Le détenu, victime de lui-même: les auto-agressions et le suicide

By 7 April 2013

Le détenu en tant que victime de l’incident – Deuxième section :

L’une des missions de l’administration pénitentiaire est d’aider les détenus à vivre en paix et en sécurité. Mais pour certains, la seule façon de montrer leur détresse, est de s’auto-agresser. Ainsi, ils sont victimes d’eux-mêmes. Premier paragraphe

Mais, il existe en prison une autre forme de violence, la plus révélatrice du système pénitentiaire : les violences entre détenus. Ainsi, certains détenus sont victimes de leurs codétenus Deuxième paragraphe.

Premier paragraphe : Le détenu, victime de lui-même.

Les auto-agressions que peut s’infliger le détenu, dans les établissements pénitentiaires sont choses courantes et sont très diverses (Deuxième paragraphe). La plupart sont sans incidence et ne sont d’ailleurs pas prises en compte par l’administration pénitentiaire. Néanmoins, une reconnaissance s’effectue peu à peu face à l’augmentation importante du nombre de suicides. Ainsi, une certaine prévention se met en place dans les établissements (Deuxième paragraphe).

A. Les différentes auto-agressions :

152 Le détenu peut également demander sa mise en isolement. C’est ce que nous verrons par la suite.

Les auto-agressions en prison sont courantes et généralisées dans la vie en détention. Elles peuvent prendre plusieurs formes : les automutilations, les grèves de la faim153, les suicides.

L’automutilation est une atteinte à l’intégrité du corps, pouvant compromettre sa vitalité. Elle prend généralement la forme d’une coupure ou d’une ingestion de corps étrangers. La réponse de l’administration est le plus souvent de supprimer les objets dangereux et de « médicamenter » à haute dose les détenus dangereux pour eux-mêmes. Le détenu en s’attaquant à son corps envoie un appel au secours, souvent perçu par l’administration pénitentiaire, comme un moyen de pression pour obtenir certaines faveurs. Actuellement, les automutilations se sont modifiées, suite à l’évolution de la population pénale. En effet, M. Clément, souligne qu’auparavant les détenus se cousaient la bouche, se coupaient un doigt… aujourd’hui ces mutilations n’existent plus.

Les grèves de la faim symbolisent souvent l’unique moyen de protestation utilisable. Elles représentent avec les automutilations 80% des violences dirigées contre soi en prison154. . M. Bourgoin démontre qu’elles ont été près de trois fois plus fréquentes chez les suicidés que parmi l’ensemble des détenus155.

Les automutilations qui nécessitent l’intervention du SAMU sont comptabilisées parmi les tentatives de suicide. Mais un certain nombre ne font l’objet d’aucun rapport. Concernant les grèves de la faim, seules celles supérieures à sept jours sont comptabilisées, sauf si elles s’accompagnent d’une grève de la soif.

Les grèves de la faim et les automutilations représentent un moyen d’expression pour des personnes qui n’arrivent pas à se faire entendre autrement. Néanmoins, comme le souligne l’OIP, « l’administration pénitentiaire apporte rarement des réponses à ces actes. Le plus souvent le détenu est simplement soigné, mais peu écouté »156.

Mais, il ne faut pas oublier que le personnel pénitentiaire n’est pas formé pour cela et n’a en plus pas les moyens pour le faire. En théorie, le chef d’établissement doit veiller à ce que le détenu victime d’actes auto-agressifs, soit pris en charge rapidement, même si leur gravité est relative. Mais en pratique, ce soutien individuel est rarement réalisé, faute de moyen ou de conviction.

153 Refus proclamé de s’alimenter dans un but de protestation, de revendication, soit contre le régime pénitentiaire, soit contre l’autorité judiciaire.
154 Le nouveau guide du prisonnier, OIP, Les éditions de l’atelier, p334.
155 N.Bourgoin, Le suicide en prison, les cahiers de la sécurité, n°31, 1998, p231-232.
156 Le nouveau guide du prisonnier, OIP, Les éditions de l’atelier, p337.

Quant au suicide, il représente l’ultime solution pour le détenu de se libérer. Il a connu dernièrement une très grande augmentation. En effet, en 1996, son taux est douze fois supérieur en prison qu’à l’extérieur157.

Ce problème touche essentiellement les maisons d’arrêt, étant donné le choc carcéral que les détenus subissent, mais aussi l’incertitude pour les prévenus de la suite du jugement. Le nombre de suicide s’étant déroulé au quartier disciplinaire est également très élevé. Catherine Pauchet, en 1982 affirme que « le suicide représente la forme la plus radicale de la contestation et l’expression la plus violente de la lutte contre la pesanteur disciplinaire »158. M. Bourgoin a longuement étudié les causes possibles du suicide. Il en a conclu que le risque de suicide « augmente avec le niveau social du détenu et la durée de la peine…et lorsque la victime de l’infraction était un proche du détenu »159. Mais les causes les plus nombreuses sont liées à la privation de liberté elle-même, comme la protestation de l’innocence, l’intolérance à la vie en prison ou encore la peur d’un codétenu. Néanmoins, M. Bourgoin reconnaît qu’il n’existe pas un type de suicidé pénal, mais plusieurs, dont « l’hétérogénéité apparaît plus forte à mesure que le nombre de critères pris en compte augmente ».

Consciente de l’augmentation actuelle des auto-agressions des détenus, essentiellement le suicide, l’administration pénitentiaire a paru décider que les choses devaient changer. Ainsi, dès 1998, une véritable prévention du suicide est recherchée, mais elle a du mal à se faire reconnaître.

B. La prévention réelle du suicide :

Dernièrement, une reconnaissance a été prise en compte par l’administration pénitentiaire, qui met l’accent sur le soutien psychologique et relationnel160. Ainsi, « des séances d’écoute et de dialogue sous la direction d’un psychologue » doivent être organisées pour le personnel de surveillance. En effet, les surveillants ne sont pas formés pour ce genre d’incidents.

157 N.Bourgoin, Le suicide en prison, les cahiers de la sécurité, n°31, 1998, p229.
158 N.Bourgoin, Le suicide en prison, les cahiers de la sécurité, n°31, 1998, p234.
159 N.Bourgoin, Le suicide en prison : l’exemple du criminel contre un proche, Revue de sciences criminelles (3), juillet-septembre 1993, p577.
160 Circulaire du 29 mai 1998, prévention des suicides dans les établissements pénitentiaires, JUSE9840034C, H61.

De plus, la circulaire recommande également « une parfaite collaboration des informations entre les différents intervenants ». Néanmoins, cette coopération est bien souvent absente dans les établissements pénitentiaires, où une certaine méfiance s’installe entre le personnel soignant et les surveillants.

Elle conseille aussi aux chefs d’établissement d’être plus vigilants dans les quarante-huit heures suivant l’écrou pour les détenus en état de stress, ainsi qu’au quartier disciplinaire. Mais malgré de nombreuses recommandations, la plupart des établissements pénitentiaires ne les appliquaient pas.

En 1999, la direction de l’administration pénitentiaire lance un programme de prévention du suicide161, qui vient compléter la circulaire de 1998. D’ailleurs, la maison d’arrêt de Loos a été l’un des onze sites pilotes. La prévention du suicide devient un véritable engagement pour l’administration pénitentiaire.

On peut d’ailleurs se demander si les détenus ne sont pas en quelque sorte libres de mourir. Mais il ne faut pas oublier que « prévenir le suicide, ce n’est pas enlever à quelqu’un la liberté de mettre fin à ses jours, ce n’est pas l’empêcher à tout prix de mourir. C’est d’abord offrir un autre choix, une qualité de vie suffisante qui permet le travail psychique sur le sens de la peine subie»162. Ainsi, l’administration pénitentiaire doit mettre tous les moyens possibles afin d’aider un détenu.

Ce rapport a donc mis en avant cinq points importants : former et sensibiliser les personnels, organiser le quartier disciplinaire étant donné qu’il est le régime carcéral connaissant le taux de suicide le plus élevé, accueillir le détenu pour réduire le choc de l’incarcération, l’observer, gérer l’après suicide puisque le geste suicidaire a un impact sur l’environnement de « ceux qui restent » après le décès (personnel, famille, détenus). Le comité national d’évaluation préconise la généralisation du programme de prévention du suicide, dans l’ensemble des établissements pénitentiaires. Mais, le résultat de ce programme a tout de même rencontré des échecs, notamment concernant la sensibilisation du personnel au suicide.

Plus tard, dans une note aux directeurs régionaux du 20 mars 2000, la directrice de l’administration pénitentiaire, Martine Viallet, informe que deux groupes de travail ont été créés afin de mettre en œuvre des dispositifs de lutte contre le suicide en prison (pour le quartier disciplinaire et pour la prise en charge de la famille d’un suicidé)163. Elle invite d’ailleurs les directeurs régionaux à faire de la prévention du suicide, une de leur priorité.

161 Rapport du comité d’évaluation du programme de prévention du suicide en milieu carcéral, février 1999, version 1, ministère de la justice, direction de l’administration pénitentiaire, 94p.

Généralement, lorsqu’un détenu risque de se suicider, les surveillants doivent exercer une surveillance spéciale, notamment la nuit. Mais, un autre problème se pose concernant cette surveillance de nuit. En effet, si le surveillant s’aperçoit qu’un détenu est en train de se suicider, il ne peut intervenir immédiatement, étant donné que seul le gradé de nuit a les clefs des cellules. Donc, le temps qu’il soit prévenu, le détenu a eu le temps de mourir. On remarque donc encore une fois, que la sécurité est contradictoire, puisqu’en assurant la sécurité publique, celle des détenus est remise en cause.

De plus, afin de le contrôler indirectement, l’administration pénitentiaire peut décider de le placer avec un autre détenu. Aussi, pour éviter que le détenu se jette d’une coursive, des filets sont installés entre les différents étages.

Néanmoins, il arrive également que cette surveillance accrue ne fasse qu’augmenter l’angoisse du détenu, et par conséquent renforce sa volonté de mettre fin à ses jours. D’ailleurs, la surveillance n’empêche pas réellement un détenu de se suicider.

Mais la meilleure des solutions reste le suivi psychologique. Le dialogue entre le personnel et la population pénale est encore une fois la seule garantie pour une bonne sécurité. Mais en règle générale, le suicidé n’est pas celui que l’on considérait comme suicidaire.

Enfin, on peut se demander si l’administration pénitentiaire est responsable lorsqu’un détenu se suicide. D’ailleurs, un avocat du Barreau de Marseille a dénoncé « l’incapacité de l’administration pénitentiaire à protéger l’un de ses clients décédé en mai dernier, alors que les risques suicidaires étaient avérés »164. A ce sujet, l’administration pénitentiaire a été condamnée le 5 décembre 2001, pour un suicide qu’elle n’a pas réussi à éviter, du fait de l’absence « de surveillance appropriée à l’état de santé de M. Thomas, et consistant notamment à la mise en place de rondes ». Il est évident qu’il y a une forme de culpabilité, surtout si l’administration n’a pas pris en compte certains risques. Néanmoins, le suicide reste un acte individuel qu’on ne peut pas forcément empêcher. M. Clément estime que l’administration est en quelque sorte « comptable mais pas responsable ».

162 Rapport du comité d’évaluation du programme de prévention du suicide en milieu carcéral, p80.
163 Dedans dehors, n°19, mai juin 2000, p8.
164 Dedans dehors, un suicide ordinaire dans les prisons de la République, p6, n°26, juillet 2001.

Les auto-agressions résultent d’un mal être lié le plus souvent à la vie en détention. Mais cette sorte d’agression n’est malheureusement pas la seule et la plus dangereuse. En effet, les agressions entre détenus (Deuxième paragraphe) constituent le phénomène le plus caractéristique de la violence en prison.

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Mémoire de DEA droit et justice
Ecole doctorale n° 74 – Lille 2