Un nouveau capitalisme parasitaire – cognitif et informationnel

By 24 March 2013

Un nouveau capitalisme « parasitaire »

Le récit du general intellect repose fondamentalement sur une analyse des mutations économiques contemporaines. Cette analyse peut se comprendre à partir de la distinction que nous avons opérée (cf. chapitre précédent) entre information et connaissance. La première notion renvoie à des contenus objectivés, détachés de la subjectivité, et par conséquent susceptibles d’être monnayés à l’aide de droits de propriété intellectuelle. La deuxième invite à considérer des compétences subjectives et contextuelles qui, en tant que telles, excèdent toute formalisation et marchandisation.

Même si elle n’est pas toujours énoncée en ces termes1, la distinction entre information et connaissance est cruciale dans l’approche du capitalisme proposée par les penseurs que nous considérons.

C’est chez Yann Moulier Boutang que ce point apparaît le plus explicitement. L’économiste français insiste sur le fait que la valeur2 provient désormais moins de l’exploitation de savoirs formalisés (information), que des aptitudes intellectuelles des sujets au travail, de leur créativité et de leur coopération (connaissance). Yann Moulier Boutang écrit ainsi :

1 Cette distinction est cruciale chez André Gorz, mais elle est énoncée dans des termes qui peuvent prêter à confusion. Dans L’immatériel, il qualifie ainsi de « connaissance » ce que nous appelons ici « information », c’est-à-dire « des contenus formalisés, objectivés, qui ne peuvent, par définition, appartenir aux personnes » (André GORZ, L’immatériel, op. cit., p.13-14). Il nomme « savoir » grosso modo ce que nous désignons ici comme « connaissance », à savoir « une capacité pratique, un savoir-faire qui n’implique pas nécessairement des connaissances formalisables, codifiables » (Ibid, p. 38). Concernant Antonio Negri et Michael Hardt, certains commentateurs leur ont précisément reproché « leur absence de distinction fondamentale entre les notions de connaissance et d’information » (Pierre DARDOT, Christian LAVAL, El Mouhoub MOUHOUD, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, Paris, La Découverte, 2007, p. 220). Antonio Negri et Michael Hardt préfèrent en effet mettre en avant des concepts comme celui de « commun », ou « d’activité biopolitique », pour désigner les processus de subjectivation et les relations coopératives qui sont au cœur des formes contemporaines du travail. Ils soulignent par là que le modèle du « travail immatériel » implique « non seulement la production de biens matériels dans un sens strictement économique, mais aussi qu’il affecte et contribue à produire toutes les facettes de la vie sociale […] » (Michael HARDT et Antonio NEGRI, Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’empire, traduit de l’anglais par Nicolas Guilhot, Paris, La Découverte, 2004, p. 10). Ils considèrent donc la réalité de l’économie contemporaine sous l’angle de la collaboration entre sujets dans le travail vivant, et non simplement des biens produits. En ce sens, ils sont dans leur analyse du capitalisme contemporain plus proches d’une approche en terme de connaissance que d’une approche en terme d’information, quand bien même la distinction entre les deux termes ne figure pas explicitement dans leurs textes, et quand bien même ils peuvent par ailleurs avoir des affinités avec certains aspects du « paradigme informationnel ».
2 Nous entendons ici « valeur » essentiellement au sens de la « valeur d’échange », monétaire et marchande. Il faut toutefois insister sur le fait que les processus en jeu produisent aussi de la « valeur » qui résiste à toute réduction économiciste, au sens de « ce qui est intrinsèquement désirable et, par conséquent, non échangeable en tant que marchandise contre les autres marchandises » (André GORZ, L’immatériel, op. cit., p. 75).

La connaissance est irréductible à l’information. Le numérique permet justement de faire le tri entre ce qui dans la connaissance peut être réduit à des données, à des processus de traitement automatisé et ce qui ressort de l’intelligence. […] Le capitalisme cognitif s’intéresse à la valorisation de l’intelligence et de l’innovation, pas à celle de l’information déjà largement opérée sous le capitalisme industriel de masse.1

La théorie du « capitalisme cognitif » affirme donc que la richesse d’une entreprise ou d’une nation dépend aujourd’hui moins d’un stock de biens informationnels accumulés, que de la mobilisation continue des aptitudes cognitives et relationnelles de la main d’œuvre. Le cœur de la création de valeur réside dans des sujets en chair et en os et dans un travail qui ne peut être entièrement prescrit, dès lors qu’il consiste fondamentalement dans l’innovation sous toutes ses formes et repose sur les capacités de socialisation des individus. Les qualités et compétences subjectives qui font le « capitalisme cognitif » ne sont par conséquent pas réductibles à de l’information. Elles ne peuvent faire l’objet d’une appropriation totale. Elles résistent à une transformation en biens informationnels, ou à une « réduction à du pur capital humain objectivable »2.

En ce sens, la théorie du « capitalisme cognitif » relativise l’approche en termes de « capitalisme informationnel », en avançant que la logique de celui-ci – l’exploitation de biens informationnels, grâce à la possession de droits de propriété intellectuelle – n’est pas, ou plus, au centre de la création de valeur3. Même s’ils le disent moins clairement ou dans des termes différents, Antonio Negri et André Gorz partagent assurément cette analyse, qui fait de la collaboration créatrice entre sujets le cœur du nouveau capitalisme.

1 Yann MOULIER-BOUTANG, Le capitalisme cognitif, op. cit., p. 71. On pourra citer cette autre formulation de la même idée : « L’opposition que nous faisons apparaître est […] celle de la connaissance-information qu’on trouve chez Dominique Foray et les travaux de l’OCDE (ce que Gorz nomme connaissance), et la production de savoirs contextualisés par la coopération des cerveaux en réseaux (ce que Gorz nomme savoir et esprit). Mais il faut ajouter que dans le capitalisme cognitif, ce n’est pas la première qui est la source de la valeur mais bien la seconde » [Yann MOULIER-BOUTANG, « “L’immatériel” d’André Gorz. Notes de lecture pour Écorev’ », mis en ligne le mardi 9 septembre 2003, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/L-immateriel-d-Andre-Gorz (consulté le 03/08/2009)].
2 Yann MOULIER BOUTANG, Le capitalisme cognitif, op. cit. p. 146.
3 Il faut néanmoins souligner que les notions ne se situent pas nécessairement sur le même plan : le « capitalisme cognitif » est une caractérisation générale d’un nouveau type de capitalisme faisant suite au capitalisme mercantiliste et au capitalisme industriel; la notion de « capitalisme informationnel » n’a pas nécessairement cette prétention à la généralité. Elle désigne pour nombre d’auteurs uniquement la logique de fonctionnement d’un pan de l’économie capitaliste actuelle. C’est notamment ainsi que l’entend Philippe Aigrain, pour qui l’expression « capitalisme informationnel » est un instrument de dénonciation du système mondial de la propriété intellectuelle, et des multinationales qui le soutiennent.

Cette thèse implique que les nouvelles formes de travail précèdent et excèdent la sphère marchande. Dans la mesure où le travail collaboratif met en jeu les différentes facultés du sujet (cognitives, affectives, imaginatives) et s’étend sur tous les temps de la vie (vie professionnelle, mais aussi vie familiale, loisirs), il se situe essentiellement en amont du marché, Pour le dire dans les termes d’Antonio Negri et Michael Hardt, le travail se fait « activité biopolitique » : c’est la vie même des sujets dans ses multiples dimensions qui devient le fondement du processus de valorisation.

Le nouveau capitalisme diffère ainsi fondamentalement de l’ancien. Dans le monde industriel, le « capitaliste [faisait] venir les ouvriers à l’usine, [dirigeait] leur collaboration et leur communication en vue de la production, et leur en [fournissait] les moyens »1. À l’époque du « capitalisme cognitif », la collaboration est au contraire « suscitée par un processus interne au travail et, par conséquent, extérieur au capital »2.

L’activité productive devient largement autonome, en raison même de sa nouvelle nature. Elle n’est plus exclusivement organisée par le capital, bien que celui-ci cherche à étendre son contrôle sur la subjectivité à travers de nouvelles pratiques managériales, et la promotion de la figure du « self-entrepreneur » (cf. chapitre 3).

Yann Moulier Boutang recourt à plusieurs images pour illustrer cette antériorité de la productivité sociale sur le capital. La première est celle de l’iceberg : l’économie marchande ne représenterait selon lui que la « partie émergée de l’iceberg ». Pour affleurer, celle-ci aurait besoin de l’économie non-marchande, c’est-à-dire de « l’ensemble des transactions, y compris symboliques, que nous faisons »3. Yann Moulier Boutang parle également de « pollinisation », en établissant une analogie téméraire, mais suggestive, avec l’activité des abeilles. Celles-ci produisent du miel et de la cire, mais elles transportent aussi infatigablement les grains de pollen d’une plante à l’autre, et contribuent ainsi de façon décisive à la reproduction du vivant. Si l’on suit l’analogie, les activités sociales des sujets, même lorsqu’elles ne sont pas directement productives (elles ne produisent pas de miel), sont elles aussi cruciales en ce qu’elles sont « pollinisatrices » : c’est-à-dire qu’elles créent les conditions de reproduction de la vie sociale, et de création de valeur par le capitalisme4.

1 Michael HARDT et Antonio NEGRI, Multitude, op. cit., p. 180.
2 Ibid., p. 181. Maurizio Lazzarato a donné une lecture tardienne de cette idée, en relisant les écrits du sociologue français afin de montrer que « la coopération entre cerveaux et l’invention, en tant que relations intercérébrales, précèdent et débordent la valorisation capitaliste » (Maurizio LAZZARATO, Puissances de l’invention. La psychologie économique de Gabriel Tarde contre l’économie politique, Paris, Seuil « Les empêcheurs de penser en rond », 2002, p. 38-39).
3 Yann MOULIER BOUTANG, intervention à l’émission « Place de la Toile », France Culture, 2 octobre 2009.
4 Selon Yann Moulier Boutang, la logique à l’œuvre est donc similaire, « mais à la place du pollen, on va trouver tous les immatériels, la confiance, la coopération volontaire, la mobilisation des affects qui détermine la capacité cérébrale, et surtout le travail de réseau, la coopération en réseau qui prend la forme de la contribution » (Yann MOULIER BOUTANG, L’abeille et l’économiste, Paris, Carnets Nord, 2010, p. 127).

La productivité sociale, « biopolitique » et « pollinisatrice », serait donc en grande partie autonome, et indépendante de son organisation et de son exploitation ultérieure par le capital1. Elle serait aussi « en excès » sur celui-ci. Il faut entendre par là que ce qui résulte de la coopération entre sujets ne peut que partiellement faire l’objet d’une appropriation, dans la mesure où il s’agit d’un travail « qui crée non seulement des biens matériels mais aussi des relations et, en dernière instance, la vie sociale elle- même »2. Or le capital ne peut totalement contrôler ce qui est inséparable des sujets et des multiples relations qu’ils tissent entre eux. Dès lors que ce qui est exploité est non plus la force de travail mais la « force-invention »3, cette exploitation ne peut être qu’incomplètement réalisée, dans la mesure où ce qui est « créé » concerne toutes les dimensions de l’existence individuelle et sociale et ne peut être entièrement « capturé ».

Autrement dit, la « valeur » produite étant fondamentalement supérieure à sa « valeur d’échange », elle excède nécessairement le domaine de l’économie monétaire.

L’excès se dit en un autre sens, qui est l’impossibilité pour le capital de mesurer précisément avec ses instruments habituels la production biopolitique. Comment quantifier en effet ce qui renvoie à « une grande diversité de capacités hétérogènes, c’est-à-dire sans commune mesure, parmi lesquelles le jugement, l’intuition, le sens esthétique, le niveau de formation et d’information, la faculté d’apprendre et de s’adapter à des situations imprévues, capacités elles-mêmes mises en œuvre par des activités hétérogènes qui vont du calcul mathématique à la rhétorique et à l’art de convaincre l’interlocuteur, de la recherche techno-scientifique à l’invention de normes esthétiques »4 ? Il devient ainsi extrêmement périlleux de donner un équivalent monétaire aux forces de travail en jeu, mais aussi aux formes multiples de ce qu’elles produisent : biens informationnels, mais surtout relations sociales et formes de vie.

1 On notera qu’André Gorz se montrait un peu plus circonspect que les théoriciens du « capitalisme cognitif » et des « multitudes » sur ce point. Dans Misères du présent, richesse du possible, il parle même de « délire théoriciste » à ce propos, en insistant sur le fait que l’autonomie par rapport au capital de la collaboration entre sujets n’est pas un donné, mais l’objet de luttes et de résistances contre les formes capitalistes d’encadrement de la subjectivité :
« L’autonomie dans le travail est peu de choses en l’absence d’une autonomie culturelle, morale et politique qui la prolonge et qui ne naît pas de la coopération productive elle-même mais de l’activité militante et de la culture de l’insoumission, de la rebellion, de la fraternité, du libre débat, de la mise en question radicale (celle qui va à la racine des choses) et de la dissidence qu’elle produit » (André GORZ, Misères du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, 1997, p. 72). Dans ses écrits ultérieurs, ce point de friction avec le courant opéraïste semble toutefois moins net. André Gorz insiste ainsi dans L’immatériel sur « l’existence d’une économie première (je souligne) faite d’activités, d’échanges et de relations non marchands par lesquels sont produits le sens, la capacité d’aimer, de coopérer, de sentir, de se lier aux autres, de vivre en paix avec son corps et avec la nature » (André GORZ, L’immatériel, op. cit., p. 80). Il développe alors largement l’idée d’une indépendance des collectifs du logiciel libre par rapport à l’organisation capitaliste du travail.
2 Michael HARDT et Antonio NEGRI, Multitude, op. cit., p. 136.
3 Cf. Yann MOULIER BOUTANG, Le capitalisme cognitif, op. cit., p. 148-149.
4 André GORZ, L’immatériel, op. cit., p. 34.

Ces deux types d’excès de la productivité sociale sur le capital – l’impossibilité pour celui-ci de s’approprier totalement et de mesurer précisément celle-là – sont pour les auteurs que nous considérons caractéristiques de la nouvelle nature du capitalisme1. Il découle de cette analyse que ce que la tradition marxiste nomme « exploitation » change de nature. Il ne s’agit plus de la quantité de « surtravail » (le taux d’exploitation consistant dans le rapport entre travail payé et travail non payé, constitutif de la plus- value), puisque cette quantité n’est plus mesurable2. Michael Hardt et Antonio Negri proposent de la concevoir plutôt comme « l’appropriation privée de tout ou partie de la plus-value commune »3. Autrement dit, l’exploitation se trouve redéfinie comme la captation – difficile à quantifier – d’une partie de ce qui résulte de la production « biopolitique » et provient du « commun ». Elle devient synonyme de privatisation par le capital du produit d’interactions sociales qui lui sont antérieures.

Le « capitalisme cognitif » est donc abordé comme étant de nature fondamentalement parasitaire, profitant de richesses qu’il n’a pas contribué à produire. Il reposerait sur la « prédation de l’intelligence collective », ou encore sur la « capture d’externalités positives »4. Il mettrait en œuvre une forme de « pillage », portant sur des richesses que le système de production de marchandises est inapte à produire selon sa logique propre5. Autrement dit, il réussirait à extraire de la valeur marchande, à partir d’une productivité sociale généralisée fondée sur la collaboration entre sujets, et largement indépendante de l’économie monétaire.

1 Ils constituent ce qu’Antonio Negri appelle « l’excédence ». Cf. Antonio NEGRI, Fabrique de porcelaine. Pour une nouvelle grammaire du politique, Paris, Stock, 2006, p. 53.
2 « Jusqu’ici on définissait l’exploitation comme l’extorsion d’un surtravail. C’est-à-dire d’une part de travail non rémunérée fournie involontairement dans le cadre d’un contrat de travail. Mais cette définition n’est plus pertinente quand le travail n’est plus mesurable en unités de temps. Elle ne s’applique plus non plus quand le travail non payé est accompli volontairement par ces personnes qui croient travailler à leur propre compte alors qu’une part de leur effort est captée “par derrière” par des entreprises qui en tirent profit » (André GORZ, « Économie de la connaissance, exploitation des savoirs. Entretien avec Carlo Vercellone et Yann Moulier- Boutang » in Yann MOULIER BOUTANG (coord.), Politique des multitudes. Démocratie, intelligence collective et puissance de la vie à l’heure du capitalisme cognitif, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, p. 535-542).
3 Michael HARDT et Antonio NEGRI, Multitude, op. cit., p. 184.
4 Yann MOULIER BOUTANG, Le capitalisme cognitif, op. cit., p. 91. Yann Moulier Boutang écrit encore : « C’est l’aspect “bioproductif” de la force-invention qui se superpose à la force de travail et dont la captation […] définit la forme spécifique d’exploitation et de survaleur extraite par le capitalisme cognitif » (Ibid.).
5 Cf. André GORZ, L’immatériel, op. cit., p. 78.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie