Culture de masse, Rêve américain et atomisation

By 17 July 2013

2.3 Culture de masse, Rêve américain et atomisation

Mis à part Sara, les personnages de Requiem for a Dream ne sont guère présentés en relation avec le discours culturel de masse. Par contre, ils sont tous porteurs des caractéristiques inhérentes au procès de personnalisation du message culturel postmoderne : malgré leurs interactions avec le monde environnant, et entre eux, ils deviennent de plus en plus isolés dans leur recherche d’un bonheur utopique. Si une dénonciation du procès de personnalisation est effectuée par Aronofsky, elle n’opère certes pas sur le même registre que la critique du message culturel de masse, puisque aucune relation causale n’est explicitée entre les personnages et leur atomisation. Pourtant, leur recours à la drogue (que ce soit l’héroïne ou les amphétamines) découle de leur individuation face au monde environnant, et de leur incapacité à affronter les défis posés par la recherche du succès. Comme nous l’avons mentionné dans la section précédente, la culture de masse véhicule une idéologie de la facilité ; les obstacles sont occultés au profit du résultat, du succès et du bonheur. Ce recours à la drogue précipite donc, du même coup, la perte d’emprise des personnages sur leur destin et, ultimement, leur perte totale. Devant l’absence d’un rapport intrinsèque entre le discours médiatique et la personnalisation des personnages, il est possible de proposer que Aronofsky sous-entend ce lien causal ; ce sont donc les effets du procès de personnalisation qui sont critiqués dans Requiem for a Dream.

Le titre même du film annonce la fin d’un rêve ; le propos s’attarde donc à mettre en relief les fondements destructeurs du rêve en question, qui n’est autre que l’aspiration au succès des quatre personnages – et, par extension, le rêve américain lui-même40. En effet, les médias de masse occidentaux présentent l’aspect séducteur du rêve américain : ils actualisent la réification et l’hédonisme du message culturel, ils prônent l’identification au succès des célébrités et à leur facilité de consommation, et laissent croire à la possibilité de réaliser l’utopie. Puisque les discours culturels qui construisent en partie le rêve américain laissent rarement entrevoir la possibilité de rencontrer des obstacles sans que ceux-ci ne se résolvent de façon positive, convenons de ce que le rêve américain est devenu un simulacre, une hyperréalité qui dissimule une réalité « désertique ». Ainsi, les rêves des personnages sont issus du rêve américain dans la mesure où ils aspirent au succès, présenté à leurs yeux comme plausible. Aronofsky illustre l’échec du rêve américain, suggéré par le titre du film et concrétisé par l’incapacité des personnages à surmonter les obstacles. Le propos de Aronofsky se matérialise dès le prologue du film, alors que Sara se réfugie dans un placard et que Harry lui vole son téléviseur. Une fois son fils parti, Sara s’adresse à son mari défunt pour lui dire de ne pas s’inquiéter, que tout finit par s’arranger (« This isn’t happening. And if it should be happening, it would be alright. So don’t worry, Seymour. It’ll all work out. You’ll see already. In the end it’s all nice41. »).

40 Le concept de « rêve américain » étant beaucoup trop vaste pour pouvoir être présenté et débattu ici, nous n’en retenons que les aspects véhiculés par les médias de masse et leur contenu idéologique.
41 Darren Aronofsky et Hubert Selby Jr. Op. cit., p. 5.
Version française : « Tout ça n’est pas vrai. Et même si ça devait se produire, il n’y aurait pas à s’en faire. N’aie aucun souci, Seymour. Tout ira bien. Au bout du compte, tout s’arrange. »

Aronofsky choisit ce moment précis pour laisser tomber avec fracas le titre du film, annonçant d’emblée son propos central : trop habituée à un spectacle où tout finit bien, Sara transpose cette hyperréalité sur sa propre réalité. Et tout comme le titre qui, aussitôt apparu à l’écran, se consume et disparaît, Sara et les autres personnages seront anéantis par leur recherche d’un rêve et leur impossibilité à surmonter l’adversité.

L’hyperréalité ayant occulté la disgrâce de l’échec, les personnages n’auront d’autre choix que de se replier sur la consommation de la drogue pour maintenir leurs idéaux utopiques. Pour Sara, cette fuite se fait par le biais d’un écran de télévision et des médicaments ; pour les autres, elle se vit dans le sentiment d’abandon que procure l’héroïne. Dans les deux cas, la fuite de la réalité se manifeste aussi par une tentative d’échapper au procès de personnalisation engendré par le système. Nous revenons ici sur les propos de Lipovetsky à l’effet que la culture postmoderne, par son investissement de la sphère privée, génère une atomisation du spectateur. Il aborde aussi l’effet que produit chez l’individu cet aspect du discours culturel :

Non content de produire l’isolation, le système engendre son désir, désir impossible qui, sitôt accompli, se révèle intolérable : on demande à être seul, toujours plus seul et simultanément on ne se supporte pas soi-même, seul à seul. Ici le désert n’a plus ni commencement ni fin. 42

L’auteur met en scène le procès de personnalisation pour ensuite mettre en relief ses effets intolérables sur l’individu. En mentionnant le « désert » comme référence à la solitude, Lipovetsky renvoie au « désert du réel » de Baudrillard, et confirme ainsi sa définition du discours culturel postmoderne comme étant un outil de simulation. L’hyperréalité engendrée par ce discours tente de masquer l’effet d’atomisation qui en découle. Les personnages de Requiem for a Dream sont tous présentés comme victimes de ce procès de personnalisation et de son effet d’isolation insupportable. Il suffit de convoquer les images de Sara seule dans son placard, seule dans son appartement, avec comme unique compagnon le tic-tac incessant de l’horloge rappelant la lenteur de son existence. La séquence montrant Harry et Marion au lit projette la même solitude, exprimée ici par l’usage du split-screen qui illustre une distance autrement imperceptible entre les deux amoureux43. En isolant chacun des protagonistes de chaque côté de l’écran, on évoque leur atomisation de façon fort originale, très tôt dans le film, annonçant le sort qui les attend. D’ailleurs, cette même distance entre les deux personnages est à nouveau signifiée, cette fois sans split-screen, alors que Harry écoute de façon distraite la télévision dans le but d’oublier que Marion se prostitue. Une fois Marion rentrée, elle s’installe à côté de lui pour fuir elle aussi sa réalité devant la télévision. Ils sont assis côte à côte, mais semblent séparés par une distance infranchissable. Tous deux ont les yeux rivés à l’écran, évitant d’affronter le regard de l’autre, tentant d’éluder l’affaissement de leur relation44. Leur solitude se concrétise alors par le biais de l’écoute télévisuelle – rappelant le rôle que joue ce médium dans le procès de personnalisation. Et le sort de leur couple sera réglé dès le moment où Harry inscrira le numéro de téléphone de Big Tim à l’endos d’une photo les représentant lors de jours plus heureux.

42 Gilles Lipovetsky. Op. cit., p. 69.

La consommation de drogues dans Requiem for a Dream a donc comme principal objectif la fuite devant le procès de personnalisation de la culture postmoderne. Rappelons que la dépendance aux drogues ne constitue pas le thème principal du film, mais plutôt le fil conducteur qui symbolise le rapport consumériste à la culture et le vide existentiel qui l’accompagne. Alors qu’elle vise à faire oublier aux personnages leur condition atomisée, cette consommation ne fait qu’approfondir le gouffre qui les sépare du monde réel environnant. Il appert donc que la consommation nourrit à son tour le procès d’atomisation. Plus le film avance, plus cette individualisation devient pathétique, et plus les réactions des personnages trahissent leur désespoir. Que ce soit le cri déchirant de Marion, repliée sur elle- même dans sa baignoire, ou le regard abattu de Tyrone qui contemple une photo de sa mère au milieu de son appartement (devenu désert depuis le départ de sa copine), la solitude des personnages semble amplifiée par leurs tentatives d’y échapper. Dans la première vision qu’a Harry de Marion au bout du quai de Brighton Beach, il court vers elle et elle se retourne pour l’accueillir. Cette séquence semble être une reprise particulièrement frappante d’une séquence du film Dark City de Alex Proyas45. Dans ce film, le personnage mâle, prisonnier d’un monde où les humains sont dominés, rêve à plusieurs reprises de rencontrer une jeune femme vêtue d’une robe rouge (incarnée aussi par Jennifer Connelly) au bout d’un quai. L’image représente alors une recherche de liberté, et la vision se concrétise à la fin du film de Proyas. À la fin de Requiem for a Dream, par ailleurs, Harry a de nouveau la même vision, à la différence que Marion disparaît lorsque Harry arrive au bout du quai. Au contraire de la fin de Dark City, la vision de libération ne se réalise pas. Harry se retrouve alors seul, à l’instar des autres personnages, et tombe dans un abîme imaginaire pour ensuite se réveiller à l’hôpital, le bras amputé. Si les rêves utopiques des personnages proviennent du discours culturel, et que ce même discours leur cache sa nature hyperréelle, leur échec flagrant est en grande partie issu du procès de personnalisation qui découle de cette culture. Et à la fin du film, au moment de la défaite ultime des quatre personnages, ils se replient tous en position fœtale, matérialisant ainsi le rôle qu’a eu le procès d’atomisation sur leurs déboires respectifs46. Sara, qui est la dernière à se replier en position fœtale dans son lit d’hôpital, se reprend à imaginer Red Sara participant à l’émission de Tappy Tibbons. Le film se clôt ainsi, les quatre personnages repliés sur leur solitude, ayant poursuivi des utopies sans garder l’emprise sur leur destin.

45 Aronofsky nie à plusieurs reprises avoir repris cette séquence de façon intentionnelle. Mais la ressemblance entre les deux séquences demeure frappante, jusqu’à la robe rouge portée par Jennifer Connelly dans les deux films.

46 Voir figures 2.6 à 2.9

Bien que Requiem for a Dream mette en évidence les dangers de la consommation de drogues, nous pouvons déduire que le propos principal du film met en garde contre un danger autrement plus présent, lié au discours culturel de masse et à son idéologie. Sara, Harry, Marion et Tyrone sont présentés comme des individus qui n’ont pas accès à la richesse. Il n’en demeure pas moins que leurs ambitions sont calquées sur l’aspiration à une existence plus riche économiquement et socialement. Le parcours de Sara permet à Aronofsky de dresser un portait particulièrement négatif du message télévisuel et de ses effets aliénants. La télévision occupe la place du réel et sert le discours culturel de masse en déstabilisant l’individu et en exigeant de lui une identification à une réalité inexistante, simulée. Par le biais du personnage de Sara, le film propose une critique virulente du message télévisuel et de ses pouvoirs de projection exercés sur le spectateur. Il dénonce également le procès de personnalisation issu des discours culturels en mettant en relief ses effets sur l’individu. En tentant d’atteindre des objectifs utopistes, les quatre personnages se heurtent à des obstacles auxquels le discours culturel ne les a pas préparés ; ils se retrouvent seuls face à leur sort. Le recours à la drogue se veut à la fois le résultat des effets attribuables à la culture de masse et la cause matérielle de leurs pertes respectives.

Le parcours des quatre personnages vient subséquemment servir la critique de la culture de masse énoncée par Aronofsky. Alors que ce chapitre s’attardait à l’élaboration des éléments de la critique culturelle dans la diégèse du film, le prochain chapitre s’attardera à étudier l’impact du langage cinématographique sur le contenu critique de Requiem for a Dream.

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Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en études littéraires
Université Du Québec A Montréal