L’Algérie à Lyon, une mémoire centenaire

By 3 May 2013

Deux villes, deux expositions, deux manières de célébrer l’Année de l’Algérie – Troisième partie :

La région Rhône-Alpes, haut lieu de l’installation des travailleur s immigrés algériens et de leur famille, est évidemment concernée par Djazaïr 2003. Il n’était pas possible de se pencher sur toutes les manifestations programmées, c’est la raison du choix des deux expositions proposées aux publics lyonnais et grenoblois. En raison de la différence d’approche importante qui les caractérise et de l’intérêt de ce qu’elle raconte de l’histoire de la construction des deux villes au cours des 150 dernières années et de la façon dont les pouvoirs publics et les institutions s’intéressent aux diverses communautés qui s’y sont installées.

1- L’Algérie à Lyon, une mémoire centenaire :

a- L’Année de l’Algérie à Lyon :

L’Année de l’Algérie à Lyon a été lancée officiellement le 3 janvier 2003. La ville a, bien sûr, mobilisée ses institutions culturelles. Et publiée, dès le début de l’année, un document présentant chronologiquement les manifestations culturelles s’inscrivant dans ce cadre.

Le premier événement est une semaine du cinéma algérien programmée du 7 au 12 janvier 2003 à l’Institut Lumière au cours de laquelle, plusieurs réalisateurs algériens viennent rencontrer le public. Du théâtre dans une petite salle des pentes de la Croix-Rousse, La Platte, des contes à la MJC du Vieux Lyon, des expositions dans quelques galeries lyo nnaises, des lectures, notamment de poésie, dans les maisons des jeunes ou aux Subsistances, des rencontres et colloques dans les universités et les bibliothèques, une nuit des musiques algériennes à l’Auditorium Maurice Ravel, et l’exposition conçue par l’historien Philippe Videlier 45 à la bibliothèque municipale de la Part Dieu complètent le programme des manifestations communiquées par la Ville de Lyon : 5 pages en tout et pour tout.

Autre élément surprenant, l’illisibilité de la présence de cette année de célébration sur le site Internet de la municipalité 46. Pas de lien direct avec le site officiel Djazaïr 2003, pas de cohésion et de relations évidentes entre les différentes manifestations qui sont noyées dans l’ensemble de la programmation culturelle et artistique référencée par la ville. Comme si l’Année de l’Algérie, n’était finalement pas très importante pour l’équipe municipale, et ce, malgré les déclarations officielles des deux adjoints au maire de Lyon, Patrice Béghain, adjoint à la Culture et Jean-Michel Daclin, adjoint au rayonnement international. Tout se passe comme si, chaque lieu accueillant une représentation, un concert ou un colloque, prenait à sa charge la communication de l’événement.

45 Universitaire turbulent, Philippe Videlier dénonce depuis de nombreuses années les passerelles existant entre les théories négationnistes et l’université lyonnaise. Il travaille depuis quelques mois sur un projet de création d’un centre de la mémoire sociale basé à Villeurbanne.
46 http://www.mairie-lyon.fr

Il ne semble pas y avoir à Lyon de pôle fort et de volonté affichée de faire de cette Année autre chose qu’une année de plus attirant l’attention sur une région du monde. La population d’origine algérienne ou ayant des liens avec l’Algérie n’est pas très présente, y compris dans les choix de la programmation. Seules les publics fréquentant habituellement l’Institut Lumière, le Théâtre de la Croix Rousse ou les Subsistances sont mis en contact avec ces évènements. On ne sent pas, au cours du 1er semestre 2003, d’effort significatif visant à faire se rencontrer les populations lyonnaises et l’expression culturelle de ce pays dont des milliers de ressortissants vivent à Lyon.

Et pourtant, comme le démontre l’exposition de la Bibliothèque Municipale, l’histoire des Algériens à Lyon est quasi centenaire.

b- Un exemple, l’exposition conçue par l’historien Philippe Videlier :

En s’appuyant sur les documents faisant partie du fonds des Bibliothèques de Lyon, cette exposition retrace l’histoire des contacts entre l’Algérie et l’agglomération lyonnaise. Elle est prése ntés dans l’espace patrimoine de la Bibliothèque de la Part Dieu, un lieu assez restreint dans lequel on ne peut concevoir qu’une mise en scène très classique, avec vitrines et meubles vitrés dans lesquels sont présentés des documents papier dans l’ordre chronologique. Grâce à ces différentes pièces on apprend comment les relations se sont nouées entre les deux régions.

Le premier contact entre l’Algérie et les lyonnais est la visite de Mouloud Ben Arrach, proche de l’émir Abd el- Kader, accompagné de trois représentants des différentes communautés d’Alger en mars 1838. Reçus avec les honneurs par les autorités lyonnaises, ces quatre personnalités sont les témoins de la diversité culturelle, linguistique et religieuse de ce que l’on n’appelle pas encore l’Algérie.

Mais le véritable événement fondateur est la visite, en 1852 d’Abd el-Kader, lui-même, quelques jours après le premier 8 décembre de l’histoire. Il fut d’ailleurs très impressionné par les illuminations de la ville. Libéré quelques jours auparavant de sa résidence surveillée à Amboise, il avait fait acte d’allégeance au nouvel Empereur Napoléon III en jurant sur le Coran qu’il se soumettait aux volontés de la France.

De cet événement anecdotique au milieu des années 1980, date à laquelle s’achève l’exposition, en passant par l’arrivée des premiers immigrés algériens au cours de la première guerre mondiale, le travail de Philippe Videlier montre chronologiquement la permanence de la présence de cette population dans l’agglomération lyonnaise.

A partir de 1914, pour les français, l’image de l’Algérie ne sera désormais plus celle des palais des mille et une nuits, des émirs et de leurs suites, mais celle d’une masse d’hommes pauvres et totalement désorientés venus, souvent contre leur gré prêter main-forte dans les usines à l’arrière ou sur le front. Et les premiers articles à connotation clairement raciste à l’égard de ceux qu’on surnommaient les « Arbis » paraissent dans les colonnes du Progrès de Lyon, en juin 1916. Les mots de la peur et du mépris accueillent les premiers travailleurs immigrés venus d’Algérie. Dans la région lyonnaise, ils sont employés dans une fabrique de colle, un atelier de chargement d’obus à Vénissieux, dans des poudreries à Saint Fons. Ils travaillent dans des conditions épou vantables et sont victimes en grand nombre d’accidents du travail. Une commission constituée de médecins militaires dénoncent les conditions de travail et de vie de ces kabyles 47.

Mais une fois la guerre terminée et les besoins moins pressants, ces enrôlés de force deviennent indésirables et les pages du Progrès sont remplis de faits divers bien croustillants où il est question d’Arbis jouant du couteau ou du rasoir. Le quartier de la Place du Pont à Lyon devient le quartier général d’un « peuple olivâtre et crépu » où « les combines ne manquent pas 48 ».

Cette première immigration est somme toute modeste. Un recensement effectué par la préfecture du Rhône en 1923 comptabilise 1.425 Algériens dans le département dont plus de 85% dans l’agglomération lyonnaise. C’est en 1925 que se structure la première association d’aide aux immigrés à Lyon, une initiative du pasteur Brès, qui propose d’assimiler les trois millions d’étrangers vivant dans la France de l’époque. Selon lui, les nord-Africains sujets français ont le droit de devenir citoyen.

L’année 1934 est primordiale pour la structuration de la première vague d’immigration algérienne dans l’agglomération lyonnaise. C’est cette année là qu’est créée l’antenne lyonnaise de l’Etoile nord- africaine dirigée en métr opole par Messali Hadj. Considéré comme le père du nationalisme algérien il s’inspire à la fois de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader et de Mustafa Kemal Atatürk artisan de la modernisation de la Turquie. Rebaptisée la Glorieuse Etoile nord africaine en 1933, l’association milite pour la reconnaissance des droits des Algériens vivant en France et connaît une forte popularité à Lyon où plusieurs centaines de travailleurs viennent écouter les discours de Messali Hadj à chacun de ces passages dans la région.

Pour lutter contre l’influence grandissante de cette organisation les autorités créent en novembre 1934 un Service des Nord-Africains, place Antonin Poncet. Dirigé par Julien Azario, originaire d’Algérie, ce service préfigure ce que seront les futur s supplétifs algériens des services de police, autrement dit les « harkis » dans les années 50 et 60.

47 Rapport de la commission de l’Armée sur l’hygiène de la main d’œuvre coloniale algérienne et étrangère, juin 1917.
48 Le Progrès, édition du samedi 21 août 1920.

On découvre aussi que c’est de cette époque que date l’habitude des immigrés algériens de se rassembler régulièrement sur la place du Pont, actuelle place Gabriel Péri, à la lisière des 3ème et 7ème arrondissements. Dans les années 30 un magasin Prisunic s’est installé sur la place mais l’entrée de ce magasin est interdite aux Algériens. Cette place est également connu des Lyonnais sous le nom de place des Hommes Debout. En 1939, à la veille de la seconde guerre mondiale, 3.912 Nord-Africains sont recensés par les autorités préfectorales dont la moitié sans travail et 44% ne bénéficiant d’aucun secours 49.

Après des mois de drôle de guerre, l’offensive allemande contraint les autorités françaises à la capitulation en 6 semaines. Les nazis débarquent à Lyon le 19 juin 1940. Les trois premières victimes de l’occupation sont un africain non identifié et deux Algériens, Mohamed Ben Salah et Mohamed Ben Ali, exécu tés à coups de revolver dans les locaux de la Préfecture du Rhône. Les rafles se multiplient dans les semaines suivantes ainsi que les rapatriements vers l’Algérie : 2.456 en juillet-août 1940. Après le débarquement des alliés en Afrique du Nord, les conta cts entre les deux rives de la Méditerranée sont interrompus.

Le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, est aussi la date d’une répression sans précédent à Sétif et dans tout le Constantinois, après une manifestation en faveur de Messali Hadj. Les victimes de ces évènements se comptent par milliers. Une part très importante de l’immigration algérienne à Lyon vient d’ailleurs de la ville et de la région de Sétif.

Après le rétablissement des liaisons maritimes en Méditerranée, l’immigration nord-africaine reprend avec vigueur. Alors que les Algériens de Lyon étaient moins de 3.000 à la Libération, ils sont 6.000 à arriver en 1950 et 9.000 en 1951. Leurs conditions de vie sont aussi difficiles qu’avant guerre. Ils vivent dans les 3ème, 5ème et 7ème arrondissements de Lyon, à Vénissieux, Saint-Fons, Villeurbanne,

Pierre-Bénite. La caserne de la Part Dieu reconvertie en Centre Nord-Africain accueille jusqu’à 1.600 pensionnaires dans des conditions précaires dénoncées par un groupe de résidents auprès de Ferhat Abbas.

Vivant à l’écart de la population française, ils se réunissent dans les cafés et vont au cinéma. Une soixantaine de bistrots arabes ou kabyles exercent leur activité et 3 salles de cinéma 50 programment des films venus d’Egypte destinés à leur faire oublier la dureté de leur quotidien.

49 Effectif des travailleurs nord-Africains établis par les services de la préfecture du Rhône, le 1er juillet 1939
50 Le Lux, rue Dunoir dans le 3ème arrondissement, l’Eden, rue d’Anvers dans le 7ème arrondissement et le Rex à Sainte Foy les Lyon.

La guerre d’Algérie fait irruption à Lyon le 29 décembre 1957, lorsqu’un ouvrier algérien est abattu devant le cinéma Eden. La capitale des Gaules est comme beaucoup de villes françaises le cadre d’une lutte fratricide entre le MNA, Mouvement Nationaliste Algérien, nième dénomination de l’organisation dirigée par le patriarche Messali Hadj et le FLN, Front de Libération Nationale.

Ces affrontements font des dizaines de victimes : 31 morts et 26 blessés entre le 1er janvier et le 31 mai 1958. Maintenus dans une situation de citoyens de seconde zone par les autorités, ignorés, voire méprisés par les métropolitains, vilipendés et caricaturés dans la presse, les travailleurs immigrés ignorent souvent comment se portent les membres de leurs familles restés en Algérie.

L’opinion publique dans son ensemble approuve les grandes rafles comme celle du 5 septembre 1955, et la gauche n’élève pas beaucoup la voix pour protester contre les traitements infligés aux Algériens par la police, à l’exception notoire de la CGT qui proteste souvent dans l’indifférence générale. Jusqu’à la voix du cardinal Gerlier, primat des Gaules qui s’indigne des pratiques arbitraires dont ils sont victimes.

Des documents officiels attestent que la torture est régulièrement pratiquée au commissariat de la rue Vauban en 1957 et 1958. Un camp d’internement, complètement oublié aujourd’hui, installé à Neuville sur Ain accueille 900 personnes entre 1958 et 1961. Une mutinerie se déroule à la prison Saint Paul le 15 avril 1958, faisant 140 blessés parmi les détenus. Ceux ci font la grève de la faim en novembre 1961 alors que des femmes algériennes manifestent devant les établissements pénitentiaires de Lyon.

La population lyonnaise est plutôt favorable à la politique de répression, soutenant jusqu’au dernier moment le mythe de l’ « Algérie Française ». Toutefois, de nombreuses manifestations de solidarité se déroulent à l’instigation d’universitaires, d’étudiants, d’ecclésiastiques ou de syndicaliste s qui comme les ouvriers de NOREV, fabricant de jouets, appellent à la grève pour une paix négociée en Algérie.

Contrairement à ce que certains souhaitent, non seulement les Algériens de la région ne rentrent pas chez eux, mais l’immigration reprend de plus belle dans un contexte de croissance économique favorable. Ainsi, entre le 1er janvier et le 30 avril 1964, la Préfecture du Rhône recense l’arrivée de 9.000 personnes venues d’Algérie dans le département. Le nombre d’ouvriers algériens atteint 16.000 individus. Il s’agit évidemment d’une immigration de travail, qui satisfait les besoins de main d’œuvre de l’économie française et les entrées de devises en Algérie.

Ces hommes, la plupart du temps seuls, d’un niveau scolaire faible, parfois totalement illettrés, prennent peu à peu conscience qu’ils ne retourneront jamais dans leur pays. Les familles de ces hommes prennent donc, elles aussi, le chemin de l’immigration. En 1968, la proportion de femmes algériennes atteint 30% de la population immigrée dans le Rhône. A la même époque on compte déjà 9.200 enfants de moins de 16 ans, soit plus du quart du total. Les conditions de vie sont toujours très précaires, même si Louis Pradel, maire de Lyon décrète Lyon première ville de France sans bidonvilles. Mais où reloger ces familles ? En 1966, le conseil municipal de Villeurbanne fait savoir publiquement qu’il y a trop d’Algériens dans le quartier du Tonkin, immortalisant la formule : « Nous ne sommes pas racistes, mais… il faut que cela cesse. » Et pourtant les chiffres montrent que les Algériens représentent 11% des habitants pour 15% d’Italiens et 69% de Français, sans compter les Portugais, les Espagnols, les Portugais et les Arméniens.

Les autorités ne semblent pas capables de résoudre les problèmes de logements et il faudra attendre le début des années 70 pour que disparaissent les garnis insalubres dans lesquels vivaient ces familles. On sait aujourd’hui que les solutions de remplacement ne sont pas exemptes de difficultés : urbanisation sans âme des quartiers périphériques, construction de foyers dans lesquels des hommes seuls finissent leur vie comme s’ils étaient toujours en transit.

Malgré ces difficultés l’idée de l’intégration de ces travailleurs et de leurs familles fait son chemin. Le mouvement de mai 1968 voit les Algériens prendre en main leurs conditions de travail et participer aux mouvements sociaux, rencontrant la sympathie des organisations syndicales et politiques qui remettent en cause les fondements même de la société française d’après-guerre. En 1972 une grève paralysa l’entreprise Maillard et Duclos, entreprise de bâtiment dont les ouvriers algériens revendiquent des conditions de vie et de travail équivalentes à celles de leurs camarades français. Cette grève fait l’objet de manifestations de soutien notamment culturelles dans les MJC de Lyon et de l’agglomération.

Après la victoire de la Gauche en 1981, les marches pour l’égalité sont alors organisées, suivi par l’émergence de l’association SOS Racisme, réponse de la jeunesse à l’émergence d’un parti politique clairement raciste et xénophobe : le Front National. La région est à l’avant-garde de ces mouvements parfois violents, Vénissieux au début des années 80, Vaulx en Velin 10 ans plus tard.

C’est à cette époque que le Prisunic de la place du Pont est démoli et que se construit le Clip, immeuble de verre et d’acier barrant la rue Moncey, dont l’aménagement des abords est clairement destiné à empêcher les hommes de se rassembler comme ils le font depuis des décennies. Peine perdue, aujourd’hui encore cette place malgré les travaux permanents (métro, tramway) mérite son surnom de place des Hommes Debout.

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC