L’État, le marché et l’utopie

By 24 March 2013

État, marché, utopie

D’une certaine manière, nous retrouvons ici une ultime fois la figure tutélaire de Norbert Wiener, et « l’anarchisme rationnel » qui était au cœur de sa pensée politique. Le mathématicien du MIT critiquait déjà les obstacles dressés par le marché à la circulation de l’information, et il esquissait « une société sans État, d’où le pouvoir comme mode d’exercice du gouvernement [serait] banni »4. L’utopie du logiciel libre est traversée par le même « souci de l’organisation de la vie en petites communautés, le même ressentiment contre l’État et toute forme hiérarchique d’organisation du pouvoir, la même critique, finalement, du pouvoir comme modalité d’interaction entre les hommes »5. Mais ce qu’elle repousse de la sorte à ses marges – l’État, le marché – ne fait-il pas à certains moments retour ?

1 « Les économies les plus avancées au monde ont aujourd’hui connu deux changements majeurs […]. Le premier, amorcé depuis une centaine d’années, est le passage à une éconmie centrée sur l’information […]. Le second est le basculement vers un environnement communicationnel fondé sur l’existence de processeurs bon marché aux capacités de calcul considérables, interconnectés pour former un réseau global – le phénomène que nous associons à Internet. C’est ce second changement qui permet aux productions non marchandes dans les secteurs de l’information et de la culture, organisées d’une manière beaucoup plus décentralisée que ce qui était la norme dans ce secteurs au XXe siècle de tenir un rôle croissant » (Yochai BENKLER, The Wealth of Networks, op. cit., p. 3).
2 Cf. Kevin KELLY, « The New Socialism : Global Collectivist Society is Coming Online », Wired, 22 mai 2009, en ligne : http://www.wired.com/culture/culturereviews/magazine/17-06/nep_newsocialism?currentPage=all (consulté le 25/11/2011).
3 Cf. Richard BARBROOK, « Le cyber-communisme, ou le dépassement du capitalisme dans le cyberespace », Multitudes, n°5, mai 2001, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/Le-cyber-communisme-ou-le (consulté le 20/11/2011).
4 Philippe BRETON, L’utopie de la communication, op. cit., p. 60.
5 Ibid., p. 61.

L’utopie du logiciel libre se construit à partir de l’idée qu’il existerait désormais une productivité sociale, outillée par Internet, largement indépendante de toute incitation marchande et autonome par rapport au capital. Cette thèse apparaît dans le récit du general intellect à travers la mise en exergue des particularités du travail cognitif. Celui- ci se caractériserait par le fait que les individus portent en eux (dans leurs cerveaux) les moyens de production, et le travail gagnerait ainsi son autonomie par rapport au capital1. Une thèse semblable est énoncée par les partisans des biens communs, à partir de l’observation que le prix déclinant des ordinateurs et de leur interconnexion grâce à Internet place désormais les moyens matériels de la production intellectuelle entre les mains d’une proportion significative de la population mondiale (bien que la « fracture numérique » demeure un réel problème, et sa réduction un enjeu important). Autrement dit, de nombreuses formes de collaboration productive entre individus ne seraient plus limitées par les besoins énormes en capitaux qui étaient les leurs dans le monde industriel. Les incitations à la production dans les domaines scientifiques et culturels n’étant de surcroît pas principalement financières, une part substantielle de la production pourrait désormais être accomplie par la collaboration volontaire entre individus, indépendamment de l’inscription dans l’économie monétaire.

L’exemple du logiciel libre semble de bien des manières appuyer cette thèse. Il est vrai que de nombreux logiciels performants sont produits bénévolement, et qu’ils n’ont pas nécessité de lourds investissements en capital, comme ne manquent pas de le remarquer plusieurs des auteurs que nous avons cités2. Ce constat se révèle néanmoins incomplet, dans la mesure où plusieurs projets « libres » dépendent désormais également (et parfois de manière cruciale) du soutien d’entreprises du secteur des nouvelles technologies, et de leurs salariés; l’exemple de Linux le signale clairement. Il y a plus : la thèse de l’autonomie de la productivité sociale outillée par Internet – qu’on l’estime fondée ou non – ne doit pas occulter la manière dont ce qui est originairement accompli hors marché entre en aval dans le cadre d’un processus de valorisation capitaliste, comme le démontrent l’économie de l’open source et le modèle du crowdsourcing.

1 Antonio Negri écrit ainsi : « la force de travail, aujourd’hui, s’est appropriée certains éléments du capital fixe (ou, en d’autres termes, certains éléments des moyens de production qu’elle porte désormais en elle-même dans le cerveau : des propriétés qui n’ont pas été construites par le Kc, qui ne font pas partie du processus total du capital, mais qui vivent dans une relative autonomie). Quand on parle de travail cognitif, on parle précisément de cette nouvelle faculté de la force de travail : le moyen de production est devenu interne aux singularités engagées dans l’organisation du travail. (…) Le capital variable – c’est-à-dire la force de travail – a acquis une certaine autonomie » (Antonio NEGRI, Fabrique de porcelaine, op. cit., p. 90-91).
2 Ainsi Yochai Benkler affirme-t-il que les projets de logiciels libres « ne reposent pas sur le marché ou sur des hiérarchies managériales pour organiser la production » (Ibid., p. 60), ce qui pourra aussi évoquer la thèse d’André Gorz selon laquelle ils seraient une contestation en acte des logiques capitalistes (cf. chapitre 8).

Théoriciens du general intellect et des biens communs ne sont pas ignorants de cet état de fait : les premiers dénoncent même un capitalisme fonctionnant de manière « parasitaire », alors que les seconds cherchent à explorer les « modèles hybrides » qui se créent à l’intersection des sphères marchande et non marchande. Néanmoins, certains passent un peu rapidement sur les difficultés que peut poser l’articulation de ces deux sphères, et notamment sur la pure et simple exploitation de travail gratuit qui s’y joue parfois. Yochai Benkler semble par exemple adopter une sorte d’optimisme de principe, lorsqu’il évoque une coexistence harmonieuse entre économie marchande et activités non marchandes, en vertu de la conviction générale que les évolutions en cours seront mutuellement bénéfiques1.

D’autres penseurs des biens communs ont cherché à penser des mécanismes inventifs, permettant d’organiser des formes de couplage entre ces deux sphères. Tel est un des sens que l’on peut donner à la proposition de « contribution créative », défendue par Philippe Aigrain comme pendant de la légalisation du partage des œuvres culturelles sur Internet réclamée par tous les « libristes ». Le principe de la « contribution créative » est le suivant : il s’agirait de prélever une somme forfaitaire sur chaque abonnement à une connexion Internet haut débit (de l’ordre de cinq euros par mois), afin de réaffecter l’argent récolté au financement de la création. Sans entrer dans les détails du dispositif2, relevons qu’il opérerait comme une taxe sur la sphère marchande (prélevée sur les particuliers, mais touchant indirectement les fournisseurs d’accès à Internet), permettant de procurer aux créateurs des revenus non liés aux circuits économiques traditionnels des industries culturelles. Son objectif semble ainsi être de permettre une créativité sociale hors marché, en adossant celle-ci aux revenus dégagés par le marché; c’est-à-dire d’inverser la logique du capitalisme « parasitaire » dénoncée par les auteurs du récit du general intellect.

La proposition de revenu d’existence défendue par ces derniers peut du reste être appréhendée comme une autre manière de dégager des ressources pour des activités hors marché, en ponctionnant la sphère marchande. L’objectif du revenu d’existence est en effet d’émanciper chacun de la nécessité vitale de « gagner sa vie », afin de stimuler la sphère de l’échange et de la collaboration entre les personnes. La différence majeure entre les deux propositions est bien entendu que le revenu d’existence se situe d’emblée à une échelle globale, ce qui le rend incomparablement plus ambitieux et plus difficile à mettre en place que la « contribution créative » (qui est elle-même, pour l’instant, loin d’avoir vu le jour). On peut néanmoins estimer que – par-delà cette différence et d’autres – la « contribution créative » et le revenu d’existence se présentent comme deux tentatives de penser des modes originaux de couplage entre sphères marchande et non marchande, au bénéfice de la seconde. Lorsqu’ils n’occultent pas les problèmes posés par cette articulation, tenants du general intellect et partisans des biens communs ont donc des propositions intéressantes, bien que loin d’être triviales à mettre en œuvre… et qui ont pour caractéristique de reconduire tout droit à cet acteur qui avait jusqu’alors été éclipsé : l’État !

1 Voir par exemple le passage suivant : « Si l’économie informationnelle en réseau est en effet une inflexion significative pour les sociétés modernes […], c’est parce qu’elle bouleverse la domination de la production propriétaire et marchande dans le domaine du savoir, de l’information et de la culture. Ce bouleversement n’est pas vraiment sujet à contestation. Il en résultera probablement une redistribution significative de la richesse. De même, les firmes et les stratégies commerciales actuellement dominantes verront leur pouvoir s’effriter au profit, d’individus et de groupe sociaux d’une part, d’entreprises ayant réformé leurs modèles économiques pour tirer parti de la nouvelle productivité des relations sociales […] d’autre part » (Yochai BENKLER, The Wealth of Networks, op. cit., p. 468).
2 La « contribution créative » reprend les principes généraux de la « licence globale ». Elle fut notamment défendue par le Parti Socialiste, lors des discussions relatives à la loi Hadopi en 2009. Philippe Aigrain a tenté de décrire les principaux aspects techniques et économiques de ce système, tout en défendant ses avantages dans l’ouvrage suivant : Philippe AIGRAIN, Internet & Création. Comment reconnaître les échanges hors-marché sur internet en finançant et rémunérant la création ?, Cergy-Pontoise, In Libro Veritas, 2008.

En effet, il est difficile de voir comment une « contribution créative » pourrait être instaurée sans initiative gouvernementale ou parlementaire en ce sens1. Quant au revenu d’existence, il repose sans nul doute sur une confiance dans l’autonomie des personnes, et sur un rejet des formes paternalistes d’aide sociale associées à l’État-Providence. Cela n’empêche pas que, dans la plupart des propositions existantes, il soit collecté et versé à l’échelle d’un État2. Il s’inscrit donc davantage dans une perspective de « reconfiguration de l’État-Providence »3, qu’il ne se comprend comme une volonté de dépasser ou d’abolir celui-ci. Notons enfin que la productivité sociale hors marché et outillée par Internet bénéficie grandement de multiples politiques publiques, ne serait-ce que de l’existence d’un système d’enseignement performant et universel.

Ainsi, l’utopie du logiciel libre ne peut jamais vraiment aller jusqu’au bout de son idéal d’auto-organisation de la société civile, sauf à se heurter de plein fouet à des difficultés proprement considérables. Le marché et l’État, que l’utopie avait repoussés à ses marges, ne manquent pas de se rappeler à elle, de manière plus ou moins aimable. Cela n’est pas nécessairement un mal, et quand bien cela en serait un, il est sans doute des remèdes pour l’affronter. Il existe en effet de nombreuses pistes à explorer (contribution créative et revenu d’existence n’en sont que deux exemples) pour préserver les spécificités d’un domaine d’activités hors marché, tout en le couplant avec l’économie monétaire, et en le renforçant grâce à des politiques publiques volontaires sans être paternalistes. Il apparaît en revanche que la tentative de penser le changement social indépendamment du pouvoir politique offre des perspectives, dans une période où celui-ci semble monopolisé par une oligarchie élue, mais présente aussi d’importantes faiblesses. Que ce soit dans le récit du general intellect ou dans celui des biens communs, la conquête et les formes d’exercice du pouvoir d’État ne font l’objet d’aucune réflexion. Or, une telle réflexion ne saurait être déclarée totalement hors de propos, dès lors que l’État se présente comme un des acteurs qui pourrait permettre de rendre l’utopie, certes moins « pure », mais surtout plus concrète.

1 Cf. Ibid., p. 107-111.
2 Cf. Yannick VANDERBORGHT et Philippe VAN PARIJS, L’allocation universelle, op. cit., p. 30.
3 Carlo VERCELLONE et Jean-Marie MONNIER, « Fondements et faisabilité du revenu social garanti », op. cit.

Autrement dit, il y a sans doute beaucoup à gagner dans la croissance d’un domaine d’activités sociales distinct de l’État et du marché. Et on peut même accorder à l’utopie du logiciel libre, que les technologies numériques (notamment si elles sont « libres ») offrent en la matière des opportunités inédites. En revanche, les avancées seront assurément d’autant plus nettes que les bordures du domaine – l’État et le marché – ne seront pas totalement ignorées. Si l’utopie veut être plus qu’un suave mensonge, sans doute doit-elle reconnaître qu’elle n’est pas moins menacée par les rêves diaphanes que par les sommeils dogmatiques.

Elements d’introduction 9

Prologue. Réhabiliter l’utopie 11

Quelque chose se termine 12

L’utopie comme fiction 16

L’utopie concrète d’Ernst Bloch 17

L’utopie et le mythe d’une société réconciliée 23

Utopie et imaginaire social 26

Présent et futur utopique 28

Quelle(s) utopie(s) concrète(s) ? 30

Introduction. La libre circulation de l’information comme idéal utopique 33

Qu’est-ce qu’un logiciel libre ? 33

L’extension de la portée du logiciel libre 36

La libre circulation de l’information 39

Les critiques de l’utopie de la communication 44

La conspiration de l’utopie et de l’idéologie 47

Le logiciel libre comme utopie concrète 50

Penser l’utopie sans renoncer à la critique 54

Les difficultés méthodologiques d’un sujet transversal 57

Premiere partie. Le logiciel libre entre utopie, mythe et ideologie 63

Chapitre 1. Richard stallman : hacker et utopiste 65

1945-1985 : Les trois informatiques 66

La naissance de l’industrie du logiciel 70

Le laboratoire d’intelligence artificielle du MIT 74

La naissance du projet GNU 81

Le copyleft : le meilleur hack de Richard Stallman 85

La dimension utopique de la création du logiciel libre 90

Chapitre 2. Idéologie ou utopie ? 93

La naissance du mouvement open source 96

Le « pragmatisme » contre « l’idéologie » 100

L’idéologue n’est pas nécessairement celui qu’on croit 106

Convergences et divergences 108

Deux modes d’extension du logiciel libre 111

Chapitre 3. La mythologie de la collaboration distribuée 113

L’open source et le nouveau management 114

De l’open source au crowdsourcing 116

De l’open source au « self-entrepreneuriat » 118

Le modèle de l’intelligence collective 121

Le modèle de l’innovation distribuée 125

La collaboration distribuée comme mythologie 128

Chapitre 4. Pratiques et idéologie 131

Linux : méritocratie et « vision » managériale 132

Debian : une communauté de « libristes » 138

Wikipédia : les méandres d’une régulation procédurale par les pairs 146

Les limites de la formalisation 152

Modèle et idéologie 155

Chapitre 5. Extension du domaine de la lutte 159

De la programmation aux questions juridiques 160

Le débat sur la brevetabilité des logiciels 163

L’affaire DeCSS et la lutte contre les DRM 167

De DADVSI à Hadopi 171

L’opposition à ACTA : aboutissement des luttes des années 2000 176

L’émergence du « lobbying citoyen » 179

Le mouvement du logiciel libre comme « public récursif » 182

La transparence : entre mythe et idéologie. 185

Free Software, Free Society ? 189

Deuxieme partie. L’influence politique et intellectuelle 191

Chapitre 6. La rencontre entre « libristes », militants et intellectuels 193

La découverte du logiciel libre par une partie de la gauche radicale 196

Les enjeux du mouvement des Creative Commons 204

Les droits de propriété intellectuelle au cœur de nouvelles mobilisations 210

La constitution d’une « coalition des biens communs » 214

L’altération de l’utopie du logiciel libre 217

CHAPITRE 7. PRODIGES ET VERTIGES DE L’INFORMATION 219

L’unification autour de la notion d’information 220

Une critique « interne » 222

Les logiciels et les semences en tant que « biens informationnels » 225

Information et connaissance 230

Universalité et communauté 235

Deux « récits » 237

Chapitre 8. Le récit du general intellect 239

Un nouveau capitalisme « parasitaire » 242

De nouvelles « contradictions » 247

General intellect et sortie du capitalisme. 248

Le logiciel libre comme « modèle productif » 255

Le logiciel libre : emblème du présent, embryon de l’avenir 264

Le revenu d’existence : une grande proposition utopique ? 268

Le récit du general intellect : un utopisme (néo-)marxiste 275

Chapitre 9. Le récit des biens communs 279

Les modifications des droits de propriété intellectuelle depuis trente ans 280

Trois effets du renforcement de la propriété intellectuelle 286

Le logiciel libre, matrice du mouvement pour les biens communs 288

Une approche jeffersonienne de la propriété intellectuelle 294

Un « deuxième mouvement des enclosures » 299

L’idéal communautaire de la contre-culture californienne 304

Un libéralisme communautarien 309

Le récit des biens communs : un utopisme libéral 315

Conclusion

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie