Situation économique et finances municipales de Drummondville

By 25 August 2013

LA CRISE, LE CHÔMAGE ET LES CHÔMEURS – Chapitre II :

Pour comprendre les mesures d’aide aux chômeurs mises en place à Drummondville et les enjeux auxquels elles donnent lieu, il importe de cerner au préalable les caractères particuliers de la crise dans cette localité. Nous verrons que la conjoncture économique y est atypique, en raison notamment d’un nombre d’établissements industriels croissant durant la première moitié des années 1930. Le besoin de main-d’œuvre qui en découle a pour conséquence de maintenir le taux de chômage plus bas qu’ailleurs au Québec. Néanmoins, l’offre demeure plus importante que la demande et le nombre de personnes sans travail paraît s’accroître au cours de la décennie. Les migrants en quête d’emploi sont particulièrement montrés du doigt.

Examinons dans un premier temps l’évolution de la situation économique et des finances municipales à Drummondville, de même que les recours utilisés par les autorités locales pour réduire les déficits. Par la suite, nous aborderons le phénomène du chômage et les conditions de vie de la population sans travail. Enfin, nous nous intéresserons au profil social des chômeurs.

2.1. La situation économique et les finances municipales

Durant la première moitié de la décennie 1930, Drummondville connaît un développement qui lui est particulier. En effet, de 1929 à 1934, le nombre d’établissements industriels et le nombre d’employés vont presque doubler (tableau I) 1. Ce sont des entreprises liées au domaine du textile2, dont quatre sur cinq exploitent la soie, qui embauchent le plus d’ouvriers à Drummondville. La présence de telles industries, moins touchées par les effets de la crise – la soie artificielle étant un nouveau produit très en demande!-3, expliquerait que cette ville moyenne soit demeurée un centre industriel relativement prospère, du moins jusqu’au milieu des années 1930.

À partir de la seconde moitié de la période, la situation change: le problème du manque de nouvelles manufactures apparaît pour la première fois depuis l’essor industriel des années 1920. En effet, de 1935 à 1942, le nombre d’établissements oscille entre 24 et 28 – ce dernier nombre correspond au plateau atteint en 1934!- et le nombre d’employés dans le secteur manufacturier ne connaît une véritable croissance qu’en 1940 et 19414 (tableau I). Des moyens sont donc pris pour stimuler le développement industriel. En septembre 1935, Drummondville est érigée en cité, dans le but de «!donner plus de poids au nom de [la] ville auprès des capitalistes étrangers qui veulent établir des industries dans [la] province [de Québec]5.!» Toujours pour promouvoir Drummondville, la municipalité crée, en mai 1936, une Commission industrielle6.

Tableau I: Évolution du nombre d’employés et du nombre d’établissements dans l’industrie manufacturière à Drummondville, de 1929 à 1942

Année Nombre d’établissements Nombre d’employés
1929

1930

1931

1932

1933

1934

1935

1936

1937

1938

1939

1940

1941

1942

16

18

21

24

27

28

25

24

26

28

26

26

25

26

2321

2674

2909

2776

3070

3892

4114

4414

4558

4243

4329

5099

5892

4720

Source: Annuaires statistiques de la province de Québec , 1929-1942.

L’efficacité de ces mesures est toutefois fortement remise en question. De 1938 à 1940, le rédacteur de La Parole, Adélard Rivard, dénonce dans de nombreux articles le peu de publicité visant à faire connaître Drummondville aux investisseurs, et insiste sur les impacts considérables de ce silence7. En janvier 1939, l’éditorialiste écrit:

«!Drummondville, depuis quelques années déjà, n’a pas eu une seule manufacture nouvelle. Au surplus, celles qui y sont établies […] ne semblent pas se développer à un rythme assez rapide pour absorber l’augmentation naturelle de la main d’œuvre locale, chaque année8. »! Les efforts insuffisants de la Chambre de commerce locale et la grève de l’industrie Celanese (1940) expliqueraient, selon le même journaliste, le peu d’enthousiasme des entrepreneurs étrangers à l’égard de Drummondville9.

1 Annuaires statistiques de la Province de Québec, de 1929 à 1934.

2 Mentionnons les industries Canadian Celanese (soieries), Dominion Silk Dyeing (finissage de la soie), Butterfly Hosiery (soieries), Louis Roessel Company (soieries) et Drummondville Cotton (cotonnades).

3 Marc Vallières, Les industries manufacturières du Québec, 1900-1959, mémoire de maîtrise en histoire, université Laval, 1973, p. 90, cité dans Micheline Martin, op. cit., p. 33.

4 Annuaires statistiques de la Province de Québec, de 1935 à 1941.

5 « Drummondville est érigée en cité », La Parole, 26 septembre 1935, 10, 23, p.1.

6 « Une Commission industrielle à Drummondville », La Parole, 7 mai 1936, 11, 2, p.1.

7 Parmi ces articles: « Connaît-on assez l’importance de Drummondville ? », La Parole, 21 avril 1938, 12, 50, p.2!; « Drummondville », La Parole, 16 mars 1939, 13, 43, p.2!; « Le développement industriel de Drummondville », La Parole, 20 juillet 1939, 14, 9, p.2!; « La grève crée du malaise », La Parole, 6 juin 1940, 15, 3, p.2.

En fait, il faudra attendre 1940 – et plus encore 1941!- pour voir cette cité profiter de l’essor de l’industrie de guerre. Cette année-là, la compagnie Dominion Silk demande au conseil municipal la permission de faire travailler ses ouvriers le dimanche, en raison de la quantité importante de contrats de guerre que l’usine doit remplir dans les prochains mois10. Il s’agit là d’un des premiers indices de reprise économique.

Parallèlement à la croissance, puis à la stagnation dans le domaine industriel, la situation financière de la ville de Drummondville demeure généralement difficile durant la décennie 1930. D’ailleurs, les autorités municipales établissent très tôt des dépenses prioritaires et refusent d’accorder de l’argent pour tout ce qui n’est pas strictement nécessaire en cette période de crise, comme l’Harmonie de Drummondville11, les patinoires de la ville12, les célébrations du 1er juillet13 et même la tenue d’élections par suite de la démission d’un conseiller municipal14.

Or, ces quelques mesures d’économie ne s’avèrent pas suffisantes pour éponger les dettes de la municipalité, largement attribuables aux travaux publics onéreux entrepris pour venir en aide aux chômeurs15. En 1933, le conseil de ville se donne pour objectif premier d’éliminer son déficit, en procédant à des baisses de salaires et à des «!coupures radicales dans les dépenses de tous les départements16 ». Cette année-là, les autorités municipales dépassent leur objectif de boucler le budget et réalisent un surplus de 4 896!$17. Il s’agirait, d’après l’hebdomadaire La Parole, du premier surplus en trente ans18. La politique de stricte économie se poursuivra jusqu’à la fin des années 1930, mais ne produira plus de bilan financier positif. Les finances déficitaires demeurent un sujet d’inquiétude constant au cours de cette période.

8 « De nouvelles manufactures », La Parole, 12 janvier 1939, 13, 34, p.2.

9 « Nos Chambres de commerce », La Parole, 5 septembre 1940, 15, 16, p.2.

10 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 5 mai 1941.

11 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 9 septembre 1930.

12 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 10 octobre 1931.

13 « Le chômage sera facultatif demain », La Parole, 30 juin 1932, 7, 14, p.1.

14 L’élection d’un nouvel échevin aurait entraîné des coûts considérables, alors que des élections étaient prévues un mois et demi plus tard. « La démission de l’échevin Ad. Bernard », La Parole, 26 novembre 1931, 6, 35, p.1.

15 « Élections municipales », La Parole, 14 avril 1932, 6, 42, p.3.

16 Ces coupures touchent notamment l’entretien des chemins, des aqueducs, des égouts et le service des vidanges. « Une baisse de salaire et une diminution générale des dépenses », La Parole, 16 mars 1933, 7, 51, p.1.

17 « Le surplus enregistré par notre ville est de 4896,58$ », La Parole, 18 janvier 1934, 8, 41, p. 1-8.

18 « Notre ville bouclera son budget avec un surplus », La Parole, 28 décembre 1933, 8, 38, p.1.

Drummondville fait donc face, dès le début des années 1930 et jusqu’à l’essor tardif de l’industrie de guerre, à des déficits répétés et à un besoin de plus en plus criant de nouvelles manufactures. Un tel ralentissement dans le domaine industriel, dans une ville où un habitant sur trois travaille dans une des usines locales19, aura des effets importants sur le domaine de l’emploi.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec