Le chaos de l’information – L’espace de l’image

By 6 May 2013

Le chaos de l’information

Comme nous l’avions vu au tout début de cette étude, les notions de vérité et de réalité ont évolué dans notre société notamment avec l’arrivée du Web. André Rouillé, professeur à l’Université Paris 8, expliquait lors d’une conférence tenue au Flashfestival en mai 2006, que ces notions avaient commencé à être révolutionnées avec l’arrivée de la photographie. Toutes les images que connaissaient nos sociétés jusqu’en 1837, année de l’invention de la photographie, étaient produites par la main. Mais aujourd’hui le rapport au monde est différent, il ne passe plus par la main. Il y a eu une dévaluation de la valeur documentaire des images venues de la main qui sont des objets de soupçon, de remise en question. On a besoin d’une image « supposée objective » et c’est ainsi que l’opérateur, celui qui fait l’image, devient une machine, un appareil photo ou une caméra. Mais l’arrivée du Web va encore bouleverser cette donne.

André Rouillé exposa ainsi sa vision du « régime de vérité » sur l’Internet. Selon lui, le numérique et l’informatique ont fait de la retouche photographique une règle, alors qu’elle n’était qu’une exception avec l’argentique. Les images numériques véhiculées par le Net ont donc fait de ce média « un espace où le soupçon est devenu la règle ». Ceci est renforcé par l’organisation en flux et réseaux de ce média qui contribue à dématérialiser l’image à la rendre « virtuelle » d’autant plus que sa mobilité, sa volatilité, lui a fait perdre la mémoire de son origine. Il peut être difficile de retrouver la source de certaines images qui composent souvent ce que nous appelons les « débris du Net ». Une autre remarque qu’il souleva est que l’interactivité proposée par ce médium donne la possibilité à l’internaute de participer à la construction de l’information. Celui-ci peut proposer des documents dans des forums par exemple ou en mettant en ligne des vidéos, documents qui sont à combiner et à assembler et qui vont ainsi composer l’information. Ainsi, « Les documents ne sont plus l’expression des faits, mais les faits sont une combinatoire des documents. On a cru longtemps que le reporter apporte la réalité sur sa télévision ce qui est faux. La réalité est le document tel on se le compose. Le fait apparaît comme une combinatoire des médias. On contribue soimême à ces faits». S’il y a une « vérité » sur le Net, celle-ci est subjective à produire et non objective à consommer, nous sommes bien dans un autre rapport à la réalité. Ces éléments d’analyse sont les produits d’un état d’évolution de la société.

Cette pensée tend à montrer que l’internaute, dans cet espace interactif et libre qu’est le Net, sera amené à construire la vérité et à expérimenter sa « réalité ». Son attitude n’est donc plus passive comme face à un poste de télévision ou dans une salle de cinéma, il participe à l’élaboration de contenus, élaboration qui est dans notre société actuelle réservée aux professionnels de l’information et aux acteurs culturels officiels. Cela devrait révolutionner la notion d’auteur de l’œuvre. André Rouillé expliquait ainsi que le document trouvé sur le Net a une « vérité horizontale : vérité a-hiérarchique et a-centrale. Contrairement à la télé ou dans les autres médias classiques où l’on a une verticalité de la vérité. Ça va de un à tous. »

Cette organisation « horizontale » qui va de un à un à un… et non de un à tous, rejoint la théorie de l’exo darwinisme de Michel Serres exposée lors de sa conférence « Culture Web », théorie dans la filiation du paléontologue Leroi-Gourhan. Pour le philosophe toutes les technologies sont les « externalisation » de facultés humaines, facultés du corps comme de l’esprit. Ainsi le marteau remplace l’avant-bras et le poing, le couteau remplace le tranchant de la main, le biberon est un sein mobile, les bibliothèques remplacent la mémoire, les processeurs d’ordinateur remplacent la faculté de raison pour prouver certaines démonstrations mathématiques… Externaliser nos facultés nous fait progresser, nous fait évoluer car cela nous décharge de lourdes obligations auxquelles nous étions tenus jusqu’à maintenant. Le Web serait ainsi une externalisation de notre réseau neuronal ou nerveux. Or le système nerveux est l’ensemble formé par l’encéphale, la moelle épinière et les nerfs. Composé de milliards de cellules nerveuses reliées entre elles, il forme un immense réseau de communication entre les différentes parties de notre organisme et nous permet d’interagir avec notre environnement. Si on superpose cette définition en la prenant au pied de la lettre, on comprend que les cellules nerveuses sont les PC des utilisateurs du réseau dont les organes sont des matériaux plus complexes (serveurs, routeurs…), elles sont reliées entre elles pour interagir avec « leur environnement » qui est notre environnement concret. Chacun d’entre nous n’est qu’une cellule de l’immense système nerveux de notre société connectée. À une ère où il est demandé à chaque être humain d’embrasser le Terre entière, de prendre conscience de ce qu’est la « Mondialisation » et de tout ce qui fait la richesse de son environnement, le réseau Internet vient aider à faire cet apprentissage. Car il est bien évident qu’une telle « conscience collective» de la société est impossible à l’échelle d’un individu. De se connecter en réseau pourra permettre à chacun de sentir les pulsations de la Terre, de faire émerger une « subjectivité collective ». Pour qu’une telle fonction soit pleinement accomplie, il est nécessaire que la totale liberté d’expression et l’état de non-droit soient conservés.

Une illustration touchante et modeste de ce phénomène est le film expérimental d’Hervé Nisic (herve.nisic.org/index.html) : Nos Vies. Constitué de clichés de la vie quotidienne pris sur appareils photo numérique, portables ou caméras par des internautes (tout le monde peut y participer). Ce film est une vue panoramique sur le temps qui passe et sur les petits riens qui font notre vie aujourd’hui.

« Chaque photo dure quelques dixièmes de seconde. Ce qui compte, c’est l’addition d’instants de nos vies qui se succèdent. » En y dévoilant un peu de son intimité, on fait de ce film, notre film à tous. Il en émane une impression de douceur de vivre et de nostalgie qui caractérise une frange de la population européenne dont semblent faire partie ceux qui ont participé au projet.

Une autre conséquence de notre mise en réseau est le florilège de sites présentant des « informations indépendantes ». Le quidam désirant écrire sur un sujet et porter à la connaissance des autres un événement, peut publier son article sur le Net. Un exemple basique de ce qu’il est possible de faire dans le secteur audiovisuel est la création d’une « télévision » en ligne dont les programmes sont réalisés par qui veut. Nous prendrons l’exemple de Télé Sans Frontières (www.telesansfrontieres.com). Site canadien, il se définit comme média alternatif, « concept de télé qui veut donner la parole aux jeunes de 18-30 ans et ceci afin q’ils puissent se raconter avec leurs mots, faire connaître leurs points de vue, leurs préoccupations et leurs pistes de solutions face aux enjeux sociaux actuels ». C’est aussi un projet à l’envergure sociale dont l’un des objectifs est de donner la possibilité aux jeunes reporters en herbe de saisir une occasion de se réinsérer dans la vie active.

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière