance des Cinq classiques et des Quatre livres commentés par Chu Hsi. Naturellement, il a été importé tel quel dans le royaume de Koryò.

Une fois le royaume de Chosòn instauré, le confucianisme est adopté comme philosophie (religion) d’Etat, à la place du bouddhisme, ce qui lui permet de gagner progressivement, et non sans résistance, la sphère domestique et privée. Les rites confucéens, comme par exemple les funérailles, sont imposés à la population, d’abord en douceur (le roi donnant l’exemple en suivant scrupuleusement les consignes du livre des rituels familiaux), puis, une fois que la pratique est très répandue dans la classe dirigeante, de façon plus brutale. Une loi est édictée, punissant sévèrement ceux qui oseraient pratiquer la crémation du corps d’un défunt. Le peuple reste accroché à ses croyances ancestrales telles que le chamanisme, l’animisme, le bouddhisme, mais finit par intégrer à cet ensemble hétéroclite les croyances confucéennes. Le confucianisme s’insinue aussi progressivement dans la famille coréenne, et en change fondamentalement la forme. Le statut du mari comme chef de famille est imposé, de même que le patrilignage et la règle de patrilocalité, le statut des femmes quant à lui diminue et celles-ci perdent entre autres le droit à la propriété, elles sont placées, non sans résistance, sous tutelle masculine. Tout ceci concerne principalement la classe dirigeante, mais une fois celle-ci complètement confucianisée, elle a publié des livres de morale confucéenne écrit en alphabet coréen (hangul) et légiféré (en plus de montré l’exemple) afin que le peuple suive la morale confucéenne. Ainsi, durant le dernier siècle de Chosòn, on peut dire que la société coréenne est entièrement confucianisée, sans négliger le fait qu’il s’agit d’une adaptation qui lui est propre.

Cette adoption sélective du confucianisme en Corée a induit (ou confirmé selon les cas) des changements notables dans la société coréenne que ce soit au niveau politique, social ou familial. Voyons à présent comment le confucianisme a évolué avec l’ouverture de ce pays ermite qu’était la Corée, et comment il est considéré au XXe siècle.

Le mariage en Corée : un rite de passage comme miroir d’une société
Mémoire de fin d’études
Université de Paris 8

Sommaire :
Introduction
Première partie : Théorie des rites de passage
1. Arnold VAN GENNEP et Robert HERTZ
2. Rapport entre rites de passage et temps
3. Efficacité des rites hier et aujourd’hui
Deuxième partie : La société coréenne, une société profondement marquée par le confucianisme
1. confucianisme en Chine, confucianisme originel
2. Néo-confucianisme ou les enseignements de Chu Hsi en Corée
Troisième partie : Famille et mariage en Corée
1. La place des femmes dans la société et la famille coréenne
2. Importance sociale du mariage
3. Les rites du mariage
Conclusion