L’esthétique Low-Fi, webcam, et la visibilité du pixel

By 6 May 2013

L’esthétique Low-Fi, webcam, et la visibilité du pixel – Partie D :

Quand le Web boude le high-tech

Rachel Greene, dans son livre L’Art Internet analyse qu’une des formes d’expression conséquente de ce début du XXIème siècle est « celle qui consiste pour des artistes et des curateurs à entreprendre des projets qui visent à démystifier, domestiquer et rendre plus familières les technologies. » Ainsi dans ses Data Diaries (2002), l’artiste américain Cory Arcangel transgresse le caractère sacré du disque dur en introduisant le contenu brut de ce dernier dans un lecteur QuickTime. Ce fichier n’étant pas adapté à cette application, celle-ci tente de convertir les données et finit par produire des exhortations colorées

. Regarder ces dernières équivaut selon l’artiste à « regarder son ordinateur suffoquer et crier en même temps ». Ceci est un exemple de ce que l’on appelle esthétique « low-fi » qui ne signifie pas simplement « faible rendu » ou « basse résolution », mais qui montre son intérêt pour les éléments technologiques si vite dits obsolète. Ce mouvement se construit en opposition aux courants high-tech et archi commerciaux du Web, pour produire des œuvres populaires, artisanales et défier une certaine esthétique spécialisée.

Star Wars en ASCII Deep ASCII, Vuk Cosic Star Wars en ASCII Deep ASCII, Vuk Cosic
Star Wars en ASCII Deep ASCII, Vuk Cosic

Des exemples à rapprocher de cette tendance sont les films codés en ASCII dont le plus connu est le film pornographique Gorge Profonde rebaptisé Deep ASCII, encodé par l’artiste Vuk Cosic. L’art ASCII existe depuis les années 1980 et consiste à réaliser des images uniquement à l’aide des lettres et caractères spéciaux contenus dans le code de 128 signes contenus dans le code ASCII dont 52 pour les lettres minuscules et majuscules de l’alphabet latin. On peut réaliser de l’Art ASCII avec un simple éditeur de texte mais il existe des logiciels très perfectionnés qui contiennent des algorithmes de conversion d’image en texte, notamment deux freewares conçus par Vuk Cosic. L’image est composée de lettres et de chiffres qui dessinent les zones de contrastes de l’image. Celle-ci n’est pas toujours lisible, surtout quand il s’agit de plans larges avec moult détails qui ne sont pas du tout retranscrits et donnent à voir des amoncellements de signes ennuyeux. C’est bien pour cette raison que Vuk Cosic a choisi d’utiliser un film porno, car les films porno contiennent en moyenne 75% de gros plans ! Mais c’est aussi un « hommage » au premier jeu vidéo Pong sorti le même moi de la même année que Gorge Profonde (mai 1972).

L’esthétique Low-Fi, webcam, et la visibilité du pixel

C’est pourquoi Deep ASCII a adopté les couleurs du jeu : vert sur fond noir. « J’ai combiné le hardware de Pong et le software de Deep ASCII pour souligner la naissance d’une nouvelle civilisation », où le jeu vidéo prend le dessus sur le cinéma (depuis 5 ans l’industrie du jeu rapporte plus que celle du cinéma aux Etats-Unis). Avec la popularisation de l’Internet, l’art ASCII a connu un nouvel essor et de nombreux sites proposant des retranscriptions de films dans ce codage ont vu le jour. Un de ces sites archi-connus a été réalisé par un fan de Star Wars, drôle et agréable à visionner (www.asciimation.co.nz/). Il a retranscrit toute la seconde trilogie en ASCII avec la bénédiction de Georges Lucas. Si l’entreprise est « marrante », elle peut vite paraître vaine et limitée. Elle relève plus d’un jeu pour son auteur comme l’avait compris Vuk Cosic. Ceci est aussi le cas des « demos », largement diffusées sur le Net.

Demos Demos
Demos

Les demos sont des courts films d’animation générées par lignes de codes. Selon la définition de Wikipédia, « la scène démo, ou demoscene en anglais, est une sous culture-informatique ayant pour but la création artistique sous forme de programme fondée sur les trois domaines que sont : la musique assistée par ordinateur, l’infographie et la programmation. Le postulat de base est de faire des performances techno/artistiques en jouant sur des astuces de programmation. Ainsi l’ordinateur calcule en temps réel l’affichage d’une vidéo, de sons, et autres thèmes multimédias. Ainsi le fichier de sortie est un fichier binaire exécutable à la différence de l’infographie classique ou de la musique compressée (mp3 , ogg ..) où les fichiers sont déjà dans un format défini. Certains sites proposent de visualiser ces démos sous un format prédéfini (divx , xvid ..) Mais celui-ci fait perdre une partie de la qualité artistique liée à l’optimisation de la programmation. Une métaphore qui résumerait bien la différence entre ces 2 types d’expérience: imaginez un spectacle son (orchestre, chef d’orchestre, musiciens…) et lumière (projecteurs, flash, illusions d’optique…), l’expérience sera vécue différemment si vous êtes dans la salle de spectacle (correspondant au visionnement du fichier binaire de la démo qui s’exécute en temps réel), ou si vous visualisez une vidéo de ce même spectacle (correspondant au visionnement d’un rendu vidéo de la démo). » Ainsi les demos sont téléchargeables sur le net soit sous la forme d’un « script » à exécuter, tout en spécifiant l’équipement (puissance du processeur, type de plate-forme : Windows, Atari ou autre…) nécessaire à un visionnage optimal, soit sous forme film (fichier .avi que l’on peut jouer sur son Quicktime par exemple). Les résultats sont rarement magnifiques surtout quand la « demo-team » se résume au seul programmeur ne faisant pas appel à l’aide d’un graphiste et d’un designer sonore.

 Webcam = microscope  Webcam = microscope
Webcam = microscope

Dans cette même veine de « film artisanal », à l’image cra-cra ou décidemment tournée avec une faible résolution et peu de moyens, existe le remarquable travail de l’artiste new-yorkaise Elka Krajewska. Elle utilise l’aspect un peu neigeux de la Webcam afin de créer des œuvres comparées sur www.low-fi.org.uk à « des films réalisés avec des caméras microscopiques tant leur intimité, leur exactitude et leur abstraction sont grandes. » Elka Krajewska cherche à représenter quelque chose d’indicible, une sorte d’angoisse qu’elle visualise comme un « organisme dans sa tête ». Elle utilise pour monter ses films les logiciels Adobe Première et After Effects, afin de donner un air d’« analyse scientifique ». Elle dit avoir tourné ses films en prenant compte des contraintes de l’Internet car elle préfère voir ses films sur un écran d’ordinateur plutôt que sur un écran de projection, films intimes et faits pour n’être vus que pas un spectateur à la fois. Ainsi, elle a aussi pensé à créer des dispositifs à placer autour de l’écran de l’ordinateur afin qu’une seule personne puisse voir l’œuvre et soit plongée dans une sorte de bulle. Pour leur publication Internet, elle les a compressés en Quicktime sans utiliser le codec le plus courant (Sorenson) qui a son avis ajoute du flou, mais le codec Cinepack qui semble conserver les détails et le « croquant » des images.

 Elka Krajewska
Elka Krajewska

Ces œuvres ont pour titre leur durée et l’année de leur production. Il en est ainsi du remarquable 62 secondes 2004 visible sur le site www.elka.net. Composé d’éléments disparates du monde des laboratoires (éprouvettes, bassines en inox…), du végétal (mousse, fleur) et d’objets qu’elle a elle-même fabriqués, le court film diffusé en boucle enchaîne ces éléments en les superposant les uns aux autres avec onirisme. Le résultat est hypnotisant : le foisonnement de détails et la richesse des textures de l’image permet à chaque visionnage de découvrir de nouveaux éléments « symboliques ». Ce sont de petites miniatures précieuses, visions de la dissection d’un autre être étrange vivant dans la Toile.

À l’échelle de la planète Terre, l’utilisation des webcams équivaut à observer celle-ci avec un microscope. Certaines webcams sont en permanence actives, surtout celles branchées sur les autoroutes, parcs zoologiques, monuments historiques ou vues sur paysages. De nombreux internautes branchent aussi une webcam dans leur maison, dans leur intimité. Une fois connecté aux sites proposant une vue de webcam (de nombreux portails existent pour vous orienter vers ces sites tels earthcam. com, 1000cam.com, etc), celle-ci peut nous proposer un flux d’images en continu (streaming) ou un photogramme pris toutes les x secondes. Certaines webcams sont pilotables depuis son PC : on peut zoomer ou la faire panoter. Si les « webcams personnelles » semblent être emblématiques de notre « ère de l’autobiographie » qui est devenue le type d’expression à la mode, elles ne participent pas seulement une « recherche de soi », mais bien aussi une « recherche de l’autre » comme nous le verrons plus loin.

Les images de ces caméras sont caractérisées par leur très grand angle engendrant des aberrations géométriques monstrueuses dans certains cas. Mais ce n’est pas tout, elles ont une définition ridicule et l’image qui en résulte est toute petite et très pixellisée. Ne parlons pas du rendu des couleurs souvent désaturées… Nous l’aurons compris, l’intérêt principal de cet outil ne vient pas de l’esthétique des images produites mais du point de vue qui est proposé, point de vue anodin, quotidien, mais précieux car autrement inaccessible. Les webcams nous font voir « l’invisible » de notre société et habituent notre regard à un autre type d’image, une image « brute », qui semble « vraie ».

Partie E Recyclage et récupération

Le Web a tendance à se nourrir de lui-même. Les exemples les plus évidents sont les films parodiques utilisant des bouts de films ou d’images ou de textes trouvés sur le Net, découpés, animés, montés ou collés ensemble. Un exemple récent est une fausse bande-annonce (malheureusement plus en ligne) du dernier Superman, montée à partir d’extraits du tournage pris sur le site officiel, mais réalisé par un fan. Elle était montée avec talent, renvoyait au site officiel, comprenait les logos du studio et associés, à tel point que certains magazines ont cru voir la vraie bande-annonce qui n’est sortie que plusieurs mois plus tard ! D’autres projets utilisent les mêmes outils mais ont un dessein plus « artistique ». C’est le cas d’Unmovie (www.193.197.170.79) des artistes Axel Heide, onesandzeroes, Philip Pocock et Gregor Stehle. Rachel Greene nous explique leur procédé : « ils délaissent les procédures standard de la réalisation cinématographique et utilisent des programmes s’exécutant de manière automatique (ou bots), des contributions d’internautes, des bribes de films trouvés sur le Net et des webcams pour créer leurs récits et scénarios ». Selon les « non-auteurs » de l’œuvre, ces morceux de films associent programmes et internautes dans une collaboration de scénaristes poètes. Les saynètes s’inventent au fur et à mesure que les programmes envoient des mots-clefs à la base de données d’unmovie pour y rechercher les clips dont la collection ne cesse de grandir et dont les descriptifs ne cessent d’évoluer.

Films patchworks, mêlant médias de toutes sortes, l’archétype d’une telle pratique est l’œuvre Zombie and Mummy (www.zombie-und-mummy.org) d’Olia Lialina et Dragan Espenchield à l’esthétique rococo. « Ils écrirent plusieurs sketchs pour les monstres éponymes : on les voit aller se baigner, réaliser un arbre généalogique… Toutes ces séquences (…) sont réalisées à partir de débris Web (images, animations, décors trouvés sur le Net) et de dessins au trait. Cette série est cependant plus sophistiquée qu’il n’y paraît car non seulement les épisodes peuvent être téléchargés sur un Palm mais, ensemble, ils constituent un vaste panorama des idiomes esthétiques d’Internet, allant des graphismes 3D à du papier-peint pour pages d’accueil en passant par les e-cards. » (Rachel Greene)

L’Internet est le lieu d’une formidable révolution de notre culture de l’Image. Tout y est phagocyté, digéré, recraché et ainsi de suite, jusqu’à produire des produits résolument différents, ce qui ne manquera pas de se répercuter bientôt sur le cinéma « classique ».

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière