L’Hypothèse de l’Innovation Gap, l’industrie pharmaceutique

By 23 August 2013

1. Revue de la Littérature et Formulation des Hypothèses

Comme nous l’avons mentionné en introduction, ce chapitre teste empiriquement la validité de trois hypothèses distinctes, mais potentiellement complémentaires, pour expliquer les déterminants individuels des F&A dans l’industrie pharmaceutique. Nous présentons maintenant plus en détail ces trois hypothèses pour justifier la pertinence de notre point de vue.

1.1 L’Hypothèse de l’Innovation Gap

Une des explications les plus répandues concernant les vagues de F&A dans les secteurs de haute technologie est que, périodiquement, le changement technologique est si rapide, si radical ou si incertain, que les firmes établies doivent se tourner vers des entreprises plus petites, mais surtout plus réactives, pour prendre part activement au changement technologique et rester compétitives sur le plan de l’innovation (Chesbrough, 2003). En effet, le succès en matière d’innovation exige plusieurs ingrédients dont l’un ou plusieurs peuvent manquer : équipements, ressources financières, capital humain, incitations, et technologie notamment. Par exemple, les petites firmes intensives en recherche ont souvent les incitations et le savoir faire mais elles manquent généralement de capacité de financement tandis que des firmes plus importantes disposent de ces fonds mais n’ont pas d’incitations suffisantes et ne peuvent répliquer la structure d’incitation des plus petites firmes (Filson & Morales, 2006). Dans les industries des produits pharmaceutiques et biotechnologiques, des études ont longtemps souligné les avantages en termes d’informations, ou d’incitations, dont bénéficient les plus petites firmes pour faire face au changement technologique ou en être à la source (voir Danzon et al. 2003 ; Filson & Morales, 2006 ainsi que le chapitre précédent et les références qui y sont citées). Dans ce contexte, les acquisitions de firmes innovantes répondent généralement à une stratégie qui s’inscrit sur long terme, mais elles peuvent aussi répondre à des circonstances moins déterministes. Des difficultés financières, même sur le court terme, peuvent par exemple ralentir les investissements en R&D qui, par la suite, se traduisent par un déclin de l’innovation. L’acquisition d’unités plus innovantes permet alors d’étayer le potentiel de croissance de l’entreprise en palliant instantanément au retard de recherche qui a été accumulé de par le passé. L’incertitude associée à l’innovation, et plus particulièrement celle liée à sa valorisation, peuvent aussi motiver les acquisitions de firmes innovantes : les firmes maintiendraient alors continuellement un niveau de R&D significatif mais auraient recours aux acquisitions lorsque le rendement de ces investissements est inférieur aux attentes, notamment des marchés financiers. Il existe de nombreux exemples d’entreprises qui ont recours aux acquisitions pour compenser des investissements internes de R&D peu efficaces ou trop spécifiques, c’est à dire ne conduisant qu’à de faibles opportunités d’innovation ou commerciales. Les firmes pharmaceutiques justifient d’ailleurs souvent leur recours aux acquisitions par la nécessité qu’elles ont d’incorporer de nouveaux composants (généralement complémentaires à ceux qu’elles détiennent) dans leurs portefeuilles de médicaments.7 Ce type de motivations se retrouve d’ailleurs aussi dans d’autres industries de haute technologie, industries où l’innovation joue un rôle majeur. Cette stratégie suppose néanmoins que les acquéreurs puissent identifier les cibles correspondant à leurs besoins technologiques et qu’ils soient ensuite capables de générer des synergies avec l’opération. Leurs compétences ne doivent donc pas se situer trop loin de la frontière technologique sans quoi l’opération pourrait se révéler inefficace.

7 Ainsi, Higgins & Rodriguez (2006) citent un représentant scientifique de Gilead Sciences (une firme de biotechnologies) justifiant ainsi l’acquisition de Triangle Pharmaceuticals (un laboratoire pharmaceutique) : “We had a need to build our pipeline. This acquisition brings to Gilead not only a late-stage product that could launch next year, but a pipeline of other drugs in development.” De manière similaire, l’acquisition de Aton Pharmaceuticals par Merck & Co. était justifiée en ces termes par un porte parole : “The acquisition […] will enhance its [Merck] internal research efforts to develop potential new medicines for the treatment of cancer.” Un autre exemple est celui d’AstraZeneca envisageant d’acquérir Arrow Therapeutics pour “broaden its anti-infective offerings […] after the recent loss of several of its most promising late-stage candidates” (Pharmaceutical Business Review ; du 2 février, 2007).

Comme nous l’avons déjà souligné dans le chapitre précédent (voir aussi pour plus de détails l’introduction générale), un élément fondamentalement spécifique à l’industrie pharmaceutique est l’évolution des méthodes de recherche comme l’indiquent notamment Adam (2005) et Cockburn et al., (1999). L’émergence du “rational drug design”, ou selon la formulation de Cockburn et al., (1999) d’une “science-oriented drug discovery”, peut en effet être considéré comme un choc affectant toute l’industrie. L’émergence des biotechnologies a ainsi consacré la transformation des méthodes de recherche en pharmacie depuis la sélection aléatoire (méthode dite de “random screening”) vers une conception plus rationnelle des médicaments (méthode dite de “rational drug design”). Comme le soulignent Cockburn et al., (1999) cette mutation n’a pas été adoptée ni maîtrisée par toutes les firmes. Ainsi, dans les années 1980 mais surtout 1990, de fortes disparités sont apparues entre les firmes en termes de compétences.8 Il résulte aussi de ce nouveau mode de recherche que la découverte de nouveaux traitements est de plus en plus associée à d’autres champs technologiques que la chimie “classique”, comme la biochimie et les biotechnologies. Ce changement d’environnement dévalue donc une partie des compétences des firmes établies qui doivent alors rattraper un certain retard pour rester compétitives en matière d’innovation.

Empiriquement, le recours des firmes à des sources externes d’innovation a été estimé via l’intensité des dépenses de R&D par Blonigen & Taylor (2000). Leur analyse d’un échantillon de 531 acquisitions par plus de 200 entreprises américaines du secteur de l’électronique montre que la probabilité de faire une acquisition (ou le nombre d’acquisitions effectuées) décroît avec l’intensité en R&D de la firme (investissement en R&D sur chiffre d’affaires). Ce résultat a depuis été confirmé par Dessyllas & Hughes (2005a) avec un échantillon de 5 064 acquisitions faites par plus d’un millier de firmes de haute technologie durant la période 1984-1997.

8 Certaines firmes ne maîtrisent pas ces nouvelles techniques de recherche tandis que les firmes ayant stimulé l’essor du “rational drug design” ne sont pas nécessairement compétentes sur les activités plus en aval comme le développement et la mise sur le marché d’une nouvelle molécule.

L’intensité des dépôts de brevets “importants” (nombre moyen de citations reçues par brevet du portefeuille) est également négativement corrélée à la probabilité de faire une acquisition. Ainsi, ces firmes semblent consacrer une part relativement faible de leurs ressources à la R&D et à l’innovation ce qui leur permet, par la suite, de faire des acquisitions grâce au surplus de financement dont elles disposent. Dans un autre article basé sur un échantillon de 328 acquisitions dans des industries de haute technologie, Dessyllas & Hughes (2005b) trouvent qu’une intensité de la R&D plus forte que la moyenne accroît la probabilité de faire l’objet d’une acquisition, de même que le stock de brevets, qu’il soit pondéré ou non par les citations reçues. En se basant sur un échantillon de 405 firmes sur la période 1998-2000 AliYrrkö et al. (2005) testent l’hypothèse d’une motivation spécifiquement liée aux brevets (“patent-driven M&As”) et concluent que les firmes finlandaises possédant un nombre de brevets européens relativement important ont une plus forte probabilité d’être acquises par des firmes étrangères.

Les analyses empiriques de Danzon et al. (2004), Ornaghi (2005) puis Higgins & Rodriguez (2006), appliquées au secteur de la pharmacie, corroborent l’hypothèse de l’“innovation gap”.9 Toutes ces études montrent en effet que les acquéreurs ont à la fois des brevets en voie d’expiration sur des produits commercialement importants (blockbusters) et une carence en termes de renouvellement potentiel (“pipeline gap”). Cette carence est mesurée avec le Q de Tobin, les dépenses de R&D, le pourcentage de brevet proches de l’expiration et la productivité en termes de dépôts de brevets. Il est cependant hasardeux d’en conclure que ces carences, et les acquisitions qui leurs sont associées, découlent d’une réduction délibérée des efforts de R&D ou d’échecs ou de ralentissements dans les phases de développement en cours. Plus vraisemblablement elles devraient mettre en évidence une incompétence plus structurelle de la firme à être technologiquement compétitive.

9 Ornaghi (2005) estime avec un modèle de durée 168 acquisitions dans un échantillon de 1 726 firmes entre 1989-2001. Danzon et al. (2004) analysent avec un Logit multinomial 165 opérations parmi 200 firmes entre 1988-2000. Higgins & Rodriguez (2006) analysent un échantillon de 160 opérations entre 1994-2001 avec un modèle Probit.

En dépit des résultats empiriques qui la supportent, l’hypothèse de l’“innovation gap” souffre de certaines faiblesses tant sur le plan théorique qu’empirique. Empiriquement d’abord, l’analyse de Frey & Hussinger (2006) portant sur 458 opérations européennes mettent en évidence une relation négative entre l’intensité de la R&D de la firme et la probabilité qu’elle soit acquise. Dans l’étude de Dessyllas & Hughes (2005b), les firmes ayant un Q de Tobin relativement faible ont une plus forte probabilité d’être acquises. Les mêmes auteurs indiquent, dans un autre article, que les acquéreurs ont par contre un Q de Tobin plus élevé que la moyenne (Dessyllas & Hughes, 2005a). Étant donné que le Q de Tobin est souvent utilisé pour estimer les perspectives de croissance d’une firme (tout du moins du point de vue des marchés financiers), ces résultats ne corroborent pas l’hypothèse de l’“innovation gap”. Les déterminants des choix des firmes cibles ne sont en outre pas non plus toujours cohérents avec cette hypothèse. En effet, les firmes avec les plus fortes perspectives de croissance (mesurées par le Q de Tobin) ont une probabilité plus faible que les autres de faire l’objet d’une acquisition (Danzon et al., 2004). Dans d’autres industries, Ali-Yrkkö et al. (2005) montrent que les firmes finlandaises possédant au moins un brevet ont une probabilité plus élevée de faire l’objet d’une acquisition par une firme étrangère (à l’exclusion des firmes finlandaises, leur capital technologique n’étant probablement pas assez fort). Par la suite, Ali-Yrkkö (2006) n’a cependant pas constaté que le nombre moyen de citations reçues par les brevets en stock d’une firme soit une cause déterminante de sa probabilité d’être acquise. D’un point de vue plus global, plusieurs études portant sur des échantillons contenant différentes industries (Addanki, 1986 ; Hall, 1999) ont déjà montré que les firmes cibles étaient souvent de faibles innovateurs10 ou encore des firmes traînant des difficultés financières sous la forme de problèmes de liquidités ou de rentabilité (Dessyllas & Hughes, 2005b). De manière générale, ces études portant sur plusieurs secteurs de haute technologie suggèrent que les innovateurs performants ont une plus faible probabilité que les autres firmes d’être rachetées.

10 Par exemple, sur un échantillon de 116 opérations de firmes américaines de haute technologie couvrant la période 1977-1984, Addanki (1986) trouve que les firmes faisant de la R&D mais n’ayant pas de brevets ont plus de chance de faire l’objet d’une acquisition et que cette probabilité est négativement corrélée avec le nombre de brevets détenus. Avec un échantillon de 861 acquisitions dans l’industrie manufacturière américaine, sur la période 1976-1993, Hall (1999) trouve aussi que les firmes cibles ayant une intensité de la R&D particulièrement forte ont une probabilité plus faible d’être acquises.

Du point de vue théorique maintenant, l’hypothèse de l’“innovation gap” sousestime probablement les difficultés associées aux opérations d’acquisition de firmes innovantes, notamment en termes de valorisation de la firme cible ou d’intégration de celle-ci une fois l’opération réalisée. Il est aussi probable que les acquéreurs ne s’intéressent qu’aux seules firmes détenant les innovations spécifiques, ou le potentiel précis, qu’ils sont (ou ont été) incapables de développer en interne. Cela nous amène alors à considérer plus en détail l’objet de l’opération (ce qui est visé), élément rarement considéré par la littérature. En effet, nous pouvons supposer que la firme acheteuse cherche simplement à compléter ou élargir son portefeuille de produits (si la cible possède par exemple des composants susceptibles d’être prochainement commercialisés ou étant particulièrement prometteurs) ou son portefeuille de brevets (dans ce cas elle visera des firmes ayant un important portefeuille de brevets récents). Cette stratégie pourrait se révéler être particulièrement pertinente dans l’industrie pharmaceutique où les brevets sont devenus cruciaux pour la compétitivité des firmes. L’objectif peut aussi alternativement être d’améliorer le potentiel technologique de la firme en incorporant à ses propres unités de R&D des unités additionnelles qui seraient plus efficaces et/ou fortement complémentaires. Dans ce cas l’intérêt devra porter sur des indicateurs de performance d’innovation des firmes comme, par exemple, la part que représentent les brevets importants dans le portefeuille total ou bien dans les flux annuels de brevets déposés par la firme.11

Enfin, une dernière limite à l’hypothèse de l’“innovation gap” est qu’aucune attention ne porte sur la capacité, pourtant essentielle, qu’ont les acquéreurs à identifier puis exploiter les innovations et le potentiel d’innovation des cibles (ce potentiel peut en outre s’accroître grâce à l’exploitation de synergies). En d’autres termes, la capacité d’absorption des acquéreurs est un élément qui n’est généralement pas pris en compte.

11 Une telle distinction vis-à-vis du type d’acquisition est d’ailleurs aussi informative concernant la stratégie de long terme suivie par la firme établie. Le premier type d’acquisitions pourrait refléter une division à long terme de l’activité d’innovation entre d’une part des firmes établies et d’autre part de plus petites structures fortement innovantes et plus réactives aux changements technologiques. Le second type semble, quant à lui, plus proche d’une stratégie visant à dynamiser et/ou à compléter les capacités innovatrices de l’entreprise sur le plus long terme.

Lire le mémoire complet ==> (Innovation et stratégies d’acquisitions dans l’industrie pharmaceutique)
Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne