Les écrits journalistiques au Québec et la surveillance des corps

By 7 May 2013

5.1.3 Les écrits journalistiques

Au cours des dix dernières années, plus d’un millier de reportages ont traité, de près ou de loin, de la problématique du poids. Cependant, de la sélection retenue, moins du quart de ceux-ci démontrent une volonté de définir ce qui peut constituer un poids problématique.

De 1999 à 2008, cette définition s’exprime essentiellement, quand elle s’exprime, en termes associés à la surveillance. Ainsi, dans le quotidien La Presse du 17 février 2002, on peut lire qu’il fallait « tirer la sonnette d’alarme » en raison de l’épidémie d’obésité qui sévit16. Le 6 octobre 2003, le Droit relate que le taux d’obésité avait doublé chez les femmes en 15 ans17. La Tribune du 16 juin 2004 note que 19,5 % des jeunes Canadiens faisaient de l’embonpoint, un chiffre qui s’ajoute aux 7,8 % qui étaient obèses18. Deux ans plus tard, Marie-Claude Lortie de La Presse relate que plus du quart des jeunes canadiens âgés de 2 à 17 ans « sont trop » gros19. Quant à lui, Le Devoir note en octobre 2006, au sujet du plan « investir pour l’avenir » qu’il faut réduire d’ici 2012, le taux de prévalence de l’obésité de 2 % au Québec et celui de l’embonpoint de 5 %20.

L’autre thème utilisé pour expliquer ce qui constitue un poids problématique est celui de l’inquiétude. Il y a celui mentionné plus tôt de « tirer la sonnette d’alarme ». La Presse Canadienne en août 2005 observe que les Canadiens placent désormais l’obésité parmi leurs sources principales de préoccupation en matière de santé21. La Voix de l’Est rappelle en mars 2006 qu’en raison de l’obésité, l’espérance de vie fléchirait22. À l’automne de la même année, La Presse souligne que le poids, en raison de l’émergence de la lutte à l’obésité, est devenu la question de l’heure23.

15 Le tour de taille (en cm) est utilisé afin de caractériser le type d’obésité. Bien que la norme de tour de taille fasse toujours l’objet de discussions (les seuils proposés sont pour les femmes un tour de taille supérieur à 88 cm et de 102 cm pour les hommes), il est recommandé de l’utiliser pour dépister les problèmes de santé reliés au poids (Canadian Medical Association, 2006)
16 Bérubé N. 2002/10/02. Obésité: les médecins incapables de combattre le fléau. La Presse:p.84
17 Presse Canadienne. 2003/10/06. Le taux d’obéstié a doublé chez les femmes en 15 ans. Le Droit:Page Santé 23
18 Presse Canadienne. 2004/06/16. L’Obésité remplace le tabagisme. 30 ans plus tard, le principal problème pour la santé a changé de visage”. La Tribune A7
19 Lortie M-C. 2006/04/10. Épidémie d’obésité. Guérir les âmes avant l’assiette. La Presse:Actuel 2
20 Bourgault-Coté G. 2006/10/24. Des millions pour aider les Québécois à resserrer la ceinture d’un cran. Québec et la Fondation Lucie et André Chagnon ajouteront 200 millions chacun dans la lutte contre l’embonpoint. Le Devoir:A 4
21 Presse Canadienne. 2005/08/21. Les Canadiens placent l’obésité parmi leurs préoccupations. Progrès-Dimanche:page C 4
22 Vallée C. 2006/03/17. Lutte contre l’obésité. Des restos passent à l’attaque. La voix de l’est:page 15
23 Coté E. 2006/11/30. Un lobby anti-obésité est né. La Presse:Page A 17

Par contre, malgré ce discours il y a également assez peu d’intérêt pour la norme de poids dans les écrits journalistiques. Sur les 80 articles, seulement trois font référence à une norme de poids. De ceux-là, deux l’expliquent en termes d’accumulation de graisses corporelles (2002, 2005) et un seul (2005) se réfère à la norme médicale « IMC » pour indiquer qu’il y a embonpoint lorsque l’IMC est supérieur à 25.

L’absence de la dimension esthétique s’explique notamment par l’exclusion des reportages qui portaient sur les régimes de l’heure et les meilleures techniques pour perdre du poids. Notons néanmoins que les articles retenus ne font pas de référence à la notion de préoccupation pour les problématiques liées au poids comme l’esthétique et la mode. On préfère rappeler, à l’instar du reportage de la SRC télévision d’avril 2007, que l’obésité n’est plus une simple question d’esthétique. Par conséquent, le poids problématique est donc constitué essentiellement en termes de surveillance et de préoccupation de santé. Du coup, le poids s’en trouve donc rationalisé et désincarné.

En résumé

On assiste ici à une mutation du discours. Initialement, la question du poids problématique paraît avoir une dimension essentiellement esthétique. Les documents analysés ne permettent pas de déterminer si ce type de préoccupation cède le pas à celui de la santé. Par contre, que ce soit dans les milieux gouvernementaux ou dans les milieux professionnels de l’intervention, le poids problématique est désormais mesuré et déterminé. Progressivement, il fait l’objet d’une objectivation. Ainsi, il existe maintenant quelque chose de tel qu’une norme de poids que ce soit en fonction de l’âge, du sexe et aussi de l’origine. Cette norme de poids se mesure grâce à des outils standardisés, notamment l’IMC et le tour de taille.

Ces mesures dites objectives permettent une meilleure identification, un repérage, une surveillance plus efficace des poids qui dérogent à ladite norme. Ce discours se manifeste d’abord chez les professionnels de la santé. Puis, il pénètre les documents des gouvernements et se diffuse progressivement dans les écrits journalistiques de masse.

Par contre, les documents analysés ne font pas tous part de leur préférence en regard de l’intensité de ladite surveillance. Néanmoins, le poids problématique semble être devenu un indice en santé comme le PIB (Produit intérieur brut) l’est en économie.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie