L’établissement du programme d’étude : le Learning Agreements

By 26 March 2013

Erasmus : une période moratoire ? – Chapitre 4 :

Pour articuler l’ensemble des dimensions que recouvrent l’étude des pratiques étudiantes à l’étranger, il faut en première instance définir une grille d’analyse qui trouve sa pertinence dans l’articulation théorique. Nous avons donc tenu compte d’une part, de l’existence d’un système de reproduction sociale des pratiques et, d’autre part, des orientations par rapport auxquelles les étudiants construisent leurs trajectoires, en tant qu’agents sociaux ayant une certaine marge de liberté et n’étant pas seulement mus par leurs origines sociales et scolaires. Cette perspective, adoptée également par Valérie Erlich44 dans sa thèse, permet à la fois de saisir les « facteurs » d’homogénéisation et les « facteurs » d’hétérogénéité des pratiques étudiantes. Elle est un parti pris théorique déductible de la problématique de recherche choisie : l’emprise d’une démocratisation ségrégative sur l’expérience Erasmus. Les aspects de cette expérience, qui s’insèrent au croisement des différentes dimensions des systèmes éducatifs, méritent une attention significative, car la vie étudiante, comme l’attestent de nombreuses études45, est l’un des moments où se tissent le plus de relations notamment amicales avec le groupe de pairs, que ce soit au café, chez les amis ou à l’occasion de sorties par exemple.

La sociabilité étudiante ne peut pas, pour autant, être séparée des conditions et rythmes de travail, pas plus que de l’organisation des études : c’est pour cela que nous avons affaire, dans notre population, à une assez grande diversité de comportements. Certains des étudiants partent dans le cadre de leur Master, et ont assez peu de cours et un important travail personnel à effectuer, au contraire de leurs homologues qui partent en Licence. Les raisons et les motifs pour lesquels ils ont décidé de partir influent également leur comportement sociable une fois dans le pays d’accueil. En effet, si le départ est explicitement une stratégie de distinction par rapport à un projet précis ou s’il est la résultante d’une volonté de faire une « pause », la nature, mais surtout le nombre des fréquentations vont varier considérablement, même si nous pouvons relever des caractéristiques communes à l’ensemble des étudiants interrogés.

44 ERLICH Valérie, Les étudiants, un groupe social en mutation ; Etudes des transformations de la population étudiante française et ses modes de vie. (1960 – 1994), Thèse soutenue à l’université de Nice Sophia Antipolis en septembre 1996.
45 Voir notamment celles de l’INSEE et l’Enquête « Relations de la vie quotidienne et isolement », EPCV, 1997

4.1 Un temps de travail académique négocié et différencié

« L’auberge espagnole »46, un film qui raconte le séjour d’un jeune étudiant en sciences économiques, parti étudier en Espagne pour un an, est assez révélateur et symptomatique des discours et images présentant l’expérience des étudiants Erasmus à l’étranger, comme ressemblant davantage à un voyage initiatique, qu’à un séjour d’études. Mais comme nous l’avons esquissé, les études ne représentent pas une part marginale de la vie de ces étudiants, car c’est sur elles que portent en premier lieu leur regard, leur curiosité et que se cristallisent leurs remarques et critiques. En effet, de l’analyse lexicale des entretiens, faite à l’aide du logiciel Hyperbase, transparaissent une richesse et un nombre important de termes, qui se réfèrent aux curricula. Parmi ceux les plus fréquemment employés, on trouve notamment : « cours », « année », « temps », « départements », « professeurs », « niveau », « études », « comprendre », « apprendre », « concours », « examens », « matières », « sciences ». Nous allons donc observer comment se décline l’expérience scolaire Erasmus à l’étranger suivant les appartenances sociales et disciplinaires des étudiants.

4.1.1 L’établissement du programme d’étude : le « Learning Agreements»

Dès les premiers jours de leur arrivée, les étudiants sont invités à se rendre au service des relations internationales. Le personnel leur indique les lieux de leur faculté et département d’appartenance et en particulier le professeur en charge des échanges internationaux, leur tuteur. Ils commencent à suivre des cours et une majorité d’entre eux évalue assez rapidement la difficulté qu’ils ont à comprendre, à prendre des notes dans une langue étrangère. Certains entament donc des démarches pour changer quelques-uns de leurs enseignements, d’autres pour substituer des enseignements de langue à leur enseignement disciplinaire. Voici ce que disent Sophie et Anne de leurs démarches :

« Dans l’université après, on a fait la queue, on a dû remplir des papiers d’inscription, on a dû choisir nos matières et tout ça s’est fait en une semaine avant que les cours ne commencent.

– Vous n’aviez pas déjà choisi vos cours !

Si, on les avait choisis avec Madame D., donc, c’est la responsable des mathématiques, de licence, mais ça ne colle jamais en fait ! Parce que là-bas, ils font ou que des maths ou que de la sociologie ou que de la psychologie et nous… ‘fin, moi, je suis partie en Licence de MASS, du coup j’avais un peu de tout, parce qu’en plus j’avais pris de l’espagnol ! (Rire) en fait, c’est vrai qu’une fois que l’on est arrivé là-bas, les cours se chevauchaient, donc, ce n’était pas possible, donc après, tu fais ta petite sauce… En fait, tu as un tuteur, donc, tu vas voir ton tuteur, nous c ‘était en maths, parce que c’était la matière avec le plus gros coefficient. Tu y vas quand tu veux, tu peux dialoguer par mail avec lui, et il te conseille quoi prendre.. Donc, en fait, c’est vrai que dans tous les cas, tu changes les matières que tu as choisies. Mais apparemment, ça n’a pas trop perturbé, ils nous ont laissé choisir, ce que l’on voulait, donc, il y avait un « quota » entre guillemets, 120 crédits, et donc là-bas, tu prends quelques matières, ça s’ajoute, ça s’ajoute et… voilà. »
Sophie, 21 ans

46 La figure dominante de l’étudiant migrant, à l’esprit bohême et festif, en quête de son identité juvénile a été largement diffusée dans ce film de Cédric Klapisch.

« Ben, en fait, on les avait [Les cours] choisis à l’avance, mais on n’avait pas tout bouclé, on avait des doutes sur certaines matières, mais on s’est servi de ce qu’avait choisi une étudiante qui était partie l’année d’avant. Donc, comme elle faisait pareil, une licence de Physique avec une seule option différente, on a pris ce qu’elle avait pris. Et après, sur place, j’ai choisi un ou deux cours encore, j’ai juste hésité entre deux et là-bas, j’ai finalisé le choix. En fait, on avait juste un ou deux doutes, mais ce n’était pas des doutes, style : qu’est-ce que c’est cette matière ? C’était juste un doute entre deux.

– « On », c’est avec le responsable des échanges de ton département.

Oui, c’est ça, parce que je devais remplir une feuille au préalable, avant mon départ avec le responsable du département. Mais, on pouvait éventuellement faire des modifications, à partir du moment où notre prof était d’accord, par exemple prendre à un niveau plus bas ou changer carrément de matière. »
Anne, 22 ans

La plupart du temps, les propositions de changement d’unité d’enseignement font l’objet d’un va-et-vient (via Internet souvent), de concertations entre les étudiants et les responsables pédagogiques des départements concernés dans les pays d’accueil et d’origine. Aucun étudiant n’a annoncé de grandes « rigidités » à ce niveau, les professeurs acceptent la modification du contrat d’études ECTS47 s’il avait été établi au préalable, car quelquefois le choix est laissé à l’entière liberté de l’étudiant pour peu qu’il respecte le nombre de crédits nécessaires à l’obtention de son année. C’est ce qu’à vécu Claire :

« – Et pour le choix des cours, tu en avais discuté avec le responsable des échanges de ton département…
Non, pas du tout et quand je suis arrivée là-bas, il a fallu que je trouve toute seule ce que je devais faire. Donc, j’ai pris un programme de DEUG 2 en France et j’ai essayé de regarder ce qui correspondait à peu près, mais ma prof ne s’en est pas occupé. Et du coup, ça a été vraiment dur, parce que pendant un mois, je ne savais toujours pas quel cours je devais prendre et euh… j’ai dû trouver un prof là-bas, qui me renseigne un peu, un peu au pif aussi ! (Rire) J’ai choisi un prof qui parlait un peu français, parce qu’au début je n’excellais pas vraiment. Donc du coup, j’ai dû beaucoup correspondre avec la prof d’ici, à ce niveau là, elle m’a toujours soutenue, elle me motivait, mais les réponses je devais les trouver toute seule… sinon elle était là, à mes côtés. »
Claire, 20 ans

47 ECTS : European Community Course Credit Transfer System (Système de transfert de crédits d’enseignement de la communauté européenne)

A l’université de Bristol, parfois, aucun « rendement » académique n’est attendu dans le pays d’accueil. Si quelques notes sont exigées, nous l’avons vu, les reconversions se font de sorte à ne jamais pénaliser l’étudiant. La dévalorisation de l’apprentissage académique relative au programme Erasmus peut s’expliquer par la perte de contrôle qu’a l’université d’origine sur l’évaluation de l’apprentissage. C’est pourquoi les professeurs insistent surtout sur la valeur de l’expérience personnelle. Luke, un étudiant en Sciences Politiques de l’université de Bristol parti en Espagne, évoque l’absence de contrôle des connaissances:

As-tu réussi tous tes examens en Espagne ou..
Je ne devais pas passer d’examens. Je devais juste obtenir un certificat de présence. Donc, c’était une vie relativement facile, vraiment.
Luke, 20 ans48

C’est à l’université de Turin, que le choix au niveau des enseignements, préalable au séjour Erasmus, est le plus observé, même s’il subit souvent des modifications. La réponse à la question sur l’établissement du programme d’études reflète une grande diversité des situations suivant les universités, mais aussi les départements et les personnes responsables des échanges en leur sein. De grandes tendances se dégagent cependant reflétant l’intérêt et la valeur accordés au programme sur le plan académique et administratif. Dans la majorité des cas les étudiants Erasmus turinois ont établi entièrement leur programme d’études avec le responsable Erasmus de leur département d’origine avant leur départ. Ils ne sont que 3,1% à avoir choisi leurs enseignements dans le pays d’accueil sans échange avec leur responsable en Italie. Alors que les étudiants Erasmus bristoliens étaient 37,1% dans ce cas et leurs confrères de l’Université de Provence, 11% (cf. tableau 42 suivant). Les critiques sur les démarches et procédures administratives relatives aux échanges européens sont fréquentes chez les étudiants bristoliens, comme parmi une partie du personnel49. Par contre, compléter le “Learning Agreements”50, et établir prématurément une liste d’unités d’enseignement à suivre à l’étranger semble poser peu de problème à leurs confrères turinois ou provençaux.

48 But did you pass all your exams in Spain or…?
I didn’t have to take any exams; I only had to get a certificate of attendance. So it was quite a nice easy life style really.
49 Rappelons ici qu’une des raisons principales, pour laquelle la responsable du Service des Relations Internationales de l’université de Bristol n’a pas voulu distribuer notre questionnaire avec l’ensemble des documents que les étudiants Erasmus devaient compléter à leur retour, était le nombre déjà conséquent de « papiers » qu’ils avaient à remplir et la présupposée indisposition des étudiants à le faire.
50 Il est demandé dans ce document de détailler le programme d’études à l’étranger souhaité, en indiquant les codes et intitulés des cours choisis. ”Details of proposed study abroad programme, please list below the codes and titles of courses you wish to take.”

Deux éléments principaux paraissent donc jouer sur l’établissement du programme d’études entièrement avant le séjour : l’aversion envers les démarches administratives à effectuer et la plus ou moins grande valeur ajoutée attendue des apprentissages académiques lors du séjour par les enseignants-chercheurs responsables. Ainsi l’établissement, préalable au départ, du programme d’étude est d’autant plus observé que l’on descend vers le sud de l’Europe. Le tableau suivant montre, en outre, que 37,1% des étudiants bristoliens ont choisi leurs enseignements sans en référer à leurs responsables pédagogiques dans leur institution d’origine, alors que seuls 3,1% des étudiants turinois n’ont eu aucun échange à ce sujet avec leurs responsables de Turin.

Tableau 42 : Répartition des étudiants Erasmus sortants de l’UP, l’UT et de l’UB suivant les modalités d’établissement du programme d’étude –2004-2005- (en pourcentage)

Programme établi :

Entièrement avant votre départ

UP

UT

UB

ENS.

et n’a pas subi de modification

10,4

15,7

7,4

11,6

Entièrement avant votre départ

mais a subi des modifications

27,3

45,7

9,9

29,8

Partiellement avant votre départ

18,8

25,2

12,3

19,6

A l’université d’accueil

sans échanges

avec votre responsable UP/UT/UB

11,0

3,1

37,1

14,1

avec échanges

avec votre responsable UP/UT/UB

32,5

10,2

33,1

24,9

TOTAL

100

100

100

100

(N=154)

(N=127)

(N=81)

(N=362)

= 88,3 p < 0, 001

source : enquête par questionnaire

Une fois le programme établi,

on peut se

demander face

à une image

peu sérieuse

Une fois le programme établi, on peut se demander face à une image peu sérieuse véhiculée, si les étudiants Erasmus suivent les cours et avec quelle assiduité. Qui se donne la peine de se détourner un moment des fêtes Erasmus et de la vie juvénile et de chercher des indicateurs de la vie scolaire, comme l’assiduité, les échanges verbaux sur les enseignements et les enseignants, le nombre d’examens passés, se rendra vite compte que l’université et les études ne sont pas seulement un contour à une expérience personnelle intense.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN