La socialisation, de l’identification à l’expérimentation

By 23 April 2013

1.3.6. La socialisation, de l’identification à l’expérimentation (O. Galland)

Dans son ouvrage sur la jeunesse, Olivier Galland (1997) s’est intéressé aux transformations qui affectent celle-ci et en particulier à l’apparition d’une nouvelle phase de vie qui la caractérise, après l’adolescence mais avant la stabilisation dans la vie adulte, lors de laquelle s’achève le processus de définition des ambitions sociales des jeunes et les mécanismes de leur classement. Prenant en compte autant le comportement autonome des jeunes que les contraintes objectives auxquelles ils sont confrontés, ce phénomène d’allongement de la jeunesse serait pour lui à la fois le fruit d’une modification intentionnelle de leur part des modes d’entrée dans l’âge adulte et le résultat des transformations structurelles de la société. Et ce phénomène serait certes accentué par les tensions sur le marché du travail sans que celles-ci en soient pour autant à l’origine.

1.3.6.1. L’apparition d’une nouvelle phase de vie

Prenant comme point de départ la dimension temporelle du processus de socialisation, Galland met en évidence l’allongement de la jeunesse en s’appuyant sur le constat du report quasi généralisé des seuils d’entrée dans la vie adulte et d’une déconnexion croissante de ces seuils autant au sein de chacune des sphères professionnelle et familiale qu’entre elles.

Jusqu’à une période récente, l’enfance comme phase de la vie avait une fin identifiable et était nettement séparable d’une autre phase de vie, l’âge adulte. Olivier Galland (1997) a fait une synthèse des changements qui affectent la forme traditionnelle du passage à l’âge adulte. Pour lui, le passage d’une phase de vie à l’autre se décline dans deux dimensions, familiale et professionnelle, et s’organise autour de quatre évènements biographiques importants dans la vie de l’individu : quitter ses parents et fonder un nouveau couple au plan familial, finir ses études et se stabiliser dans l’emploi au plan professionnel.

Dans le modèle traditionnel, la coïncidence temporelle de ces évènements scandait l’achèvement d’une période et le début d’une autre. Le passage de la famille d’origine à la mise en couple d’une part, et le passage du monde éducatif au monde du travail d’autre part, se faisaient rapidement et ces seuils de passage coïncidaient dans le temps. Leur simultanéité et le court laps de temps dans lequel ils se produisaient assuraient le passage de l’enfance à l’âge adulte. On vivait en famille tout en faisant ses études, puis on quittait dans le même temps sa famille et l’appareil éducatif pour travailler et fonder sa propre famille (mariage).

Ce modèle traditionnel, même s’il conserve encore une part de validité, ne rend plus compte des transformations actuelles qui touchent la catégorie de « jeunesse ». Selon Galland, une modification profonde et probablement durable de l’articulation de ces divers évènements se produit, avec le développement d’états intermédiaires. Décohabitation familiale tardive associée à une précarité professionnelle (alternance d’emplois de courte durée et de chômage), vie solitaire et cohabitation juvénile instable associée à un début de stabilisation professionnelle en sont les plus marquants. Dans ce nouveau modèle de passage à l’âge adulte, Galland (1993, pp. 22-23) constate tout d’abord un report global des âges de la maturité familiale et de la maturité professionnelle. L’observation des calendriers familiaux et professionnels montre que les âges de départ de chez les parents, de fin d’étude, du premier mariage ou de l’accès au premier emploi se sont élevés de deux ou trois ans en moyenne depuis une dizaine d’années au minimum. Il met en évidence par ailleurs une « double déconnexion des seuils de passage » :

– sur chacun des deux axes scolaires/professionnels et familiaux/matrimoniaux, les évènements qui marquaient le passage d’un état à un autre ne se produisent plus de façon simultanée. Un écart de temps de plusieurs années apparaît entre le moment où l’on quitte sa famille et celui où l’on s’installe en couple, comme entre la fin des études et la stabilisation dans l’emploi ;
– et surtout, la correspondance des seuils entre les deux axes qui existait auparavant a disparu. Il n’y a plus coïncidence entre quitter sa famille et finir ses études, comme entre accéder au statut adulte au plan familial (se marier) et accéder au statut adulte au plan professionnel (se stabiliser dans un emploi).

Ainsi, avoir un emploi n’entraîne plus nécessairement le départ du domicile parental : il est tout à fait possible de mener une vie affective autonome en habitant chez ses parents sans pour autant s’engager dans la formation d’une nouvelle famille, et l’autonomie résidentielle peut très bien se vivre de façon « solitaire » malgré une sociabilité très développée… De nombreuses combinaisons sont possibles, comportant cependant des variations selon le sexe ou l’origine sociale, mais toutes marquées par la prolongation de la cohabitation avec les parents.

Un intervalle de temps conséquent, de plusieurs années, s’intercale maintenant entre les deux moments les plus éloignés l’un de l’autre, la fin des études et l’installation en couple. Cela dessine une période de vie aux frontières moins nettes certes, mais située hors des définitions antérieures, école – cohabitation familiale d’un côté, travail stable – vie en couple de l’autre, et dans laquelle prend place un mode progressif d’entrée dans l’âge adulte.

1.3.6.2. Une phase d’expérimentation active plus que d’attente passive

Pour Galland (1997, p. 151), « tout laisse à penser que sont réunies les conditions pour que se forme une nouvelle phase de la vie correspondant à la construction post-scolaire des ambitions et des positions sociales ». Cette multiplication des états intermédiaires dans le champ du travail comme dans celui de la famille présente une cohérence d’ensemble qui correspond à la transformation du mode dominant de passage vers l’âge adulte depuis les années soixante-dix. Le modèle principal de socialisation passerait ainsi d’un mode instantané à un mode progressif d’accès à l’âge adulte, d’un processus de courte durée marqué par une identification forte réalisée en peu de temps – le modèle de l’identification – à un processus s’étalant dans le temps, sans identification forte et univoque immédiate dans lequel la constitution identitaire se réalise de façon autonome à travers l’expérience sociale acquise dans la durée – le modèle de l’expérimentation – (Galland 1997, pp. 147-161).

Dans le modèle de l’identification, typique de la fin du 19ème siècle, la constitution identitaire se réalisait essentiellement par la transmission du statut d’une génération à l’autre au sein de la famille. Ce modèle s’épuise sous l’effet de deux phénomènes majeurs, la prolongation des études et les transformations de la mobilité sociale. La massification de l’enseignement depuis le début des années 70 et l’élévation des aspirations sociales ont entraîné une baisse de rendement des titres scolaires et un relâchement du lien entre diplôme et position sociale. Au plan individuel, la détention d’un titre scolaire ne garantit plus automatiquement l’obtention du poste correspondant, mais il faut entrer sur le marché du travail pour s’en rendre compte. Et, par ailleurs, la transformation conséquente de la structure sociale au cours du 20ème siècle et la modification de la stratification sociale ont augmenté fortement la mobilité sociale. Ainsi, l’écart grandissant entre famille d’origine (groupe d’appartenance) et milieu visé (groupe de référence) annule en grande partie l’effet des mécanismes de transmission intergénérationnels.

Du coup, pour Galland, l’ajustement entre les ambitions et les positions sociales pour les jeunes, qui était auparavant réalisé dès la sortie de l’école, ne peut plus l’être uniquement à partir des deux grandes instances de socialisation que sont la famille et l’école et doit s’achever après. Ainsi, si le modèle de l’identification perdure toujours, le modèle dominant devient celui de l’expérimentation, dans lequel « la définition de soi comme le statut auquel cette définition doit correspondre se construisent au gré de diverses expériences sociales, tout au long d’un processus itératif, fait d’essais et d’erreurs, jusqu’à parvenir à une définition de soi qui soit à la fois satisfaisante sur le plan de la self-esteem et crédible aux yeux des acteurs institutionnels » (Galland 1993, p. 37). Les mécanismes de définition des ambitions sociales et de classement se réalisent maintenant après la fin des études, à l’écart pour une part de l’emprise familiale et de celle de l’école, lors d’une période de tâtonnements et d’ajustement progressif marquée par une sociabilité très forte et par l’importance des pairs. L’apport de Galland ici est donc de montrer que les débuts de carrière professionnelle des jeunes se réalisent lors d’une période moratoire d’ajustement entre ambitions et positions dont les enjeux se définissent de façon symétrique dans les sphères familiale et professionnelle.

Capital social, école et entreprises sur le marché du travail
Les dynamiques relationnelles des organisations éducatives dans l’accès à l’emploi
Thèse pour obtenir le grade de Docteur En Sociologie – UFR De Sciences Humaines Et Sociales
Université Paris 5 – René Descartes