La gestion du poids et les autorités de santé du Québec

By 8 May 2013

6 Analyse et Discussion

6.1 Retour sur la finalité

L’objet de cette recherche était d’examiner l’évolution du discours des organismes de santé au Québec en matière de gestion du poids. Dans ce cadre, la caractérisation de ce discours ainsi que son évolution constituaient une première étape. Puis, nous devions déterminer si, à travers ce discours nous pouvions voir une moralisation à l’œuvre et en tel cas, qu’est-ce que ce discours nous dit des sociétés occidentales dont fait partie la société québécoise.

Outre ces questions initiales, la recension des écrits avait mis en lumière quelques interrogations demeurées sans réponses. Ainsi, que signifie l’absence de questionnement face aux disparités de la prévalence de l’obésité entre groupes sociaux, régions et pays? Par ailleurs, pourquoi observe-t-on ce glissement sémantique au cours des quarante dernières années?

Enfin, il serait heureux de suggérer une explication face à l’insistance et à l’intensification de l’intervention médicale et paramédicale alors que, de l’aveu même de ces groupes, l’efficacité de l’intervention sur le poids serait, au mieux, toute relative. Il en va de même pour des plans d’action gouvernementaux, notamment afin de proposer un éclairage sur les motivations derrière ces gestes.

6.2 L’évolution du discours des autorités de santé du Québec en matière de gestion du poids

L’exercice de répondre à la première question demande d’examiner des documents qui ont été produits au cours d’une large période de temps. Par conséquent, il coulait de source de procéder simultanément à la caractérisation de l’évolution de ce discours.

Tel qu’annoncé, le discours des autorités de santé au Québec s’inscrit dans trois continuums différents : celui de la pathologisation, de la surveillance et celui de la responsabilisation. Si chacun de ces continuums a son évolution propre, ceux-ci partagent une dynamique commune : de la sphère privée où il était essentiellement une question personnelle, le poids a migré vers la sphère médicale où il a acquis une valeur médicale. Puis, il est passé à la sphère publique où il fait l’objet de toutes les attentions.

La notion de continuum dont il est question ici fait référence au sens qu’en donne Collin (Collin J. 2007) dans son analyse sur l’accroissement du recours aux médicaments. Il s’agit d’une évolution qui se dispose dans une continuité. Ainsi, elle observe que la santé n’est plus un objectif, mais une véritable norme dont l’évolution peut se disposer sur un continuum où d’un côté, il y a la santé parfaite et de l’autre, la maladie avérée. Il en est de même pour le poids, voici comment.

6.2.1 Le continuum de la pathologisation

Le sens attribué à la notion de poids hors-norme ou de poids problématique au cours de la période étudiée a fait l’objet d’une évolution fort importante. D’une appréciation individuelle et subjective, le poids s’est vu doté d’une structure normative complexe qui permet de le qualifier.

Cette qualification, à son tour, s’inscrit sur un continuum borné d’un côté par son identification à un simple facteur de risque et, de l’autre, par son assimilation à une véritable épidémie, voire, pandémie. C’est à mi-chemin entre ces deux pôles sémantiques et temporels que le poids problématique sera identifié, à compter des années 1990, comme une maladie. Cette évolution du sens donné au poids s’inscrit notamment dans un contexte où les systèmes de santé, tant d’ici qu’ailleurs en Occident, sont présentés comme étant à risque d’étouffement, d’implosion en raison des conséquences qu’a ce poids sur une foule de pathologies devenues chroniques. Le poids ne se mesure plus uniquement en termes de kg ou de kg/m2, mais aussi en dollars dépensés et économisés. Notre avenir collectif dépendrait de ce poids.

On constate une évolution, une gradation, une inflation étymologique dans le sens qui est donné au poids problématique. Il est également vu comme un facteur économique rattaché à la survie de notre économie. À chaque nouveau sens que le poids prend, non seulement le mode et le site d’intervention qui en découlent s’adaptent et évoluent, mais cette évolution commande ce changement dans l’intervention. En quelque sorte, il y a un continuum de la pathologisation.

Signification du glissement sémantique

Ce glissement sémantique qu’est le continuum de la pathologisation s’inscrit dans une pratique bien connue. Il s’agit de celle où le corps, de tout temps, s’est vu attribuer la fonction de miroir qui révèle la manière dont l’existence est menée et du niveau de conformité aux règles qui régissent le corps.

Le poids, par le processus de rationalisation scientifique subi au fil des ans, est devenu une unité mesurable de cette conformité aux règles qui régissent le corps. Il permet de différencier les individus les uns des autres par une dimension intérieure, inscrite dans le corps : leur poids. Il y a ceux qui accusent un poids hors-norme et les autres. De par la qualité attribuée au poids hors-norme, il y aura intériorisation de la différence. Le continuum de la pathologisation met le poids, donc l’individu, sur un continuum où à une extrémité il est normal donc en santé et à l’autre, il est forcément hors-norme et donc malade ou potentiellement malade. De ce positionnement découlera la nature des moyens à mettre en œuvre pour corriger la situation.

Le virage vers le social

Ce continuum de la pathologisation met en lumière un déplacement d’un autre type. Tant que le poids gravite du côté de la normalité, les difficultés qui y seraient liées et les actions qui en découlent demeurent de l’ordre de l’individuel, du privé. Par contre, dès que le poids hors-norme est associé à une maladie, à une épidémie ou pire, à une pandémie, soit l’autre extrémité du continuum, il ne saurait plus être question d’actions individuelles et privées puisqu’elles « dépassent l’individu »137. Les actions correctrices glissent donc dans le domaine public.

En ce sens, ce continuum de la pathologisation est, pour Foucault, une technique de pouvoir. Elle rend clairement visibles les moyens de coercition qui s’appliquent et sur qui ils s’appliquent. Ce continuum justifie de prendre l’individu, de le soumettre et de le modifier. Ce processus « fait de lui un objet » (Foucault M. 1984) et un sujet.

En fait, le continuum de pathologisation illustre ce que Foucault nommait le regard hiérarchique : une collection de techniques qui induisent des effets de pouvoir. Il est un opérateur qui transforme les individus afin d’avoir prise sur leur conduite et de reconduire jusqu’à eux les effets du pouvoir, de les offrir à une connaissance, de les modifier.

L’ensemble de ces techniques balise les frontières entre le « même » et « l’autre », le normal et le pathologique, le conforme et le non conforme. Ce sont des pratiques où le « sujet est soit divisé à l’intérieur de lui-même, soit divisé des autres » (Foucault M. 1984). Pour Foucault, ces pratiques font référence aux manières de définir l’Autre problématique, qui attire une volonté d’intervention pouvant prendre diverses formes, l’Autre autour duquel se sont constitués des problèmes de société.

Le glissement sémantique et les pratiques divisantes qui en découlent objectivent les individus dans certains discours et les assujettissent à certaines identités : l’anormalité (par rapport à un ordre normatif – imposition d’une exigence à l’existence) et l’anomalie (les spécificités qui s’écartent de la norme – qui ne sont pas dans la norme).

Ces procédés investissent pour l’essentiel, le dressage des corps et la manipulation des discours. Foucault identifie ces procédés comme des technologies de pouvoir (Otero M. 2003a).

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie