L’édition de livres à valeur ajoutée, de la lecture au livre social

By 27 July 2013

III/ DE LA LECTURE AU LIVRE SOCIAL

L’Internet interactif a donc permis le développement d’un phénomène déjà existant en dehors de cette sphère, celui des échanges autour du livre, de la « lecture sociale ». Les formes de cette dernière se sont bien sûr adaptées aux technologies numériques, les internautes ne « discutant » pas de la même manière que les membres d’un club de lecture réel. La principale évolution tient du fait que les personnes n’échangent plus autour d’un livre qui leur a été imposé, comme dans le cadre d’une classe ou d’un club, mais au contraire elles peuvent désormais trouver les personnes qui lisent ou ont lu le même livre qu’elles, sans aucune contrainte géographique ou temporelle. Cependant parmi tous les exemples de communautés de lecteurs que nous avons cités, hormis les cas d’Amazon et d’Orange dans la première partie, les échanges demeurent extérieurs au livre, dans la mesure où à l’heure actuelle la lecture de celui-ci (et non de la presse par exemple) se fait encore en France très largement sur support imprimé et indépendamment de son activité sur Internet. Aux États-Unis au contraire, l’édition de livres numériques a dépassé celle du livre de poche1 et les éditeurs tout comme les lecteurs ont massivement investi les réseaux sociaux, marquant ainsi une grande différence (avance ?) par rapport au marché européen.

Mais si l’édition française de livres numériques est encore aujourd’hui à l’état embryonnaire, elle constitue néanmoins un marché en développement certain, comme le prouve le développement du nombre d’éditeurs numériques « pure-players »2 et de canaux de distribution de ce type de contenus, ainsi que le développement plus ou moins rapide du catalogue numérique des éditeurs traditionnels ou encore les tentatives de lancement de supports de lecture numériques par des acteurs français, comme le Fnacbook ou l’Oyo. De plus, nous avons pu observer dans la partie précédente que les éditeurs français commençaient également, bon gré mal gré, à assurer une présence sur le Web au-delà du site de leur maison. Malgré un rythme de progression plus qu’hypothétique, l’implantation d’un double modèle éditorial imprimé-numérique semble donc inéluctable en France. La question qui se pose alors est de savoir comment intégrer les outils de « lecture sociale » directement au livre, afin de créer un véritable « livre social ». Si nous insistions à l’instant sur le développement du livre numérique, c’est bel et bien parce que ce dernier offre la possibilité d’intégrer directement des fonctionnalités sociales, que ce soit au niveau du support ou du fichier, afin que les éditeurs puissent mettre en place un univers permettant une nouvelle expérience de lecture pouvant aller au-delà du seul livre. Mais l’édition de livres imprimés est elle aussi concernée, puisqu’Internet permet de poursuivre ou parfois d’annoncer le contenu d’un livre, l’aspect communautaire de cette démarche étant plus ou moins prononcé selon les initiatives.

L’objectif de cette partie est donc de mettre en lumière les différentes manières d’inclure la sociabilité directement dans ou autour d’un livre en particulier, parfois d’une saga ou d’une série.

1. L’édition de livres à valeur ajoutée

Le livre, tant au niveau de l’image qu’il renvoie qu’à celui des ventes qu’il engendre, demeure aujourd’hui assimilé à sa version imprimée, le codex. Or, si comme le démontrait Michel Melot dans Demain, le livre cet objet reste technologiquement très pratique, il demeure néanmoins fermé, dont les seules modifications possibles sont des annotations manuscrites dans les marges que le lecteur apporte pour lui-même, ou encore le soulignement ou surlignement de passages, toujours à son propre usage. L’objet livre- imprimé n’est donc a priori pas construit pour une lecture partage mais bel et bien pour la pratique d’une activité solitaire. Le livre numérique lui, est au contraire ouvert, notamment car la quasi-totalité des liseuses et tablettes peuvent désormais être connectées à Internet, en 3G ou en Wifi.

Or la toile est l’espace de rencontre de toutes les communautés de lecteurs que nous avons abordées jusqu’ici. Les conditions pour construire un objet permettant par essence le partage autour des contenus sont donc réunies, même s’il faut naturellement veiller à ce que de telles fonctionnalités restent optionnelles. L’encombrement du texte par des outils de lecture sociale non désirés rendrait en effet la lecture peu agréable pour qui souhaiterait la pratiquer de manière individuelle et immersive.

Comment intégrer alors ces fonctionnalités ? Sous quelles formes ? Car les communautés que nous avons étudiées se situent sur des réseaux fonctionnant depuis un ordinateur ou une tablette, mais ne s’adaptent pas au format de la liseuse. D’autre part, y accéder nécessite de « sortir » du livre. Il s’agit alors bel et bien de développer des fonctionnalités et éventuellement des applications directement intégrées au livre numérique. Si de tels outils commencent à émerger, principalement à l’étranger du fait de la domination de l’Amérique du Nord dans la conception de liseuses et tablettes, ils demeurent pour l’instant assez limités tant en termes de concurrence qu’en termes de possibilités offertes à l’utilisateur.

L’application que nous avons par exemple décrite au cours de la première partie, développée par l’opérateur Orange, se définit comme un complément du site Internet, ayant l’avantage d’être disponible directement sur un support de lecture. Surtout, les actions permises par cette application peuvent se faire pour certaines d’entre elles simultanément à la lecture, comme l’annotation du contenu ou encore la consultation des avis des membres du réseau ou libraires quant au contenu que l’utilisateur en train de lire. Le Kindle d’Amazon, ainsi que l’application du même nom téléchargeable sur l’iPad, permet quant à lui de voir les passages les plus soulignés par les utilisateurs du même outil. Or ni l’application d’Orange, ni celle d’Amazon ne permettent à ce jour de partager ses annotations, ce qui pourrait sembler bien plus constructif dans la mesure où l’on aurait accès à un commentaire de l’œuvre et non à des statistiques ne signifiant en réalité pas grand-chose. Car accéder aux notes d’autres lecteurs peut par exemple permettre de trouver des explications par rapport à un passage que l’on n’aurait pas compris, alors qu’accéder aux passages les plus surlignés n’offre rien de tel. Comme le soulignait d’ailleurs Virginia Hefferman dans un article sur la lecture collective parue dans le New York Times, les passages ainsi mis en évidence sont constitués en grande partie d’« aphorismes », c’est-à-dire de phrases guides-de-vie présentés de fait hors de leur contexte1, le même genre de phrases que nombre d’internautes reproduisent en guide de statut Facebook par exemple.

Rendre les livres numériques « sociaux » doit donc passer par le développement de fonctionnalités offrant une réelle plus-value et des échanges issus de contributions des lecteurs. L’enjeu est de relier l’ensemble des possesseurs d’un terminal de lecture numérique et de livres dématérialisés en réseaux grâce à la connexion à Internet. Si la plupart de ces options passent par le travail des concepteurs des machines plus que par celui des éditeurs, ces derniers peuvent toutefois y participer en facilitant leur développement. Cela passe par le biais d’autorisations quant aux contenus notamment, mais aussi en intégrant eux-mêmes des outils à leurs fichiers.

Permettre le partage d’extraits. Cette fonctionnalité, centrale si l’on veut développer les échanges autour de la lecture par le biais d’Internet, est l’exemple le plus significatif d’un outil qui nécessite à la fois les compétences techniques des fabricants de supports, ou des développeurs d’applications, et le travail de l’éditeur. Ce dernier doit en effet autoriser le partage d’extraits des œuvres sous droits, ce qui nécessite de prendre en compte cet aspect dans la négociation des contrats avec les auteurs, l’accord écrit de ces derniers étant naturellement indispensable. Le partage d’extraits peut prendre plusieurs formes. Nous pourrions citer tout d’abord l’exemple de la presse, qui à la différence de l’édition de livres est d’ores-et-déjà dans sa grande majorité entrée pleinement dans un modèle bi-média, ce qui a d’ailleurs eu pour conséquence une évolution de la gestion des droits d’auteur. À l’heure actuelle, la plupart des articles mis en ligne par les titres de presse offrent aux internautes la possibilité de « partager » ou « recommander » l’article sur divers réseaux sociaux, parmi lesquels Facebook, Twitter, Myspace, Tumblr, Delicious, etc., ou encore de faire connaître le contenu en question par message électronique grâce à une commande au dessus ou en dessous de l’article. Concrètement, partager l’article via ces outils sur son réseau permet d’en relayer le lien d’accès, un court résumé et/ou le début du contenu, éventuellement l’icône d’une photographie l’accompagnant, en l’affichant sur son profil, compte ou dans le corps de son mail.

Appliquer un tel modèle au livre nécessite évidemment des aménagements mais reste possible et même souhaitable, l’aspect recommandation-prescription étant à nouveau ici l’enjeu du partage d’extraits. Permettre à un lecteur de citer le passage d’un livre, en lui laissant la possibilité de l’accompagner d’un commentaire personnel, offre aux éditeurs un moyen de promotion reposant sur la viralité des réseaux, comme pour les exemples que nous avons étudiés dans la seconde partie de ce travail. Cela nécessite toutefois de développer des fonctions de « copier-coller » car, à la différence des articles de presse, les livres possèdent des contenus longs. Or il est important de laisser au lecteur le choix de l’extrait qu’il souhaite partager afin que celui-ci puisse mettre en avant ce qui l’a réellement touché et est donc susceptible de toucher ses proches à leur tour. La contrainte technique que les fabricants pourraient lui imposer résiderait plus dans la longueur de l’extrait qu’il serait autorisé à reproduire.

Cette fonctionnalité, dont les prémices ont donc déjà été posés par les sites Internet des titres de presse traditionnels ou issus du Web, s’inscrit directement dans la lignée des outils mis à disposition des membres des réseaux sociaux dédiés au livre, qui comme nous avons pu l’observer mettent pour certains d’entre eux des extraits à disposition des internautes. Il va de soi que le partage d’extraits devrait pouvoir avoir lieu sur ces sites communautaires en particulier. Toutefois, permettre cette action depuis le livre que l’on est en train de lire favorise naturellement la spontanéité, l’envie de partager n’étant pas forcément la même si le lecteur doit se rendre sur Internet après coup, de plus sans avoir la possibilité de choisir l’extrait à partager ou en devant le saisir lui-même.

Rendre possible le partage des annotations. Les liseuses et tablettes permettent aujourd’hui toutes l’annotation du contenu au fur et à mesure de sa lecture, y compris les modèles les plus simples. La prise et la consultation des notes est cependant plus ou moins aisée d’un modèle à l’autre. Pour rendre cette pratique individuelle « sociale », il est nécessaire de permettre aux lecteurs d’un même livre d’avoir accès aux commentaires des autres, à condition que ceux-ci l’aient autorisé bien évidemment.

Si les livres de fiction peuvent trouver un intérêt à une telle pratique, comme mieux comprendre certains passages où connaitre l’avis des autres lecteurs quant à l’intrigue ou à son évolution, les possibilités offertes par une action comme celle-ci peuvent s’avérer encore plus constructives pour d’autres secteurs. Prenons le cas des ouvrages étudiés dans l’enseignement supérieur, quelle que soit la matière suivie : pouvoir partager ses notes offrirait aux étudiants l’accès à un système d’entraide à grande échelle et une meilleure compréhension de contenus parfois complexes. Si nous prenons l’exemple des manuels scolaires, dont les avatars numériques stagnent quelque peu à l’heure actuelle faute de débouchés suffisants, l’intégration de la fonction sociale de partage des annotations rendrait possible les échanges des enseignants quant à l’utilisation faite de tel cours ou telle activité avec leur classe.

Ce dernier exemple existe d’ailleurs d’ores-et-déjà. L’éditeur numérique américain Inkling a en effet développé une application disponible depuis son site. En plus de permettre l’achat de manuels scolaires, celle-ci offre l’accès à un réseau social où les membres, qui vu le secteur concerné doivent évidemment accorder leur autorisation pour que des tiers puissent consulter leurs contenus, ont accès aux annotations et passages soulignés par d’autres utilisateurs sur le manuel (vidéo de présentation disponible sur la page d’accueil du site de l’éditeur1). Professeurs, élèves et étudiants peuvent ainsi s’entraider et poursuivre la communauté réelle que représente la classe en ligne via le manuel numérique et l’application dédiée.

Le partage d’annotations, fonction a priori simple à développer tant du point de vue technique que du point de vue juridique s’il repose sur la base du volontariat, apparait donc comme une option basique mais ayant un potentiel social fort, permettant des échanges jusqu’ici possible depuis les réseaux sociaux uniquement. C’est notamment le cas dans sa version la plus poussée depuis le réseau social américain BookGlutton2, qui permet à ses membres de lire un livre sur un navigateur et d’y partager leurs annotations dans les marges, mais encore une fois de manière spontanée et instantanément accessible depuis le passage sur lequel le lecteur souhaiterait connaitre les différents avis qui ont été exprimés.

Favoriser le social bookmarking au sein des livres. Le social bookmarking, ou marque-page social » en français, parfois également traduit par « partage de signets », permet à la base d’organiser et surtout de partager ses liens favoris. Concrètement, les internautes listent les pages Web de leur choix, qu’ils peuvent classer, et les rendent disponibles pour les autres internautes via un réseau social en ligne. L’organisation et la hiérarchisation des marque-pages permettent ainsi à la communauté d’un site de social bookmarking de retrouver facilement des ressources Internet selon leurs propres centres d’intérêt grâce à un système de mots-clés. Le site Delicious1, évoqué précédemment par rapport au partage des articles de presse, en est un exemple.

Appliquer le système du social bookmarking directement au sein des livres numériques revient à permettre l’indexation du livre que l’on est en train de lire et de ses propres ajouts sur un de ces sites Internet directement depuis le support de lecture : lien vers une fiche titre, mots-clés, annotations, lieux et personnages, passages surlignés, etc. Là encore cette option rejoint celle permise par les sites communautaires de lecteurs, dont les membres créent leur propre bibliothèque virtuelle et la mettent à disposition des autres membres, en rendant cette action néanmoins plus immédiate une fois encore et surtout plus personnelle et plus complète, le lecteur organisant ici les informations selon sa propre logique.

Nous pouvons évoquer à ce sujet le projet Open Bookmarks2, toujours en construction à l’heure actuelle et disponible uniquement en anglais. Le but affiché de cette initiative est de rendre la lecture sociale simple, personnelle et libre (« make social reading easy, personal, and open »). Cela se traduit par la mise en place d’un standard open source permettant le partage des signets sur l’ensemble des plateformes, le terme de « signets » renvoyant ici à l’ensemble des éléments que nous venons de citer. Ce protocole universel permettrait alors d’échapper aux formats propriétaires et à la restriction des échanges autour des livres aux seuls possesseurs du même terminal de lecture que soi. Pour cela, les internautes stockent l’ensemble des données autour du livre sur Internet ou sur le « nuage informatique »3, les rendant ainsi accessibles depuis n’importe quel support ou application de lecture numérique dotés d’une connexion.

1 http://www.delicious.com/
2 http://www.openbookmarks.org/
3 Le nuage informatique, de l’anglais cloud computing, est défini par la journaliste Camille Gevaudan comme un système par lequel « au lieu de stocker ses fichiers «en dur», on les confie à de lointains serveurs – souvent aux

Etats-Unis – qui en permettent la consultation à distance et les synchronisent automatiquement sur tous les engins que l’on possède, via Internet. » Source : Libération, 7 juin 2011.

Le livre numérique et social selon Kevin Rose. L’américain Kevin Rose est le fondateur en 2004 du site Digg1, spécialisé essentiellement dans le principe tout juste décrit du social bookmarking. Dans une vidéo postée sur Internet2 adressée à Jeff Bezos et Steve Jobs, respectivement PDG d’Amazon et Apple, il présente cinq fonctions sociales (« top five ») devant à ses yeux être nécessairement intégrées aux livres numériques de demain et donc incorporées par les deux géants du domaine à leurs futurs produits. Ces recommandations ont été traduites et synthétisées sur son blog3 par Christian Liboiron, spécialiste de l’édition numérique et auteur du titre à paraître dans la collection « Comprendre le livre numérique » de NumérikLivres La lecture sociale:

• « Informations sur les personnages et les lieux : lire Les Rois maudits avec un tel outil facilite la lecture et la compréhension.

• Annotation vocale sur une section donnée à être partagée par les lecteurs d’un même livre sur son réseau, à l’instar des sites de lecture sociale.

• Prêt du livre à un ami […].

• Information sur la progression de lecture et accès à des références externes : existe déjà dans certaines applications.

• Club de lecture virtuel : encore là, fonctions de certains sites de lecture sociale intégrées au livre. »

Nous avons déjà soulevé certains de ces points auparavant, comme l’information sur la progression permise par l’application d’Orange. L’annotation vocale préconisée par Kevin Rose est quant à elle l’équivalent du partage d’annotations dont nous parlions un peu plus tôt, l’aspect de voix enregistrée relevant ici plus du « gadget » que d’une réelle plus-value par rapport à des notes écrites, hormis le gain de temps pour la personne à l’origine de la note. Les informations sur les personnages et lieux, réels ou fictifs, rejoignent également cette idée d’annotations telles que nous les avons décrites dans ce travail : si elles ne relèvent pas d’un partage entre les lecteurs, alors elle n’a plus rien de « social » mais est le fait du travail de l’éditeur. Le fondateur de Digg précise par ailleurs que les renseignements relatifs aux personnages peuvent évoluer au fil de l’histoire, afin d’intégrer les informations du livre au fur et à mesure.

Le prêt du livre numérique à un ami reste quant à lui une question non résolue à ce jour pour la plupart des supports de lecture. Car cet aspect social était lui bel et bien une caractéristique forte des livres « physiques », un grand nombre d’internautes ayant répondu au questionnaire reproduit en annexe ayant d’ailleurs précisé se procurer les livres de la sorte1. Or « prêter » un fichier dématérialisé semble complexe, alors que cette possibilité est primordiale dans le cadre de la lecture sociale. Amazon a apporté un élément de réponse en octobre 2010 en permettant aux possesseurs d’un Kindle de prêter un de leurs livres numériques à un autre détenteur de la machine pour une durée de quatorze jours, pendant laquelle le livre n’est plus disponible dans l’appareil du prêteur. Pour Kevin Rose, cette fonctionnalité doit cependant aller plus loin : possibilité de suivre la lecture de la personne à qui l’on a prêté le livre (sans que soit toutefois précisé si une telle option nécessiterait l’accord de la seconde personne), de pouvoir récupérer soi-même son livre, de pouvoir le lire en même temps que son ami, ce qui nécessite que le livre soit conjointement dans les deux appareils, etc.

En ce qui concerne les « références » extérieures souhaitées par l’initiateur de Digg, il s’agit de liens vers des pages Internet (dictionnaire ou encyclopédie en ligne, etc.), des vidéos, des iconographies, etc. Il convient toutefois de parvenir à distinguer les références mises à disposition par les éditeurs, certains d’entre eux intégrant déjà de tels outils au sein de ce que l’on appelle les livres « enrichis » ou « augmentés », s’opposant aux livres « homothétiques », de références extérieures qui seraient ajoutées par d’autres lecteurs et auxquelles l’ensemble des possesseurs du livre numérique auraient accès. Rappelons qu’il est en revanche nécessaire de rendre ces outils optionnels, car un titre qui disposerait de centaines voire de milliers d’annotations, références, etc., perdrait énormément en fluidité.

L’utilisateur pourrait voir s’il existe des contenus ajoutés par les autres lecteurs en cliquant sur un mot ou un passage par exemple, ce qui permettrait de découvrir ce qui a été indiqué au sujet de la sélection. Par ces différents outils de lecture sociale, le livre numérique peut devenir un contenu ouvert et infini, là où le codex reste fixe.

Enfin, la fonction de « club de lecture virtuel » que Kevin Rose appelle de ses vœux consiste à rendre possible l’accès depuis sa liseuse ou tablette à la progression de ses amis ou contacts en train de lire le même ouvrage que le sien, et ainsi de pouvoir entamer des discussions sur les contenus comme dans un club de lecture physique.

Les fonctionnalités de « lecture sociale » à intégrer directement dans les livres numériques sont donc potentiellement nombreuses. Certaines ont partiellement vu le jour comme nous l’avons précisé, mais restent pour l’instant sous une forme très basique. Certaines liseuses pouvant par ailleurs elles-mêmes être considérées comme étant à l’état de prototype, il apparaît nécessaire d’en développer les performances avant même de songer à intégrer de nouvelles fonctionnalités, d’autant plus que ces dernières nécessitent une connexion à Internet fluide. L’enjeu est de parvenir à concevoir des outils, les supports de lecture numériques, « tout-en-un », permettant d’avoir accès à la fois au contenu mis à disposition par l’éditeur et à tout ce qui existe autour, dont une partie est actuellement présente sur les réseaux sociaux dédiés au livre. Ces derniers deviendraient alors plus le lieu de regroupement des lecteurs inconditionnels de l’imprimé, là où les lecteurs de livres numériques intéressés par l’aspect social de la lecture trouveraient un avantage plus grand à utiliser les fonctionnalités et applications directement accessible depuis leur liseuse ou tablette, puisqu’immédiatement accessibles.

Mais si la plupart des options que nous avons abordées depuis le début de cette sous-partie sont du ressort des fabricants de machines, il n’empêche que les structures éditoriales peuvent elles aussi intégrer directement des fonctionnalités de lecture sociale aux ouvrages qu’elles proposent sous format numérique.

Et l’éditeur dans tout ça ? Au vu des éléments apportés jusqu’ici, la question du rôle de l’éditeur en ce qui concerne les aspects sociaux directement intégrés aux livres numériques peut légitimement se poser. Mais laisser l’intégralité de ces options aux mains des concepteurs de supports numériques de lecture serait une erreur, d’autant plus qu’à l’heure actuelle des tensions économiques et financières existent déjà entre ces deux acteurs, par rapport aux questions de distribution notamment. Néanmoins, dans la mesure où l’ordinateur de bureau ou portable n’est pas le support privilégié de cette lecture numérique en construction, quelle est la marge de manœuvre dont disposent les structures éditoriales sachant que les contenus qu’elles proposent sont intrinsèquement liés à ces supports dont le développement leur échappe ?

L’exemple de l’éditeur américain de manuels scolaires numériques Inkling que nous avons abordé un peu plus tôt au cours de cette partie montre que les maisons d’édition peuvent bel et bien avoir un rôle à jouer dans la conception de livres « sociaux », puisque dans ce cas précis c’est effectivement l’éditeur qui a mis en place l’application permettant aux enseignants, élèves et étudiants de dialoguer autour des contenus de ses ouvrages. Le secteur scolaire mais aussi les livres de savoirs et les ouvrages pratiques se prêtent d’ailleurs particulièrement bien à cet exercice. Notons tout de même que pour cela, la liseuse telle qu’elle existe aujourd’hui n’est pas encore un outil aux fonctionnalités optimales pour la mise en œuvre d’une réelle sociabilité du livre, du fait qu’elle n’a pas vocation à être un outil de navigation « hors du livre » ; or celle-ci est nécessaire pour un exemple comme celui de l’application des manuels Inkling. L’enjeu est de développer des livres « enrichis » reposant sur un hypertexte structuré. Les éditeurs peuvent en effet organiser le contenu de manière à provoquer la sociabilité autour des contenus.

Si nous restons dans le domaine du scolaire, nous pouvons constater qu’à l’heure actuelle les principales maisons d’édition proposent toutes des manuels « vidéo- projetables » enrichis, proposant des ressources numériques en renfort du contenu du manuel imprimé telles que des fichiers sons ou vidéos, des animations, schémas, graphiques ou exercices interactifs, etc. En complément, les éditeurs de ce secteur proposent également des « sites compagnons », du plus minimaliste pour certains à un réel espace de ressources complémentaires pour d’autres. En partant du principe que ces manuels numériques peuvent dans l’immense majorité des cas être reliés à Internet, en Wifi dans les établissement scolaires ou sur le poste des enseignants eux-mêmes à leur domicile ou en salle des professeurs, les outils supplémentaires à intégrer pour rendre ces manuels « sociaux » peuvent être développés sans grande difficulté pour certains.

Une des solutions les plus simples, pour laquelle certaines maisons ont d’ores-et-déjà opté, consiste à intégrer un lien vers le site compagnon dans le manuel numérique. Pour rendre cette option sociale, il ne resterait plus qu’à mettre en place un forum de discussions permettant aux enseignants d’échanger sur leur utilisation du manuel avec leur classe, sur les difficultés ou facilités qu’ils ont rencontrées sur telle leçon ou activité, sur les parcours qu’ils ont mis en place, sur l’utilisation faite des ressources du manuel ou encore sur la pertinence d’étudier collectivement ou de faire faire individuellement tel exercice par rapport à leur propre expérience, etc. Ainsi, les professeurs pourraient avoir accès directement depuis le manuel numérique à la communauté des utilisateurs du même ouvrage qu’eux, faisant alors jouer un effet d’entraide et de solidarité, rejoignant par là- même le principe de l’application développée par l’américain Inkling. Cette pratique serait d’autant plus facilitée qu’à la différence de la plupart des autres livres numériques, les manuels vidéo-projetables sont plutôt destinés à être lus sur ordinateur, voire sur tablette, et que d’autre part les enseignants ont déjà la culture de l’échange sur les forums par rapport à leur pratique du métier.

De même, nous pouvons imaginer que, grâce à des hyperliens ou à une application, tous ces contenus rédigés par les enseignants utilisateurs du manuel soient immédiatement accessibles depuis le passage du livre concerné : le professeur préparant sa leçon aurait ainsi accès aux conseils ou impressions de ses collègues directement par rapport à la partie étudiée. Cela correspond à la mise à disposition des annotations que nous avons précédemment évoquée, à la différence toutefois que dans ce cas c’est l’éditeur qui se charge de l’organiser.

Les versions élèves de ces manuels commençant à émerger, notamment grâce à l’augmentation continue du nombre de collectivités investissant dans l’équipement numérique individuel des élèves, il semble également indispensable de développer des fonctions sociales pour ces utilisateurs en particulier, le manuel étant par essence un livre partagé et étudié en même temps par une communauté : la classe. Les éditeurs scolaires pourraient ainsi intégrer aux livres numériques des espaces sur le modèle de ce qui existe déjà pour certains Environnements Numériques de Travail (ENT), pour l’instant extérieurs au secteur éditorial, qui permettraient de créer un lien à distance entre élèves et enseignants, voire entre élèves sous le contrôle du professeur.

Comme nous l’avons indiqué, les livres pratiques représentent également un domaine pour lequel les structures éditoriales peuvent anticiper et intégrer des fonctions sociales aux titres qu’elles développent. Les livres de cuisine par exemple, constituent des ouvrages pour lesquels les versions numériques doivent impérativement penser l’aspect social dès la phase de conception, vu la forte sociabilité qu’il existe sur la toile dans ce domaine. Les internautes disposent en effet d’une pléthore de sites communautaires permettant de noter, commenter et proposer des astuces personnelles par rapport aux recettes soumises. Un livre numérique de recettes de cuisine pourrait ainsi offrir la possibilité à la fin de chaque recette non pas de la noter, par respect pour l’auteur, mais d’ajouter des commentaires qui seraient modérés par l’éditeur. Autre option envisageable : sur le modèle des sites Internet, les lecteurs ayant testé la recette pourraient apporter des suggestions de complément, d’accompagnement, d’insertion dans un menu, etc.

Même principe pour d’autres secteurs du livre pratique : l’apport et l’expérience des lecteurs peuvent tout à fait enrichir sans lui nuire le contenu des livres dans différents domaines, comme la décoration intérieure ou le bien-être et le sport par exemple. De même, les éditeurs de guides de voyage auraient pour leur part grand intérêt à développer des applications permettant la participation des lecteurs de leurs ouvrages et l’échange entre ces derniers. Le Routard par exemple, a développée des applications pour iPhone, telles des « minis guides » interactifs sur plusieurs capitales européennes. Si les utilisateurs peuvent ainsi retrouver facilement entre autres les adresses du guide, d’autant plus que l’application est disponible sans connexion, il est en revanche dommage qu’ils ne puissent pas eux-mêmes partager leurs coups de cœur et bons plans avec les autres utilisateurs depuis cette même application.

À la différence des fonctionnalités précédemment étudiées que pourraient développer les fabricants de machines, l’intérêt consiste donc à structurer la sociabilité de manière à ce que celle-ci puisse être initialement pensée par rapport à l’ouvrage dans sa globalité pour y être pleinement intégrée et ainsi en accroître la pertinence. Reste à définir une limite, notamment pour les maisons où l’image de marque est centrale et fait référence : tout comme nous l’avons déjà signalé dans le cadre de la mise en place d’un réseau social, développer des fonctions sociales au sein d’un livre ouvert sur Internet peut s’avérer être une mauvaise stratégie si cela remet en cause la valeur accordée à la marque de la maison.

Enfin les ouvrages de fiction, illustrés ou non, peuvent également intégrer des outils de sociabilité. Mais pour ce type d’œuvres, les possibilités sont plus limitées, dans la mesure où les fonctionnalités relevant plutôt des concepteurs de liseuses et tablettes peuvent sembler suffisantes pour ce type d’ouvrages. À condition bien sûr que celles-ci passent de la théorie ou la réalité. Une maison d’édition proposant de la fiction peut toutefois envisager de gérer elle-même certains aspects sociaux dans le cadre de séries ou de collections par exemple.

De même, à l’instar des courriers des lecteurs de romans feuilletons au 19e siècle, qui parfois contraignaient l’auteur à adapter la suite de son récit face à un forte demande de son lectorat, certains auteurs et éditeurs tentent à nouveau l’expérience d’intégrer les lecteurs dans la poursuite de la narration : l’enjeu serait alors de permettre aux lecteurs de donner leur avis directement depuis leur livre numérique.

L’essor du livre numérique permet donc d’envisager à court et moyen termes le développement de livres « à valeur ajoutée », sous-entendu par rapport à leurs homologues imprimés, cette valeur ajoutée consistant en des fonctions de lecture sociale. Au-delà des enrichissements de divers types – ajouts d’éléments multimédias, hypertexte, etc. –, nous avons pu établir que ces fonctionnalités permettant de mobiliser une communauté, et donc de l’impliquer plus que le livre papier ne le rend possible, pouvaient être intégrées au livre numérique aussi bien par les concepteurs de supports de lecture en ce qui concerne le contenant que par les éditeurs en ce qui concerne le contenu.

Ayant posé que les maisons d’édition pouvaient avoir pour tâche de fédérer une communauté de lecteurs par divers moyens – livres enrichis, réseaux sociaux dédiés, outils au sein des livres numériques, etc. –, la question se pose alors de savoir quel nouveau rôle ces évolutions attribuent à l’éditeur : est-il toujours celui qui fourni un produit, le livre, ou bien cette fonction première s’inscrit-elle désormais dans un ensemble plus vaste qui en fait également un fournisseur de services, celui de diverses expériences de lecture ?

Lire le mémoire complet ==> (Le Livre en réseau : Quel rôle pour l’éditeur à l’heure de la « lecture sociale » ?)
Mémoire de fin d’études – Master 2 Politiques éditoriales
Université Paris 13 – Villetaneuse – UFR Sciences de l’Information et de la Communication