L’exposition, reflet de la mémoire de l’immigration à Lyon ?

By 3 May 2013

c- L’exposition, reflet de la mémoire de l’immigration à Lyon ? :

Si cette exposition est incontestablement très riche en documents rap pelant des faits qui sont très souvent tombés dans les oubliettes de notre mémoire sélective, plusieurs éléments sur la forme et le fond ne facilitent pas la lisibilité d’une histoire aussi riche.

Sur la forme, d’abord, l’espace consacré à la présentation de ces très nombreux documents est un lieu de passage entre un ascenseur et un escalier permettant de rejoindre les autres salles de la bibliothèque. Il suffit que deux ou trois personnes stationnent devant les premières vitrines pour que la circulation, qui est souvent importante, devienne quasi impossible. Ce qui n’est pas idéal pour qui veut se pencher attentivement sur certaines pièces. D’autre part l’ensemble paraît être construit de bric et de broc : vitrines anciennes et dépareillées, éclairage pas toujours suffisant, signalétique déficiente…

Sur le fond, ensuite, il semble incompréhensible que cette présentation, que Philippe Videlier, lui-même, affirme être la première visant à faire connaître toute l’histoire de l’immigration algérienne à Lyon, fasse totalement l’impasse sur la période contemporaine. A part quelques références à l’émergence des mouvements beurs au début des années 80, l’exposition se termine sur la diffusion permanente sur les radios en 1986 de la reprise par le groupe Carte de Séjour 51, de la chanson « Douce France » composée dans les années 30 par Charles Trénet. Pas un mot sur le période allant du milieu des années 80 à aujourd’hui. Aucune référence à l’évolution des mouvements et associations issus des marches pour l’égalité parties de la région, qui travaillent souvent à l’émergence d’une mémoire liée à cette histoire, plus que cent cinquantenaire, des liens qui unissent Lyon et l’Algérie. La création du JALB, l’affaire Kelkal, la dérive fondamentaliste de certains mouvements issus de l’immigration, le traditionalisme récurrent des familles maghrébines génération après génération, l’évolution de la situation politique de l’Algérie depuis le début des années 90 ne sont absolument pas présentées.

Et lorsqu’on pose la question à Philippe Videlier, il répond : « Cette exposition est avant tout historique et qu’elle s’appuie sur les documents conservés dans leurs rayons par les bibliothèques de Lyon. » Ce qui semble tout de même un peu court. Dans la mesure où comme beaucoup de bibliothèques, elles disposent d’énormément de livres et de documents faisant référence à la période contemporaine 52.

De plus, au cours de la projection d’un film53 consacré à la présence des Algériens à Lyon, à laquelle assistait Philippe Videlier, plusieurs participants à la séance et au débat qui lui a succédé ont fait remarqué que les associations issues de l’immigration ou travaillant dans ce champ social ont régulièrement organisé des expositions destinées à sensibiliser le public sur la réalité des origines géographiques constituant la population de l’agglomération. Au cours de cette même réunion, plusieurs personnes ont posées la question de l’implication de la population algérienne de Lyon aux manifestations de l’Année de l’Algérie. Il semble que, si le 1er semestre de l’année se soit passé dans une certaine indifférence, depuis la rentrée, les associations représentant les habitants sont davantage impliquées dans des évènements, il est vrai, moins institutionnalisés.

51 Groupe fondé par un jeune musicien oranais, Rachid Taha, qui préfigurait la vague raï envahissant les ondes quelques années plus tard avec Khaled, Cheb Mami ou plus près de nous Faudel.
52 Voir, à ce sujet la bibliographie distribuée par la BM elle -même en marge de l’exposition et présentée en annexe.
53 Jeudi 18 septembre 2003, projection du film « Les Algériens de Lyon » réalisé par Jean-Bernard Andro pour France Télévision, en présence du réalisateur et de Philippe Videlier, à la bibliothèque du 4ème arrondissement.

Le principal reproche que l’on peut faire à cette présentation, c’est de donner à voir une suite d’évènements chronologiques, parfois très intéressants et certains même méconnus ou oubliés, sans que l’encrage dans le territoire, des Algériens de Lyon ne soit suffisamment souligné. On se dema nde si les concepteurs de l’exposition ont véritablement eu le temps et l’espace nécessaires pour en faire autre chose que la présentation d’une succession de documents passionnants mais sans lien entre eux ; comme un plat constitué d’ingrédients de qualité mais sans sauce ni assaisonnement.

En fait, on a le sentiment que la ville de Lyon, d’une façon générale, ne sait pas trop comment se situer par rapport à la communauté algérienne. Il est par exemple assez cocasse d’entendre Michel Chomarat, haut fonctionnaire municipal demander s’il faudra attendre de nouveaux 173 ans pour qu’une exposition consacrée à l’Algérie se tienne à Lyon, alors que par ailleurs, il a personnellement sollicité pendant plusieurs semaines une équipe de militants associatifs pour construire un projet autour de la mémoire sociale de l’immigration dans la région, avant de renoncer pour finalement privilégier les manifestations commémorant le 275ème anniversaire de la franc-maçonnerie.

D’autre part, la gauche lyonnaise, présidant aux destinées de la ville depuis 2001, semble mal maîtriser la réalité sociologique de la population lyonnaise. Si elle a bénéficié, au cours des dernières municipales, d’un aveuglement aussi important de ses adversaires politiques quant aux transformations qu’a connu la ville en 20 ans, elle n’a pas su ancrer son combat dans le terreau constitué par un tissu associatif d’une richesse incontestable. Faisant preuve d’angélisme quant à la réalité de l’émergence du fondamentalisme religieux dans certains quartiers, de maladresse quand il s’agit de lutter contre la recrudescence d’actes xénophobes dans l’agglomération54, elle donne aujourd’hui l’image d’un pouvoir enfermé dans les dorures de l’Hôtel de Ville incapable de poser des actes forts conformes aux valeurs qu’elle incarne. Une attitude qu’on ne retrouve pas dans l’autre grande capitale de la Région, Grenoble.

54 Par exemple, dans la présence constante des élus de la ville dans les manifestations dénonçant les actes antisémites, ce qui est parfaitement normal, contrebalancé par l’absence tout aussi permanente dans celles visant à fustiger la xénophobie anti- arabe, ce qui l’est moins.

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC