L’insertion des étudiants mobiles Erasmus sur le marché du travail

By 28 March 2013

Des migrations choisies ou subies ? – Chapitre 6 :

Ce qui est lacunaire dans beaucoup d’études sur la mobilité étudiante, c’est bien une analyse, dans les différents pays, des modalités d’insertion sur le marché du travail des étudiants mobiles. Les données auxquelles nous avons pu accéder sont extrêmement fragmentaires. Elles reposent le plus souvent sur des estimations à partir de questions d’opinion posées aux étudiants aussitôt leur séjour achevé, comme c’est le cas dans les rapports de fin de séjour ou les évaluations de la Communauté Européenne. D’après les données de l’OCDE (Regards sur l’éducation), les mutations sociales et économiques semblent avoir rendu le passage de la formation à l’emploi de plus en plus difficile et long en Europe, même si les jeunes diplômés européens sont loin de constituer un groupe homogène. Leurs perspectives sur le plan professionnel sont très dispersées selon l’âge, le niveau et le lieu de formation.

D’une manière générale, un niveau élevé de formation initiale ne fait pas que réduire le risque de chômage, il accroît aussi les chances de trouver un emploi permanent à temps plein. Cela dit, la croissance des emplois temporaires et à temps partiel est variable suivant les pays. L’Espagne est le meilleur exemple de la libéralisation de l’utilisation des contrats temporaires. Selon les chiffres de l’OCDE, 80% des jeunes récemment sortis de l’école travaillent sous contrats temporaires en Espagne. Ainsi les perspectives d’emploi des jeunes au sortir du système universitaire sont extrêmement sensibles à l’état général des segments des marchés nationaux du travail. Entre les pays européens, des différences persistantes se manifestent par des disparités très importantes des périodes globales passées dans un emploi ou au chômage. En plus de cet indicateur, les difficultés variables des jeunes face à l’emploi peuvent être observées au regard de l’inactivité. D’après les données de l’OCDE, l’Italie a l’un des résultats les plus préoccupants quant à l’emploi des jeunes.

6.1 Erasmus face à des entrées dans la vie active diversifiées selon les pays

Les perspectives d’emploi des jeunes varient tout d’abord selon le sexe, comme le montre le tableau n° 61 ci-dessous. Le Royaume-Uni affiche des chiffres supérieurs à la moyenne européenne pour les jeunes filles ; par contre, l’Italie se particularise par des résultats des plus bas. Les probabilités d’emploi des jeunes âgés de 16 à 29 ans étaient en 1996 de 65,3% pour les jeunes hommes britanniques, mais seulement de 30% pour leurs homologues italiens. De même, les femmes britanniques avaient une probabilité supérieure d’environ 5 points d’être en emploi un an avant leur sortie de l’école, alors que pour leurs consœurs françaises et italiennes cette probabilité était inférieure ; avec un écart de plus de 5 points en France et de presque 20 points en Italie.

Tableau 61 : Probabilités d’emploi des jeunes âgés de 16 à 29 ans, sortis de l’école un an auparavant, -1996- (en pourcentage)

Total Hommes Femmes
France 58.3 61.8 54.3
Royaume-Uni 67.6 65.3 70.1
Italie 30.0 38.5 20.6

Source : http://www.oecd.org/dataoecd/8/54/2080246.pdf

Ces données de l’OCDE confirment ainsi qu’il existe encore aujourd’hui en Europe de fortes disparités quant à l’emploi des jeunes selon les pays et le sexe. L’OCDE calcule ensuite des taux de retour sur investissement de l’éducation (rates of return to investment in education), le Royaume-Uni, faisant partie de ceux qui possèdent un des taux les plus élevés en Europe et l’Italie un des plus bas. Ceci peut être compris au regard de la structure des emplois en Europe, qui varie encore grandement, comme le montre le graphique ci- dessous, issu de l’enquête sur la force de travail d’EUROSTAT en 1997. Dans une économie de service comme celle du Royaume-Uni, les cadres, parmi l’ensemble des travailleurs, dépassent le quart de la population active dépendante, alors qu’en Italie ils représentent à peine plus de 10% de cette dernière.

Graphique 13 : Pourcentage de cadres parmi les travailleurs dépendants en Europe
Nombre de bourses d’études accordées (à droite) en fonction du nombre de classés « idonei » (à gauche) par région, en Italie 2002-2003
Source : EUROSTAT, Labour force survey, 1997

Ces différences structurelles peuvent être ainsi corrélées avec la variabilité des entrées sur le marché du travail des jeunes générations et plus particulièrement des étudiants mobiles. Dans certains pays, comme l’Italie, où les jeunes doivent attendre longtemps avec d’entrer sur le marché du travail, exercer une activité à l’étranger peut être un moyen d’attendre, tout en tentant de devenir plus compétitif dans un univers des possibles restreint. Stefani Scherer souligne ainsi que l’entrée sur le marché du travail prend un temps exceptionnellement long en Italie (“labour market entry take an exceptionally long time in Italy”57). Mais elle note également, que ceux qui y parviennent rapidement, entrent souvent directement dans un emploi stable, au contraire de ce qui peut se passer en Angleterre où les changements sont fréquents. La stabilité ou l’instabilité, la législation autour du travail, la continuité ou la discontinuité des carrières dans les pays, jouent ainsi un rôle important sur les choix qu’effectueront les étudiants Erasmus en terme de mobilité et une fois diplômés.

57SCHERER (S), “Patterns of Labour Market Entry- Long wait or career Instability? An Empirical Comparison of Italy, Great Britain and West Germany”, In European Sociological Review, Vol. 21, N°5, December 2005, pp427-440

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN