Maintien des privilèges des diplômés britanniques du supérieur

By 28 March 2013

6.1.3 Maintien des privilèges des diplômés britanniques du supérieur

Entre 1971 et 2005 le nombre de personnes économiquement actives au Royaume-Uni est passé de 4,5 millions à plus de 30 millions72. Cet accroissement a largement été conduit par les femmes. Le nombre de femmes inactives à décru fortement. Si bien qu’en 2005 le taux d’activité des hommes était de 79% et celui des femmes de 70%, alors que le taux d’activité moyen dans l’Europe des 25 n’était que de 63%. Au Royaume-Uni contrairement à ce qui se passe en Italie, le taux d’activité des jeunes augmente avec le niveau de qualification et la relation est encore plus marquée pour les femmes que pour les hommes. Il est intéressant de noter que le travail à durée déterminée s’est accru depuis les années 1990, mais a décliné ces dernières années. Il représente 6% des formes de contrats. Quant au taux de chômage, il était de 4,7% en 2005, avec le taux le plus élevé à Londres (7,2%) et le taux le plus bas dans le sud ouest (3,4%). Mais qu’en est-il pour les jeunes ?

Le taux de chômage parmi les jeunes est très légèrement supérieur à celui des adultes, mais les jeunes ont moins de probabilité, au Royaume-Uni, de demeurer au chômage que les plus âgés, surtout lorsqu’ils sont diplômés du supérieur long. Même si le taux d’activité a baissé parmi les jeunes diplômés des universités britanniques et que leur taux de chômage s’est accru, c’est sans commune mesure avec la situation française ou italienne. Le taux de chômage parmi les diplômés universitaires, six mois après l’obtention de leur diplôme était de 5,3% en 2004-2005, d’après les chiffres publiés par Le HESA (Higher Education Statistics Agency)73. Il existe tout de même les différences en terme de niveau universitaire, avec seulement environ 3% de docteurs (PHD candidates) au chômage six mois après l’obtention du diplôme, contre environ 9% de diplômés du premier niveau universitaire74. Mais à l’inverse de ce qui se passe en Italie, dans les études britanniques, notamment celle du Dearing Report de 1997, reprise par Woodley (A) et Brennan (J)75, les inquiétudes portent sur une carence de spécialistes hautement qualifiés (particulièrement dans les technologies nouvelles). D’ailleurs, la situation est bien moins dissymétrique chez les travailleurs britanniques, en ce qui concerne la surqualification, qu’en France ou en Italie. Woodley (A) et Brennan (J) citent une étude qualitative, où 9 professionnels sur 10 déclaraient que leur diplôme était nécessaire pour le métier qu’ils exerçaient. La situation s’est même améliorée d’après l’étude dirigée par Connor (H)76 : en 1997, 88% des diplômés du supérieur avaient un métier parmi les trois plus hautes catégories socioprofessionnelles77, contre 78% en 1975. Leur étude montre aussi qu’après un ralentissement et des débuts difficiles pour beaucoup de diplômés au début des années 1990, les modèles de carrière (« career pattern ») sont devenus moins variés et plus stables aujourd’hui.

72Op. Cit. Social trends 2006
73Il existe de nombreux organismes et études qui s’intéressent à l’insertion professionnelle des jeunes au Royaume-Uni. Des données sont construites par l’enquête « first destination », de l’HESA, mais aussi par des enquêtes systématiques sur la force de travail (Labour force Survey), dont voici deux publications récentes : Graduate Employment From the Labour Force Survey, Graduate Market Trends, Spring 2003. Prospects Today Salary and Vacancy Survey, Graduate Market Trends, summer 2003.

Parmi les principaux pays européens, le Royaume-Uni connaît ainsi un développement des emplois précaires (qui, nous l’avons vu, touche surtout les jeunes en Italie et en France) particulièrement contenu, avec seulement 7,6% des jeunes employés à temps partiel en 2004, comme le montre le tableau 62 ci-dessous. La part de ceux qui ont été contraints à ce choix est également une des plus basses en Europe. Cette faible précarité des jeunes est en partie due à la majeure flexibilité du marché du travail britannique, où le contrat à durée indéterminée est moins protégé qu’en France ou en Italie. De même, l’instabilité au Royaume-Uni ne signifie pas nécessairement des carrières discontinues, il peut aussi s’agir de « mobilité verticale ». Comme le note Stefani Scherer78, comparant la grande Bretagne à l’Allemagne et à l’Italie, ce premier pays se distingue par la plus grande mobilité d’emploi et de classes sociales.

74Les diplômés du second niveau universitaire (postgraduate) sont environ 6% a avoir été au chômage.
75WOODLEY (A), BRENNAN (J), “Higher education and Graduate Employment in the United Kingdom”, in European Journal of Education, Vol.35, n°2, 2000
76 CONNOR (H) and al. What do graduates do next? IES Report 343, Institute for Employment Studies, University of Sussex, 1997
77 Les « top three occupational groups » sont en Angleterre: « Manager/administrator, Professional, Associate Professional and Technical »)
78Op. cit Scherer, p433

Tableau 62 : Sortants de l’enseignement supérieur par mode d’entrée sur le marché du travail en 2004-05 (effectif et pourcentage)

Travail à temps plein

Temps partiel

volontariat

Poursuite

d’études et stages rémunérés

Seulement poursuite d’études

Chômage

Inactifs

autres

TOTAL

Total

toutes qualifications, nationalités et genre confondus (full time/part time Postgraduate/first degree)

184070

24385

2440

32555

42265

16895

13015

3635

319260

%

57.7

7.6

0.8

10.2

13.2

5.3

4.1

1.1

100

Source : extrait du tableau en valeurs absolues de l’HESA “Destinations of leavers by mode of study, level of qualification, domicile and gender 2004/05 »

La recherche de Paul (JJ) et Murdoch (J) montre, en outre, que la sélectivité se révèle significative pour l’insertion professionnelle, les départements les plus sélectifs offrent de meilleures situations professionnelles, ce qui n’implique pas que la formation y soit de qualité supérieure, précisent les auteurs. En effet, les départements qui ont une meilleure réputation, peuvent à la fois attirer les élèves les plus brillants et leur offrir plus d’opportunités de carrière. Ainsi il est difficile d’arbitrer entre une fonction de filtre (théorie du filtre) ou une fonction d’accroissement de la productivité individuelle (théorie du capital humain). Même si, par ailleurs, les auteurs notent que les diplômés ayant obtenu les mentions les plus élevées sont ceux qui chôment le moins et qui accèdent le plus souvent à des emplois de catégorie supérieure. Quoi qu’il en soit « l’effet établissement » apparaît dès le premier niveau universitaire au Royaume-Uni, alors qu’en France, à l’université, il faut attendre le deuxième ou troisième niveau pour ressentir son poids sur l’insertion.

Ce qui préoccupe donc les responsables politiques Outre Manche, (et donc bien souvent les chercheurs), est moins le chômage des jeunes en général que les inégalités d’opportunités pour ces jeunes, notamment entre britanniques et immigrés, hommes et femmes. Les écarts entre les genres sont peu significatifs, par rapport aux autres pays européens, mais les écarts entre nationalités méritent d’être relevés. Les femmes sont légèrement plus touchées par le temps partiel et l’inactivité. Pour ce qui est du chômage par contre, les femmes britanniques diplômées des universités ont un taux de chômage inférieur à celui des hommes, comme le montre le tableau 63 ci-dessous.

Tableau 63 : Sortants de l’enseignement supérieur par mode d’entrée sur le marché du travail en 2004-2005 (en pourcentage)

Travail à temps

plein

Travail à temps

partiel

Chômage

Autres

Total

Postgraduate UK

(Master/doctorat)

72.6

5.9

4.0

17.5

100

Femmes

73.8

6.8

3.2

16.2

100

Hommes

70,9

4.5

5.3

19.3

100

First degree UK

(Licence)

5.1

7.9

6.6

30.4

100

Femmes

55.4

8.5

5.1

31

100

Hommes

54.6

7.1

8.5

29.8

100

Source : extrait du tableau en valeurs absolues de l’HESA “Destinations of leavers by mode of study, level of qualification, domicile and gender 2004/05 »

Toutefois les différences entre les genres, nous l’avons évoqué dans la seconde partie de cette thèse, se situent davantage dans le type d’activité exercé. Les femmes sont surreprésentées du fait de leurs choix d’études dans les services à la personne et le secteur public. Mais c’est surtout lorsque le genre se double d’une origine étrangère, que les différences deviennent significatives en terme d’emploi. La plupart des études britanniques s’intéressent ainsi, non pas aux différences entre générations ou simplement au genre, mais aux différences entre minorités ethniques et natifs britanniques. L’HESA calcule un taux de chômage de 11,4% parmi les diplômés provenant de minorités ethniques. Il est aussi fréquent que les immigrés obtiennent des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, au contraire de leurs homologues britanniques79. D’après l’enquête sur la force de travail 2004 (2004 Labour Force Survey), 10% de la population britannique en âge de travailler était née dans un autre pays. Si nous ajoutons à cela les enfants des vagues d’immigration passées, alors nous pouvons comprendre l’intérêt des scientifiques pour les différences ethniques dans une société dite « communautariste » où les ségrégations raciales, urbaines et sociales s’entrecroisent.

Afin de comprendre les analyses sur la surqualification des diplômés, intéressons-nous à un point méthodologique sur sa mesure. Pour déterminer si un diplômé est ou non surqualifié, certains considèrent tout d’abord la formation qu’exige un type particulier de travail. Bien des chercheurs utilisent des techniques d’auto-évaluation, c’est donc au travailleur de juger s’il (ou elle) se considère comme surqualifié(e). Des méthodes « objectives », qui se servent en général de critères d’analyse de l’emploi, sont aussi parfois utilisées. Dolton (P.J) et Vignoles (A)80 citent par exemple Rumberger qui utilise le dictionnaire des noms d’occupations (The US Dictionary Of Occupational Titles), qui fournit des informations sur les exigences en matière d’éducation de toute une série d’emplois. Il est aisé de voir les problèmes que peuvent poser les auto-évaluations, liés aux difficultés que peuvent avoir les travailleurs à identifier les exigences en matière de compétences professionnelles de leurs postes. Des penchants différents entre les individus et groupes sociaux, le « victimisme» ou l’ « l’héroïsme », l’insatisfaction permanente ou la satisfaction bienséante s’ajoutent à ces difficultés. Pour ce qui est des méthodes « externes », il est difficile d’occulter le fait que toutes les positions de « manager » ne sont pas égales.

79BATTU (H), SLOANE (P.J.), “Over-education and ethnic minorities in Britain” In The Manchester School 72, 2004, pp535-559

L’incidence de la surqualification peut aussi varier grandement du premier emploi aux emplois successifs des travailleurs, puisque les exigences en matière de qualification pour des occupations particulières changent au fur et à mesure que le temps passe. De ce fait, à l’inverse à ce qui se passe en Italie, les études consacrées aux problèmes spécifiques de la surqualification des diplômés ont été, jusqu’à récemment, assez rares au Royaume-Uni soulignent Dolton (P.J) et Vignoles (A). Ces auteurs notent également que l’incidence de la surqualification est plus grande chez les diplômés travaillant dans les petites entreprises, ainsi qu’au niveau du premier emploi, par rapport aux emplois successifs. Or, il existe quatre pays où plus d’un tiers de la force de travail est employée dans les grandes sociétés

nous dit Osmo Kivinen81 : la Belgique, la Finlande, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le taux d’emploi dans les grandes sociétés est assez important en France aussi, mais il est plutôt bas en Espagne, en Italie et au Portugal notamment. Cette tendance suggère que le travail des diplômés à leur propre compte est un débouché plus important dans ces pays où les petites entreprises sont dominantes. Au Royaume-uni, les données de Burrows (R)82, illustrent une relation tout à fait négative entre le travail indépendant et l’éducation. En d’autres termes, plus une personne est diplômée, moins elle a de chance de travailler « à son compte». De même, au Royaume-Uni la probabilité d’un travail indépendant augmente avec l’âge. En dépit de l’expansion rapide de l’enseignement supérieur au Royaume-Uni depuis 1980, l’incidence de la surqualification ne semble donc pas avoir connu une croissance significative.

80DOLTON (P.J), VIGNOLES (A), « La surqualification des diplômés : une perspective européenne » In Enseignement Supérieur en Europe, vol.22, n°4, 1997
81KIVINEN (O), « Les qualifications des diplômés sur un marché du travail en perpétuel changement », In Enseignement Supérieur en Europe, vol.22, n°4, 1997
82Op. Cit. BURROWS (R), Deciphering the Enterprise Culture : Entrepreneurship, Petty Capitalism and the Restructuring of Britain, London: Routledge, 1991

C’est dans ces contextes structuraux et conjoncturels différents qu’évoluent les étudiants Erasmus qui font le choix de la mobilité institutionnalisée. Mais quels liens pouvons nous établir entre ces tendances macroéconomiques et les aspirations et parcours des étudiants Erasmus en Europe ? Après cette étude comparative de nature économique, nous allons donc nous intéresser aux projets de ces étudiants et à leurs trajectoires post-séjour par une enquête microsociologique, sans prétention exhaustive toutefois, mais qui présente des dissemblances entre les régions européennes et des traits suffisamment marqués pour être relevés. Quels rapports pouvons nous d’ores et déjà établir entre la mobilité géographique et une certaine mobilité sociale, entre migrations d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et inégalités régionales ?

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN