Les bénéfices de la création d’entreprises par les chercheurs

By 20 March 2013

II. Les bénéfices escomptés

Nous avons découvert, soit directement par des rapports d’étude ou les propres explications de nos interlocuteurs, soit implicitement à travers leurs témoignages, que les bénéfices attendus de la création d’entreprises par les chercheurs sont multiples et importants.

L’enjeu stratégique et économique

L’avenir d’un pays comme la France dépend étroitement de sa capacité à produire des connaissances en interne et à maîtriser les nouvelles technologies. Sans cette capacité, l’accès de sa population, de son industrie, de son économie aux dernières inventions dépendrait entièrement du bon vouloir d’entreprises ou de laboratoires étrangers, par exemple en matière de licences de brevets. Or, il existe un consensus chez les économistes au sujet de l’enjeu macro-économique de l’innovation : elle contribue à la productivité des entreprises et à la croissance des économies. C’est grâce à l’innovation qu’une entreprise atteint, maintient ou développe ses positions compétitives par rapport à ses concurrents. Dans une économie toujours plus mondialisée, la concurrence se fonde sur l’innovation et la capacité à présenter de nouveaux produits et services. Par ailleurs, l’innovation, facteur de croissance, est source de richesse, d’emplois, d’augmentation des connaissances au sein de la population. Les externalités positives décrites par les économistes sont nombreuses.

Les start-ups issues de la recherche suscitent ainsi beaucoup d’espoir, car elles sont porteuses d’innovation.

Un de nos interlocuteurs a même insisté sur le fait que ces start-ups sont le vecteur de la rupture, du premier développement d’une innovation radicale, alors que l’industrie établie a horreur de ces bonds à haut risque. Dans le rapport intitulé « Les structures d’incubation au CNRS »47, les start-ups issues de la recherche sont qualifiées de PME catalytiques, car elles offrent à leurs clients des produits et des services qui induisent chez ceux-ci des changements porteurs de croissance, introduisent des activités et des métiers nouveaux, bousculent les positions établies et permettent le renouvellement, le rajeunissement du tissu des entreprises d’un pays. Selon ce rapport, elles jouent donc un rôle essentiel.

Par ailleurs, même lorsqu’elles restent de taille modeste, les start-ups issues de la recherche contribuent vraisemblablement de manière non négligeable aux créations d’emplois, puisqu’elles ont un effet bénéfique sur la croissance et le dynamisme économique d’un pays. Cette contribution apparaît d’autant plus précieuse que les industries matures se restructurent et se concentrent, entraînant une succession de vagues de licenciement. Il faut en outre souligner que les entreprises créées par des chercheurs ont un taux d’échec remarquablement faible et affichent des performances supérieures à la moyenne en termes de croissance du chiffre d’affaires et de création d’emplois. Cette caractéristique (identifiée grâce aux enquêtes du Centre de Sociologie de l’Innovation de l’Ecole des mines de Paris) est mise en avant par Henri Guillaume dans son rapport sur l’innovation. L’attribution aux start-ups fondées par les chercheurs d’un impact positif sur la baisse du chômage explique certainement une partie de l’intérêt qui leur est accordé.

Les PME de haute technologie se sont multipliées aux Etats-Unis dans les années quatre-vingt et surtout quatre-vingt-dix. Certains affirment que ce sont elles qui ont assuré la croissance de l’emploi dans ce pays. La création d’entreprises innovantes par les chercheurs serait donc un pas vers ce modèle américain. En tout cas, elle semble associée pour beaucoup à des enjeux socio-économiques importants.

Une meilleure exploitation des résultats scientifiques

Plusieurs des personnes que nous avons rencontrées ont par ailleurs insisté sur le rôle essentiel que peuvent jouer les entreprises créées à partir de la recherche publique pour la valorisation des résultats issus des laboratoires.

Le transfert technologique suppose un bon couplage entre les laboratoires publics et les entreprises, afin de transformer une recherche fondamentale en innovation. Malheureusement, ce transfert s’avère souvent délicat par la distance qui sépare une découverte scientifique d’un produit ou procédé commercialisable. Des chercheurs nous ont ainsi mentionné divers cas de projets encore trop amont pour qu’une entreprise prenne le risque d’investir, mais déjà trop tournés vers l’application pour que leur laboratoire accepte de continuer à mobiliser des ressources.

La création d’une entreprise à partir d’un tel projet peut être une bonne réponse à ce genre de difficulté. La jeune pousse se développe généralement en liaison étroite avec les laboratoires de recherche d’origine des porteurs de projet, et les incubateurs ou pépinières qui l’hébergent sont eux-mêmes adossés à des sites scientifiques importants. Le porteur de projet peut ainsi poursuivre ses travaux de recherche dans de bonnes conditions et amener le projet à maturité, c’est-à-dire à un stade où les grandes entreprises y verront une source d’innovation potentielle. De plus, comme la start-up est soumise à des enjeux économiques et à des objectifs de profitabilité, les grandes entreprises ont moins de réticences à nouer des partenariats avec elle qu’avec un laboratoire. Elle a donc la possibilité de jouer un rôle d’interface, en passant des accords en amont avec les laboratoires et en aval avec les autres entreprises du secteur. Certaines grandes entreprises s’appuient d’ailleurs largement sur les travaux des start-ups pour innover, soit en passant des contrats avec elles, soit en les rachetant. Il s’agit par exemple de l’industrie pharmaceutique dont la moitié des nouveaux produits provient aujourd’hui des start-ups de biotechnologies et des laboratoires universitaires.

En outre, les grandes entreprises ne peuvent pas être intéressées par tous les résultats scientifiques issus des laboratoires publics, même s’ils ont un lien avec leur activité. Elles sont obligées de cibler leur effort. La création d’une entreprise à partir d’un résultat délaissé est un moyen d’offrir des débouchés élargis aux travaux de recherche. La politique du CEA en matière de valorisation est d’ailleurs de recourir à l’essaimage dans les cas où ses clients laissent une nouvelle technologie de côté.

L’essaimage à partir de la recherche publique donne donc naissance à des jeunes pousses pouvant servir de passerelle entre laboratoires publics et grandes entreprises, et offrant des débouchés élargis aux résultats scientifiques. La valorisation et le transfert technologique, donc l’introduction de l’innovation dans la sphère socio-économique, s’en trouvent facilités.

Une nouvelle opportunité pour les chercheurs

La création d’entreprises apparaît également comme une nouvelle opportunité pour les chercheurs. La Loi sur l’innovation a en effet ouvert le champ des possibilités (légales) de carrière pour ces derniers, en leur permettant de valoriser eux-mêmes leur travail de recherche (ce que certains faisaient déjà avant la loi).

D’après Jean-Michel Dalle, de l’incubateur Science Pratique48, la création d’entreprise est un mode de valorisation qui fonctionne particulièrement bien avec les chercheurs. En effet, comme en recherche, créer une entreprise revient à ouvrir une nouvelle voie, à bâtir soi-même quelque chose de nouveau. Selon lui, cet aspect pionnier et le défi posé par la création d’entreprise séduit les chercheurs, en particulier les jeunes. Nous avons plusieurs fois entendu dans la bouche même des chercheurs que la création d’entreprise peut répondre à un besoin d’accomplissement de soi. La création d’entreprise est donc parfois perçue comme une opportunité de se lancer dans une aventure très stimulante, source d’épanouissement.

D’autre part, créer une entreprise permet au chercheur de disposer de davantage de moyens pour poursuivre sa recherche tout en gardant une relative liberté (en tout cas supérieure à celle qu’il aurait eu dans une grande entreprise). Beaucoup de chercheurs académiques ont dénoncé « le temps fou » qu’ils passaient à trouver des sources de financement pour chaque projet, au détriment de leur travail de recherche. La logique du secteur privé était qualifiée de plus souple et plus réactive par les chercheurs ayant « fait le saut » que nous avons rencontrés.

En outre, plusieurs d’entre eux nous ont expliqué qu’après l’aboutissement d’une recherche sur un sujet, il est parfois difficile de se mobiliser sur un autre problème scientifique : soit le chercheur ne supporte pas l’idée de voir sa découverte (son « bébé ») valorisée par quelqu’un d’autre et décide d’aller jusqu’au bout, c’est-à-dire de créer une entreprise à partir du résultat de son travail ; soit il constate que sa découverte est délaissée par les industriels et n’accepte pas que plusieurs années d’efforts de recherche ne débouchent pas sur une innovation, et choisit alors de s’en charger lui-même.

Enfin, l’attrait de possibilités de gains importants en créant une entreprise à partir d’un résultat de recherche entre certainement en ligne de compte, même si les chercheurs s’étendent peu sur la question. Un chercheur qui croit en la qualité de son travail est en droit d’en attendre une juste rémunération, qui est généralement très supérieure à ce qu’offre la fonction publique.

La création d’entreprise semble donc pouvoir répondre à de multiples attentes et aspirations des chercheurs. A ce titre, elle apparaît comme une nouvelle opportunité de carrière.

Lire le mémoire complet ==> (Recherche et entreprises : Eloge de la folie)
Mémoire d’Ingénieurs Elèves
Ecole des Mines de Paris – Corps Techniques de l’