Mise en place des politiques sociales durant l’entre-deux-guerres

By 25 August 2013

LES MESURES D’AIDE AUX CHÔMEURS ET LEURS ACTEURS: LE CAS DE DRUMMONDVILLE – Chapitre I :

1.1 La mise en place des politiques sociales durant l’entre-deux-guerres

Avant la Loi de l’Assistance publique (1921), il n’existe pas de mesures sociales publiques pour venir en aide aux pauvres1. En effet, les mesures existantes se résument essentiellement à de la charité privée, qui se concrétise au niveau de la famille, de la paroisse (notamment par la Société Saint-Vincent de Paul) et des institutions privées d’assistance (hôpitaux, orphelinats, asiles, secours mutuels). Or, la dépression de 1920-1924 révèle les insuffisances de ce réseau d’aide.

Bien que la pauvreté soit considérée comme une responsabilité locale, le gouvernement provincial se décide à intervenir. Toutefois, il prend soin de préciser que cette ingérence n’est justifiée que par « les conditions économiques et industrielles anormales2. » La Loi de l’Assistance publique mise en place en 1921 a pour principaux objectifs de « venir en aide aux institutions en place3 » et de mettre sur pied des procédures uniformes s’appliquant à toute la province. Si une telle loi favorise l’interventionnisme de l’État, elle contribue surtout au développement des institutions privées d’assistance. Pour Serge Mongeau, cette législation marque le «!passage d’un régime de subventions à un mode statutaire de financement4. » Or, les nouvelles mesures d’assistance élaborées en 1921 restent temporaires et ne s’adressent qu’aux personnes inaptes au travail, ce qui exclut la vaste catégorie des chômeurs.

1 Michel Pelletier et Yves Vaillancourt, Les politiques sociales et les travailleurs, Vol. 1: Les années 1900 à 1929, Montréal, s.é., 1974, p. 83.

2 Dennis Guest, Histoire de la sécurité sociale au Canada, s. l., Les Éditions du Boréal, (1980), 1993, p. 107.

3 François Guérard, La santé publique dans deux villes du Québec de 1887 à 1939, Trois-Rivières et Shawinigan, thèse de doctorat en histoire, Université du Québec à Trois-Rivières, 1993, p. 347.

Il faudra attendre que la crise des années 1930 généralise et accentue des problèmes déjà présents, pour que l’État se décide à étendre la portée des politiques sociales. Comme au début des années 1920, cette intervention est d’abord légitimée par le caractère provisoire et exceptionnel de la situation économique. D’ailleurs, les premières mesures conçues par le gouvernement fédéral ne sont prévues que pour répondre aux besoins du moment. Elles marquent néanmoins une rupture, puisqu’elles s’adressent à une nouvelle catégorie de personnes nécessiteuses: les chômeurs. En effet, les seuls recours de ceux-ci avant la crise!se résument à des systèmes municipaux d’assistance peu développés5 et à des services privés de secours, qu’offre entre autres la Société Saint-Vincent de Paul.

En 1930, les principales mesures d’aide aux chômeurs élaborées par le gouvernement fédéral sont des programmes de travaux publics et de secours directs qui reposent sur un système de financement tripartite6 des différents paliers de gouvernement. Ces mesures, dites temporaires, sont renouvelées d’année en année durant la crise, puisque les besoins restent criants.

4 Serge Mongeau, Évolution de l’assistance au Québec une étude historique des diverses modalités d’assistance au Québec, des origines de la colonie à nos jours, Montréal, Éditions du Jour, 1967, p.!43.

5 Michel Pelletier et Yves Vaillancourt, op. cit., p. 182.

6 Pour les travaux publics, les municipalités devaient assumer 50 % des coûts -sauf si elles n’étaient pas en mesure de le faire-, le gouvernement provincial 25 % et cette même proportion pour l’État central. Le financement des secours directs était réparti également entre les trois paliers de gouvernement

À partir de 1935, avec le « New Deal » du Premier ministre canadien Richard Bedford Bennett, s’organisent des mesures d’assistance permanentes, telle la Loi sur le placement et l’assurance-chômage. Par cette loi, la protection des programmes d’aide aux chômeurs est désormais considérée comme un droit et non un acte de charité7. Il faut toutefois attendre en 1942 pour que soient distribuées les premières prestations d’assurance-chômage. Cette législation aura pour effet de réduire la marge d’autonomie des municipalités, qui voient « leur rôle se confiner à l’application locale des mesures décidées et initiées par les pouvoirs supérieurs8. » À partir des années 1940, la gestion des mesures d’assistance est en effet centralisée, permettant une plus grande uniformité dans l’application des politiques.

D’ailleurs, une telle uniformisation faisait partie des recommandations du rapport Marsh (1943) et des intellectuels mandatés par la Commission Rowell-Sirois (1937- 1940) pour étudier les nouveaux champs d’intervention de l’État. Parmi les rapports d’enquête de cette commission, certains ont analysé le rôle des divers paliers de gouvernement dans le domaine de l’aide aux chômeurs. C’est le cas des études réalisées par Esdras Minville, A.E. Grauer et Carl Goldenburg. Pour Minville, l’entière responsabilité du chômage incombe aux provinces, les municipalités devant investir selon leur situation financière et le fédéral, sous forme d’abandon d’impôt9. Ce même auteur considère qu’il ne revient pas aux conseils municipaux de décider qui est un chômeur et qui ne l’est pas. Goldenburg, pour sa part, constate que les autorités fédérales ont exigé des municipalités un investissement croissant durant la crise, dans le domaine du bien-être public10, entraînant pour plusieurs des difficultés financières. Dans le même ordre d’idée, Grauer privilégie une plus grande intervention de l’État fédéral, par rapport aux gouvernements locaux, tant pour édicter les principes administratifs11 que pour gérer les programmes d’assurance sociale et d’assistance publique. En fait, pour ces trois auteurs, les municipalités ne devaient plus être à l’avant-plan, ni dans l’élaboration des politiques d’aide aux pauvres ni dans le financement de celles-ci.

7 Dennis Guest, op. cit., p. 129.

8 Yves Légaré, Crise et chômage dans la ville de Québec (1929-1939) : analyse de l’évolution des pratiques d’assistance et du discours idéologique de la petite-bourgeoisie au niveau municipal, mémoire de maîtrise, Université Laval,1980, p. 21.

Au début des années 1940, l’important rapport Marsh – qui a jeté les bases des programmes de sécurité sociale mis en place à partir de la Seconde Guerre mondiale!- se prononce également en faveur d’une centralisation des mesures d’assistance. Leonard Charles Marsh dénonce en effet vivement les abus auxquels la gestion des mesures de secours par les municipalités a mené :

On ne saurait guère contester que l’une des raisons majeures de reprendre l’étude de l’assistance chômage, c’est l’insuffisance et le caractère répugnant des mesures de secours précédemment en usage. […] il importe de les réformer et de les rendre plus efficaces que le régime des aumônes versées par les municipalités pour les indigents12.

9 Esdras Minville, La législation ouvrière et le régime social dans la province de Québec. Étude préparée pour la Commission royale des relations entre le Dominion et les provinces, Ottawa, Imprimeur du roi, 1939, p. 87.

10 Carl Goldenburg, Finances municipales au Canada. Étude préparée pour la Commission Royale des Relations entre le Dominion et les Provinces, Ottawa, 1939, p. 63.

11 A. E. Grauer, Assistance publique et assurance sociale. Étude préparée pour la Commission Royale des Relations entre le Dominion et les Provinces, Ottawa, Imprimeur du roi, 1939, p. 39.

12 Leonard Charles Marsh, Rapport sur la sécurité sociale au Canada, Ottawa, Imprimeur du roi, 1943, p.56.

À l’issue de la crise, des rapports d’enquêtes constatent donc l’accroissement des responsabilités financières des gouvernements municipaux en matière d’assistance, de même que leur latitude considérable dans la mise en œuvre des politiques destinées aux chômeurs. Cet élargissement des pouvoirs avait l’avantage de permettre un meilleur ajustement des mesures sociales aux réalités locales, mais pouvait donner lieu à une application discriminatoire. Par exemple, selon les municipalités, certaines catégories d’individus (chefs de famille, résidents de longue date, etc.) se voyaient privilégiées par rapport à d’autres (célibataires, jeunes filles, etc.). Malgré les lacunes des premières mesures destinées aux personnes sans travail, l’assistance publique prend forme au cours de cette décennie et cela, tant à l’échelle nationale que locale.

En fait, l’État central, devant cette crise soudaine et d’une ampleur nouvelle, ne dispose pas des infrastructures et des ressources humaines pour intervenir localement. C’est la raison pour laquelle les municipalités et les notables locaux vont devenir les véritables maîtres d’œuvre, les seuls à pouvoir intervenir efficacement auprès des chômeurs. L’importance des responsabilités qui leur sont déléguées donnera lieu à un décalage entre les politiques définies par le gouvernement fédéral et celles appliquées dans les villes. Les années 1930 constituent en fait une période de transition, puisque les mesures d’assistance expérimentées durant cette dépression préparent la mise en place d’un programme d’assurance-chômage plus centralisé.

Si la crise, comme laboratoire des premières politiques adressées aux chômeurs, a retenu l’attention de nombreux historiens, les études prenant pour terrain d’enquête une localité se font plus rares. Ces travaux, par ailleurs, s’attardent davantage à l’évolution des mesures d’aide aux chômeurs durant la décennie qu’à l’organisation même de ces mesures par les élites locales. La question des relations entre les organisations qui participent à la mise en œuvre des politiques d’assistance trouvent également peu d’écho dans l’historiographie. En fait, ce type de recherches, à dimension sociologique et historique, s’intéresse à d’autres enjeux locaux, notamment l’urbanisation et la promotion industrielle.

1.2 Une étude localisée

Dans le champ des études consacrées à l’État providence et à la crise des années 1930 – une de ses époques charnières!-, nombreuses sont les synthèses couvrant une large période et portant sur l’émergence des politiques sociales dans l’ensemble du Canada ou du Québec. Certains travaux, axés sur les formes de l’assistance au Québec, abordent l’émergence d’un service social professionnel durant la décennie 1930, ainsi que les débats sur les modalités d’intervention les plus acceptables. Belhassen Redjeb13 montre que la Dépression voit naître un nouveau mode d’assistance, qui se distingue du mode traditionnel par la présence grandissante du pouvoir d’État dans le champ de l’aide aux pauvres. Gilles Thibault14, pour sa part, soutient que les années 1930 marquent le passage de la charité à l’idée de justice sociale, passage qui aurait donné lieu à la fondation des services sociaux professionnels. Certaines mesures charitables, comme les secours directs, deviennent nécessaires en temps de crise mais sont perçues négativement par les autorités municipales. Thibault montre que la pratique des travaux compensatoires, par lesquels les chômeurs gagnent leurs allocations en participant à diverses corvées, devient le compromis privilégié. C’est ce que constate également Douglas Owram15, dans son ouvrage sur le ministère fédéral des travaux publics. Ces travaux, affirme l’auteur, constituent l’une des seules politiques reconnues comme un moyen légitime d’intervenir dans une économie en récession. Les provinces, et surtout les municipalités, allaient devoir gérer en grande partie ces entreprises.

13 Belhassen Redjeb, Évolution des formes de l’assistance au Québec, Laval, Beauchemin, 1990, 43 p.

14 Gilles Thibault, Évolution de la pensée face aux secours directs pour la période de crise 1929 à 1938, thèse de maîtrise en service social, Université de Montréal, 1969.

D’ailleurs, plusieurs études soulignent le rôle majeur des gouvernements municipaux dans la mise en œuvre des mesures d’aide aux chômeurs. Selon Dennis Guest16, l’autonomie des municipalités dans l’élaboration de ces politiques s’explique par l’attitude des échelons supérieurs de gouvernement, selon lesquels les secours aux indigents devaient relever des instances gouvernementales locales. Les conséquences de cette décentralisation ont été nombreuses. Parmi elles, Guest note un manque d’uniformité dans les procédures administratives et les mesures appliquées, de même que l’absence de normes établissant un niveau minimum d’assistance. James Struthers17, qui étudie l’évolution des politiques canadiennes destinées à soutenir les chômeurs, souligne lui aussi la responsabilité indirecte qu’assume le gouvernement central. En effet, le Premier ministre Bennett préférait donner l’argent aux provinces et aux municipalités que de créer une nouvelle structure fédérale pour contrôler l’utilisation de ces montants. Struthers ajoutera que le fardeau important des secours qui incombe aux municipalités oblige celles-ci à faire des choix pour restreindre l’accès aux mesures d’assistance, en excluant notamment les non-résidents et les célibataires. Pour sa part, Serge Mongeau18 précise que les gouvernements municipaux de la province de Québec ont été les plus sollicités financièrement, par l’État central, pour les différentes mesures d’aide aux chômeurs.

15 Douglas Owram, Construire pour les Canadiens: histoire du Ministère des travaux publics, 1840-1960, Ottawa, Travaux publics Canada, 1979, 397 p.

16 Dennis Guest, op. cit., 478 p.

17 James Struthers, No fault of their own: unemployment and the Canadian welfare state, 1914-1941, Toronto, University of Toronto Press, 1983, 268 p.

Malgré le rôle de premier plan que sont appelées à jouer les municipalités dans ce domaine, peu de travaux abordent les politiques d’assistance dans le cadre spatial restreint d’une localité. Parmi ceux-ci, mentionnons la thèse de doctorat de François Guérard19. Bien qu’elle porte essentiellement sur la santé publique, elle nous renseigne également sur l’administration des politiques d’aide aux chômeurs durant les années 1930, à Shawinigan et Trois-Rivières. Les mémoires de Claude Larivière sur Montréal20, d’Yves Légaré sur Québec21 et de Suzanne Clavette sur Verdun22, distincts par leurs méthodes et leurs problématiques, se rapprochent cependant davantage des préoccupations de notre recherche. Les deux premiers (Larivière et Légaré) s’inscrivent dans le prolongement des travaux de Pelletier et Vaillancourt23 sur Les politiques sociales et les travailleurs. Ces derniers tentent de démontrer, dans le volume consacré aux années 1930, que les politiques sociales visent moins le bien-être des travailleurs que la survie du capitalisme, dont l’équilibre naturel vient d’être remis en question. En fait, les mesures d’assistance auraient eu pour objectif principal de contrer l’offensive politique du mouvement ouvrier anti-capitaliste.

18 Serge Mongeau, op. cit.

19 François Guérard, op. cit., 523 p.

20 Claude Larivière, Crise économique et contrôle social: le cas de Montréal (1929-1937), Montréal, Éditions coopératives Albert St-Martin, 1977, 265 p.

21 Yves Légaré, op. cit., 143 p.

22 Suzanne Clavette, Des bons aux chèques: aide aux chômeurs et crise des années 1930 à Verdun, mémoire de maîtrise en histoire, Université du Québec à Montréal, 1986, 384 p.

23 Yves Pelletier et Michel Vaillancourt, op. cit.

Les travaux de Larivière et Légaré empruntent cette même vision instrumentale de l’État et des politiques destinées aux chômeurs. En effet, Larivière affirme que le contrôle social exercé par les bourgeois durant la crise s’appuie sur la promotion du fascisme et les mesures sociales. Selon l’auteur, ces dernières visent entre autres à détourner les milieux populaires du socialisme24. Comme lui, Yves Légaré associe l’intervention de l’État à un moyen de contrôle social et de reproduction sociale. Dans cette optique, le but implicite des politiques d’assistance serait de perpétuer un rapport de domination d’une classe sur une autre25. Sur le plan méthodologique, l’auteur privilégie l’analyse thématique des discours électoraux. Légaré constate ainsi l’évolution des débats et des enjeux, du début des années 1930, alors qu’il est peu question des problèmes liés à la crise, jusqu’à l’apparition progressive d’un programme structuré pour remédier au problème du chômage et à la détérioration des finances municipales. L’auteur veut rendre compte à la fois des pratiques d’assistance et du discours des élites locales sur les mesures sociales à mettre en œuvre.

L’étude de Suzanne Clavette sur Verdun constitue un apport plus appréciable pour ce mémoire. Comme nous, l’auteure s’intéresse aux forces sociales qui émergent avec la Dépression, tels le regroupement de chômeurs et l’association des propriétaires.

Toutefois, l’historienne s’en tient aux interventions de ces organismes, sans véritablement chercher à déceler la composition de ces groupes, leurs intérêts et leurs interrelations. L’auteure veut surtout montrer que la crise favorise le passage de la notion de charité à la notion de responsabilité collective: elle s’attarde donc essentiellement à décrire l’évolution des politiques sociales dans la localité. En cela, le mémoire de Clavette se situe dans le champ de l’histoire de l’État providence, alors que la présente étude veut également éclairer les rapports entre les élites locales dans le cadre de la mise en place des mesures d’assistance.

À cet égard, l’étude de Terry Copp26 démontre une certaine parenté avec la présente recherche. L’auteur, qui s’intéresse au gouvernement municipal de Montréal durant la crise, met l’accent sur les rivalités entre le maire Camilien Houde et les associations d’hommes d’affaires, telle que la Chambre de commerce. La question des taxes et des mesures d’aide aux chômeurs sont au cœur de ces conflits. L’historien souligne que les groupes d’intérêts, formés notamment par les élites d’affaires anglophones, s’opposent à une hausse des dépenses d’assistance.

Parmi les recherches qui prennent pour objet une localité donnée, certaines se penchent sur les dynamiques de pouvoir dans des centres urbains en développement. Ces études mettent en relief les rapports de force entre le conseil de ville et des promoteurs industriels, tels que les directeurs des associations de manufacturiers. Bien que ces travaux portent sur les enjeux de l’industrialisation – et non pas du chômage et des politiques d’assistance!-, ils présentent néanmoins une similarité avec l’approche privilégiée dans ce mémoire, dans la mesure où les dirigeants d’organisations sont étudiés principalement dans leurs interactions autour d’une problématique déterminée. L’ouvrage de Pierre Gremion27, bien qu’il porte sur le cas français, apporte un éclairage intéressant sur les stratégies des acteurs locaux, sur les circuits d’influence et la mobilisation des groupes d’intérêts. L’auteur soutient que les dimensions pertinentes du pouvoir local ne peuvent être saisies qu’à travers les rapports entre le centre et les périphéries. Gremion montre que l’intervention de l’État central passe par le travail des notables locaux, qui adaptent l’appareil administratif aux exigences du niveau supérieur de gouvernement et permettent ainsi une application efficace des politiques.

26 Terry Copp, « Montreal’s Municipal government and the Crisis of the 1930’s » dans The Depression in Canada. Responses to Economic Crisis Depression (sous la direction de Michiel Horn), Toronto, Copp Clark Pitman Ltd, 1988, 293 p.

Au Québec, Paul-André Linteau28, qui tente d’identifier les acteurs principaux de l’urbanisation de Maisonneuve – une banlieue de Montréal!-, atteste également du rôle clé des autorités politiques locales, auprès desquelles les promoteurs tenteront de se faire entendre, pour insuffler aux politiques municipales une vocation industrielle. L’un des moyens privilégiés sera, pour les commerçants et les manufacturiers, d’être représentés au conseil de ville. Dans une étude sur les enjeux de la croissance urbaine, Mireille Lehoux29 constate par ailleurs que les intérêts des élus municipaux et des organisations formées d’hommes d’affaires sont le plus souvent convergents. L’historienne remarque la présence de réseaux de sociabilité qui favorisent des liens étroits entre ces forces économiques et politiques, de telle sorte que le conseil de ville en arrive à promouvoir le développement industriel sollicité par les organismes qui gravitent autour de lui.

27 Pierre Gremion, Le pouvoir périphérique. Bureaucrates et notables dans le système politique français, Paris, Éditions du Seuil, 1976, 478 p.

28 Paul-André Linteau, Maisonneuve. Comment des promoteurs fabriquent une ville, Montréal, Boréal Express, 1981, 280 p.

29 Mireille.Lehoux, Élus municipaux et promotion industrielle à Trois-Rivières, 1870-1920, mémoire de maÎtrise (études québécoises), Université du Québec à Trois-Rivières, 1994, 120 p.

Ce mémoire s’inscrit dans cette voie de recherche, mais il interroge d’autres enjeux (le chômage, les logements ouvriers, les mesures de secours, etc.) et s’attarde à une période transitoire dans la mise en place des politiques d’assistance. La crise des années 1930, dans le domaine de l’aide aux pauvres, a donné lieu à de multiples tâtonnements. Elle a exigé des autorités municipales une intervention rapide et efficace, obligeant de ce fait les élites locales à une recherche de compromis et à une collaboration, parfois tendue mais jugée essentielle. Étant donné l’importance des pouvoirs que possèdent encore les municipalités durant cette Dépression, seule une étude localisée allait permettre de saisir les relations entre les acteurs liés à la mise en œuvre des mesures pour soutenir les chômeurs. Drummondville, par ses caractéristiques démographiques, sociales et économiques, constituait un lieu d’enquête particulièrement riche.

1.3 Drummondville comme terrain d’enquête

L’intérêt de la ville de Drummondville30 pour cette recherche est multiple. Contrairement à Montréal, Québec et Verdun, sur lesquels ont porté les études de cas sur la Dépression et les politiques sociales, Drummondville ne dépasse le cap des 10!000 habitants qu’au début des années 194031. Le choix d’une petite localité permet d’avoir une meilleure prise sur les réalités locales et de documenter une proportion plus grande des individus qui y vivent, à la fois les acteurs qui mettent en œuvre les mesures d’assistance et les bénéficiaires de ces mesures.

30 Cette localité a été étudiée sous différents angles, notamment à travers un personnage comme Napoléon Garceau (Fournier, 1978) et dans la perspective des rapports entre anglophones et francophones (Hugues,

1945; Bélanger, 1998). D’autres auteurs se sont penchés sur l’usine de textile Celanese (Boucher, 1981), sur l’histoire des travailleurs dans l’entre-deux-guerres (Martin, 1984), de même que sur le développement de la municipalité ouvrière de Saint-Joseph de Grantham (Grondin, 1987). Ces différents ouvrages ne font cependant qu’effleurer la question des politiques sociales durant les années 1930. En fait, de telles études constituent essentiellement des outils de référence.

De plus, Drummondville constitue un exemple intéressant de ces villes établies au début du 19e siècle – 1815 dans ce cas-ci – et qui connaissent durant l’entre-deux- guerres des transformations majeures. C’est d’ailleurs dans cette perspective que le sociologue américain Everett C. Hugues avait choisi cette localité – !rebaptisée Cantonville!-, considérée comme un cas d’espèce pour son enquête de terrain: «!elle incarnait le type de petite ville de province, déjà ancienne, métamorphosée par l’implantation d’importantes industries légères32. » En effet, Drummondville connaît, à partir de la Première Guerre mondiale, un essor industriel considérable. Après la fermeture de l’usine de guerre Ætna Chemical Company33, en 1918, plusieurs industries, dans le domaine du textile surtout, s’établissent à Drummondville. Les entreprises de ce secteur ayant recours à une main-d’œuvre abondante, la localité connaît une expansion urbaine rapide et une croissance démographique importante34. Ces tendances se maintiennent durant la crise, en raison de l’attrait que présentent les industries pour les chômeurs des campagnes environnantes et d’autres centres urbains moins prospères, mais aussi grâce aux contrats importants qu’obtiennent les compagnies de textile, pour fournir du tissu aux troupes militaires.

31 À noter qu’en 1931, il y a à Verdun 67 000 habitants. Suzanne Clavette, op. cit., p. 39.

32 Everett C. Hugues, Rencontre de deux mondes. La crise d’industrialisation du Canada français, Les éditions du Boréal Express, (1945), 1972, p. 15.

33 Cette usine a engagé au total 2400 personnes. Joseph-Charles Saint-Amant, Un coin des Cantons de l’Est, Drummondville, La Parole, 1932, p.!364.

34 Durant les années 1920, la croissance démographique annuelle de Drummondville est de 17,1 %. (Guy Gauthier, Dynamique d’un espace urbain: Drummondville et sa région. Étude géographique d’une ville moyenne, Nice, Université de Nice, 1980, p. 237.) Au cours des années 1930 seulement, la population de Drummondville passe de 6609 en 1931 à 10 555 en 1941. (Recensement du Canada, 1931 et 1941)

Il s’agit là d’une caractéristique intéressante de Drummondville, pour une étude sur la mise en œuvre des mesures d’assistance. Le problème du chômage, déjà présent chez les résidents de longue date, y est accentué par la venue de nombreux migrants en quête de travail. Ces nouveaux pauvres viennent accroître le nombre des locataires incapables de payer leur loyer. Ils parviennent plus difficilement à payer l’épicier, le médecin, la compagnie d’électricité. De plus, la croissance démographique entraîne l’essor de nouveaux quartiers, avec les coûts élevés que cela implique (construction d’égouts, d’aqueducs, etc.). La petite bourgeoisie drummondvilloise, notamment comme contribuable et propriétaire de logements, ressent donc à plusieurs égards les effets de la crise. Ainsi, la mise en place de mesures d’aide aux chômeurs devient, pour cette portion plus aisée de la population, le théâtre d’enjeux importants.

Comme nous l’avons souligné précédemment, les programmes d’aide aux chômeurs conçus par le gouvernement fédéral sont adaptés et appliqués par les autorités municipales. Celles-ci, par ailleurs, réclament la participation de certaines associations et permettent ainsi à différents acteurs locaux de donner aux politiques sociales une orientation particulière. La teinte que prennent ces mesures dans un milieu donné est donc largement tributaire des intérêts que défendent les élites locales, par l’intermédiaire du conseil de ville et de divers organismes leur servant de lieux d’intervention. Or, qui dirigent ces organisations ? Comme nous le verrons, les cadres des grandes entreprises, les agents du petit commerce, de l’industrie locale, de la propriété immobilière et des professions libérales y jouent un rôle prédominant. Ces groupes sont particulièrement préoccupés par les mesures destinées aux chômeurs. Le système des bons échangeables, par exemple, permet aux bénéficiaires de secours directs de payer leur loyer aux propriétaires, certains soins médicaux aux médecins, de même que les vêtements et aliments achetés à des marchands. L’absence de tels mécanismes de remboursement ou une application trop restreinte de ceux-ci auraient pu faire perdre des sommes d’argent importantes à certaines composantes de la petite bourgeoisie, par ailleurs les plus présentes au conseil de ville et dans les associations qui l’épaulent. Pour leur part, les gérants d’usines tendent à résister aux critères d’embauche imposés par la municipalité pour favoriser les résidents de longue date. Mais la coopération de l’organisme qui représente les manufacturiers avec le gouvernement local est récompensée, notamment par la stabilisation des taxes imposées aux industries.

Si l’on retient pour définition des élites locales, les individus et les groupes qui, «!par suite du pouvoir qu’ils détiennent ou de l’influence qu’ils exercent, contribuent à l’action historique d’une collectivité […] par les décisions qu’ils prennent35 », précisons tout de suite que ce mémoire examine l’activité d’une frange bien particulière de l’élite drummondvilloise : les dirigeants des organisations impliquées de près ou de loin dans la mise en œuvre des mesures de crise dans la localité. Nous verrons que ces acteurs ont non seulement adapté les mesures sociales en question aux besoins de leur municipalité36, grâce aux nombreuses responsabilités qui incombent aux gouvernements locaux durant la crise, mais ils les ont aussi modelé aux intérêts de leurs dirigeants et des couches sociales qu’ils représentent. En prenant pour terrain d’enquête Drummondville, la présente étude montre la collaboration intéressée que développent dans ce contexte de crise les élus municipaux et diverses associations, comme la Ligue des propriétaires, l’Association des manufacturiers canadiens et la Chambre de commerce. Cette coopération prend plusieurs formes: consultation fréquente de ces organismes, présence de certains d’entre eux à des assemblées inter-municipales, participation directe à l’application des politiques d’assistance, etc.

35 Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, tome 3: Regards sur la réalité sociale, Montréal, Éditions HMH, 1969, p. 412.

Pour comprendre ce partage de pouvoirs entre le gouvernement local et le monde associatif, il importe de saisir dans son ensemble le groupe des dirigeants qui investissent ces organisations, puisque la collaboration observée autour de la question des secours aux chômeurs n’est pas étrangère aux denses réseaux de relations qui les unissent. En effet, nous verrons que les acteurs liés à la mise en œuvre des mesures d’assistance oeuvrent au sein des mêmes organismes. En partageant les mêmes tribunes – qui sont aussi des lieux de rencontre!-, les dirigeants étudiés semblent démontrer à certains égards une communauté d’intérêts. Du moins, ils entretiennent des liens qui favorisent la recherche de compromis, notamment dans le dossier de l’aide aux pauvres.

Outre le facteur cohésif que constituent les réseaux sociaux, le développement de rapports de coopération est également le produit d’accords stratégiques au sein d’un groupe limité d’individus. Par exemple, les conseillers municipaux, étant tous des propriétaires, sont directement concernés par l’opinion d’une association comme la Ligue des propriétaires, qui étudie la question des politiques sociales en se préoccupant des droits et privilèges des contribuables. De façon générale, la collaboration entre les associations et les autorités municipales, dans le cadre de la mise en œuvre des politiques d’assistance, profite aux unes et aux autres. Parfois, les avantages sont de nature différente pour chacune des organisations. D’autres fois, des visées communes rassemblent les élites locales autour d’un même objectif – par exemple, faire bien paraître Drummondville aux yeux des investisseurs étrangers.

36 Rappelons que Pierre Gremion (op. cit.) considère cette adaptation des décisions du gouvernement central comme l’une des fonctions importantes des notables locaux.

La présente étude souhaite donc mettre en évidence la multiplicité des rôles assumés par la municipalité durant la crise et l’importante participation de certains organismes locaux. L’influence des dirigeants d’associations, dont plusieurs d’entre eux occuperont des postes au conseil de ville, s’exerce par l’intermédiaire d’une étroite collaboration avec le gouvernement local, malgré des lieux de désaccords notables. En fait, nous verrons que cette coopération n’est possible que dans la mesure où elle dessert les intérêts des principaux groupes sociaux représentés dans les organisations.

1.4 Les sources

Pour mener à bien cette recherche, différentes sources ont été consultées. Parmi les documents les plus riches, mentionnons l’hebdomadaire francophone de Drummondville, La Parole, dépouillé de 1930 à 1941 inclusivement. Ce journal s’est révélé particulièrement important, notamment en raison des comptes-rendus d’assemblées de diverses associations et des éditoriaux sur des sujets d’intérêts locaux. L’hebdomadaire L’Homme libre, qui paraît à partir de 1940 à Drummondville, a également été examiné.

De plus, nous avons procédé au dépouillement des procès-verbaux du conseil de ville -de 1930 à 1942 inclusivement-, ainsi que ceux de la Ligue des propriétaires et de la Chambre de commerce37. Les rapports d’assemblées témoignent entre autres des décisions prises lors de ces réunions et de la position des organismes sur des sujets donnés. Ces documents se sont révélés particulièrement utiles pour déceler les responsabilités qu’assume la municipalité en cette période de crise et les choix que doivent faire les conseillers -par exemple, refuser de fournir des secours directs à une famille et en accorder à une autre. La gestion du système des bons de secours peut également être étudiée à l’aide de cette source, puisque les noms des chômeurs38 qui formulent des demandes d’assistance y sont inscrits, de même que les réponses qui leur sont adressées. Étant donné la richesse de ce type de source, il faut déplorer l’absence de procès-verbaux pour certains organismes, telles que l’Association des manufacturiers canadiens et la Société Saint-Vincent de Paul.

Pour évaluer la situation économique de la ville, des états financiers39 donnent le montant des déboursés et des recettes de la municipalité. Ces documents possèdent cependant de nombreuses lacunes. D’abord, les informations fournies sont peu détaillées: il n’y a presque aucune donnée sur les dépenses vouées spécifiquement aux mesures d’aide aux pauvres. De plus, après révision des totaux, des erreurs fréquentes sont apparues. Ainsi, pour certaines années, les déficits ou les surplus, après vérification des montants, paraissent plus importants que ce qui est annoncé dans les originaux et il est impossible de déterminer la provenance de l’erreur (omission, erreur d’addition ou de transcription). Nous avons également noté un manque d’uniformité des informations d’un état financier à l’autre, ce qui rend les comparaisons difficiles. D’ailleurs, les budgets annuels40 souffrent de ces mêmes déficiences. Les budgets et les états financiers ont donc été utilisés avec prudence, en recoupant les informations avec d’autres documents.

37 Pour ces deux organismes, les originaux n’étaient disponibles que pour certaines années. Toutefois, les rapports détaillés reproduits dans La Parole suppléaient aux documents manquants.

38 Toutefois, le prénom n’est pas toujours indiqué. Dans ces cas-là, il s’est avéré impossible de retrouver les personnes en question dans les annuaires d’adresses.

39 Les états financiers sont disponibles pour les années 1930 à 1935 et 1939-1940.

Enfin, des annuaires d’adresses41, sous le nom de L’indicateur de Drummondville, fournissent des renseignements sur cette localité (population dans les différentes paroisses, produits fabriqués dans les industries locales, etc.) et sur les gens qui y vivent. Ces bottins contiennent aussi le nom de tous les chefs de famille qui ont voulu s’y inscrire, ainsi que leur adresse, leur profession et leur mode d’occupation (propriétaire, locataire). Ils ont été utilisés pour dresser le portrait des bénéficiaires des mesures d’aide aux chômeurs et des dirigeants des organismes ayant participé à la mise en œuvre de ces mesures. Il faut toutefois noter que les résident(e)s de Drummondville

– les femmes en particulier!- ne figurent pas toutes et tous dans les annuaires. De plus, la profession n’est pas systématiquement mentionnée.

Pour consigner toutes ces informations, une base de données relationnelle42 a été mise à profit. Un premier fichier regroupe les renseignements sur les individus43, à la fois ceux qui bénéficient des mesures d’aide aux pauvres, ceux qui se font rembourser des bons de secours et ceux qui, à travers différents organismes, participent à la mise en œuvre des mesures sociales étudiées. Un second fichier sert à consigner les mandats44 remplis par ce dernier groupe d’individus. Enfin, un troisième fichier comporte toutes les demandes d’assistance45 que reçoit le conseil de ville46.

40 Les budgets annuels sont disponibles pour chaque année, de 1931 à 1941.

41 Les annuaires d’adresses sont publiés aux deux ans, à partir de 1935. Nous avons dépouillé les années 1935, 1937, 1939 et 1941.

Pour analyser les données sur l’emploi occupé par les individus, une grille de classement socioprofessionnel47 a été élaborée. À partir des métiers mentionnés dans les annuaires d’adresses et en s’inspirant des recherches de Gérard Bouchard48 et d’Yvan Rousseau49, les professions ont été regroupées en catégories et sous-catégories. Une telle grille ne permet pas à elle seule de cerner les groupes sociaux localisés, mais cette classification constitue néanmoins un indicateur essentiel pour appréhender empiriquement les réalités sociales.

42 L’utilisation du logiciel Helix a été privilégiée.

43 Chaque fiche contient le nom, la profession, le mode d’occupation et des éléments de biographie sur un individu.

44 Il est indiqué, pour chaque mandat, le nom, l’année, l’organisme concerné et la fonction occupée.

45 La nature de ces réclamations est principalement de quatre ordres: remboursements de bons de secours, cartes d’identité, paiements de loyer et secours directs.

46 Chaque fiche regroupe le nom du demandeur, la nature de la demande, la réponse du conseil de ville et le montant reçu (si indiqué).

47 Cette grille est reproduite en annexe.

48 Gérard Bouchard, Tous les métiers du monde: le traitement des données professionnelles en histoire sociale, Sainte-Foy, Presses de l’université Laval, 1996, 323 p.

49 Yvan Rousseau, L’enracinement et la transformation d’un mouvement social: la Fédération régionale des caisses populaires Desjardins du Centre du Québec et ses établissements affiliés 1909-1970, Thèse de doctorat en études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières, 1993, 506 p.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec