Le renouvellement du rapport à l’amour, arbre thématique AT2

By 5 March 2013

Champ épistémologique et méthodologique – Troisième partie :

Chapitre 7 : Posture épistémologique

La méthodologie qualitative

Notre travail de recherche s’inscrit délibérément dans les démarches qualitatives. Comme nous le définit Pierre Paillé, « la méthodologie qualitative se caractérise par le recours à des approches, méthodes et techniques d’approche directe du sens des phénomènes humains et sociaux, sans le passage par la mesure et la quantification » (2006, 4e de couverture). Aujourd’hui, les méthodologies qualitatives se sont fait une véritable place sur la scène de la recherche en sciences humaines et sociales. Pour illustrer leur importance actuelle dans la recherche, nous pouvons nous référer à une étude menée dans le champ de la formation d’adultes, domaine dans lequel notre projet s’inscrit. S. Imel, S. Kerka & M.-E. Wonacott ont entrepris une étude statistique portant sur le type de méthodologie de recherche employée dans les communications présentées lors de conférences portant sur la formation d’adultes entre 1983 et 1988, d’une part, et entre 1996 et 1999, d’autre part. Les résultats en sont éclairants, puisque les auteurs notent : un fort déplacement des méthodologies quantitatives vers les méthodologies qualitatives ou combinées; les méthodes quantitatives présentes dans une proportion de 40-50% dans les années 1983-1988 ne le sont plus que pour 10%, alors que, dans le même temps, les méthodes qualitatives sont passées de 15-18% à 30-40% (cités par Courraud, 2007, op. cit.).

Au Cerap22 au sein duquel le présent projet s’inscrit, les chercheurs choisissent majoritairement de recruter la recherche qualitative. Une réflexion épistémologique panoramique a été menée en 2007 par Danis Bois au sein de son travail doctoral et nous invitons le lecteur qui souhaiterait une argumentation détaillée à s’y référer (Bois, 2007, p.125-145). Dans le cadre de notre étude, nous n’entrerons que dans les grandes lignes de notre posture de chercheur qualitatif.

Comment caractériser celle-ci ? La recherche qualitative renvoie à « une méthodologie de la proximité » (Paillé, 2007a, p.409). La méthodologie qualitative est tout d’abord « une manière normale, spontanée, naturelle, quasi instinctive d’approcher le monde, de l’interroger et de le comprendre » (Ibid.). Toutefois, pour s’élever au rang de méthodologie, la démarche « quasi instinctive » du chercheur va devoir s’organiser dans un grand souci de cohérence interne. La proximité à laquelle fait référence Pierre Paillé se déploie alors dans des détails insoupçonnés, nous livrant un véritable portrait de la posture qualitative. Ainsi, pour l’auteur, la recherche qualitative est « proche » :

– de la vie dans sa complexité et sa mouvance telle qu’elle se donne et s’appréhende;
– de l’expérience telle qu’elle peut être directement observée en dehors de toute manipulation;

– de la parole, de son énonciation, de son organisation en action;
– des contextes immédiats des expériences ou phénomènes étudiés;
– du sens des expériences tel qu’il peut être appréhendé ou construit;
– du vécu des personnes dans leur monde intime, social ou culturel;
– de la subjectivité du chercheur;
– des témoignages recueillis et des observations amassées, qui sont analysées en l’état;
– des interactions à travers lesquelles se construit la réalité;
– des phénomènes étudiés, qui sont mis en récit et parfois racontés directement (Paillé, 2007a, op. cit., p. 433-434).

22 Centre d’Étude et de Recherche Appliquée en Psychopédagogie de l’Université Moderne de Lisbonne.

Dans notre cas, c’est tout particulièrement la proximité à « la vie dans sa complexité et dans sa mouvance », au « sens des expériences tel qu’il peut être appréhendé ou construit » et au « vécu des personnes dans leur monde intime » qui nous a motivés dans cette direction.

La posture de praticien-chercheur

Ce projet a été pour moi l’occasion d’accéder à un monde insoupçonné pour la praticienne que j’étais : le monde de la recherche. Et le passage ne s’est pas fait sans effort. L’exercice de la recherche est venu recruter, voire former chez moi des aptitudes dont je ne pensais pas pouvoir disposer un jour. C’est la pratique de la « distance juste » qui est probablement le cœur de mes « conquêtes » de praticienne devenue chercheuse. Et peut-être aussi l’enrichissement du regard; j’ai appris à questionner les situations, les propos des auteurs, les données d’enquête et bien sûr mes propres idées sur les choses. Ces deux conquêtes peuvent s’entrevoir à travers la définition de la posture du praticien-chercheur telle que la propose Bourgeois : une « double posture – combien paradoxale – de ‘praticien-chercheur’, c’est-à-dire, d’acteur engagé à la fois dans une pratique socio- professionnelle de terrain et dans une pratique de recherche ayant pour objet et pour cadre son propre terrain et sa propre pratique » (Bourgeois, in Albarello, 2004, p. 7).

J’abonderai dans le sens d’E. Berger qui avance que ce travail donne accès à une « nouvelle identité » avec le défi spécifique d’une « transformation par rapport à soi-même » (littérature grise). Le chemin a été exigeant mais la transformation que j’y ai vécue en aura valu la peine.

Cette posture de praticien-chercheur me parle d’autant plus qu’elle m’offre spontanément la possibilité de restituer dans ma pratique les fruits de ma recherche. Je me reconnais ici dans les propos de Danis Bois quand celui avance que :

Le statut de praticien-chercheur prend tout son sens quand le voyage retour peut se faire entre recherche et pratique : la nouveauté créatrice peut alors se mettre autant au service d’autrui (en ce qui nous concerne, à travers la mise au point de la somato-psychopédagogie comme relation d’aide) qu’au service de la connaissance, à travers les résultats de cette recherche et leur apport à certaines questions encore peu abordées en Sciences de l’éducation (2007, op. cit., p.128).

Le paradigme compréhensif et interprétatif

Dès le départ de ce projet de recherche, il était clair que le but n’était pas de « prouver » mais plutôt de « comprendre ». Il s’agissait de questionner l’expérience vécue du rapport au sensible et de la relation de couple, dans sa profondeur tout autant qu’au niveau des comportements dans la vie quotidienne. Le paradigme compréhensif et interprétatif nous semblait donc le plus adéquat (Dilthey, 1992; Paillé, 1997) car il privilégie l’expérience de soi comme voie d’accès au monde. Dans les termes de P. Paillé, l’approche compréhensive postule que les faits humains et sociaux sont « des faits porteurs de significations véhiculées par des acteurs (hommes, groupes, institutions…), partie prenantes d’une situation inter-humaine » (2003, p. 13).

Une méthodologie d’inspiration phénoménologique

Selon A. Mucchielli, « l’analyse phénoménologique est un ensemble de techniques qui se situent entièrement dans l’approche compréhensive » (Mucchielli, 2004, p. 191). La phénoménologie est d’abord un courant philosophique, dont le fondateur est E. Husserl (Husserl, 1965; Depraz, 1999). Mais, le projet de Husserl de faire de l’étude des phénomènes de conscience une science rigoureuse a très vite inspiré de véritables démarches de recherche qualitative en sciences humaines (Moustakas, 1994), notamment en psychologie (Giorgi, 1997, 2005; Vermersch, 1997, 1999) et en sciences de l’éducation (Van Manen, 1990).

Pour résumer, nous pouvons dire que la méthode phénoménologique en recherche offre un chemin pour aller questionner les contenus de vécu. Voici la définition qu’en donne Van Manen : « La science humaine phénoménologique est l’étude des significations vécues ou existentielles; elle essaye de décrire et d’interpréter ces significations avec un certain degré de profondeur et de richesse » (Van Manen, 1990, p. 10).

Retenons également que cette méthode est foncièrement descriptive et qu’elle « n’impose au départ dans l’analyse des phénomènes aucun schème théorique a priori », comme nous le précise D. Bois (2007, op. cit., p.136). Nous retrouvons ce souci de rester au plus près du phénomène étudié dans ces propos de A. Giorgi, le fondateur de la psychologie phénoménologique : « Elle [la méthode phénoménologique] se limite à une description exclusive de la façon dont le contenu du phénomène se présente tel qu’en lui-même » (Giorgi, 1997, p. 343).

La méthode de recherche heuristique

Selon l’Encyclopaedia Universalis, « ce terme [heuristique] de méthodologie scientifique qualifie tous les outils intellectuels, tous les procédés et plus généralement toutes les démarches favorisant la découverte – c’est la racine grecque du mot – ou l’invention dans les sciences » (2007). Or c’est bien la dynamique de la découverte que nous souhaitons privilégier dans notre projet et non pas celle de la preuve ou encore de l’explication causale. Les auteurs les plus cités concernant la formalisation de la méthode heuristique restent Craig (1978) et Moustakas (1990). Le fait que Craig ait intitulé le chapitre de sa thèse doctorale consacré à la méthodologie : « la méthode heuristique : une approche passionnée de la recherche en sciences humaines » nous offre un premier éclairage sur cette méthode.

La recherche heuristique part du principe que nous ne pouvons vraiment connaître un phénomène qu’à partir de nos propres catégories d’analyse, lesquelles dérivent de notre expérience personnelle de la réalité. Cette approche exige donc du chercheur, et par conséquent de ses co-chercheurs, d’avoir une expérience intense du phénomène étudié (Paillé, 2004). Nous rappellerons ici les affirmations de D. Bois qui met en avant le rôle que peut prendre la médiation du corps sensible dans cette dynamique impliquée de la découverte : il s’agit de mettre l’accent « sur le rôle prépondérant d’une relation particulière au corps et à soi-même, en partant du principe qu’un sujet peut vivre profondément et passionnément la présence à lui-même » (2007, op. cit., p. 138).

Nous retiendrons de la méthode heuristique que pour Craig, elle comporte quatre processus :- « la prise de conscience d’une question, d’un problème ou d’un intérêt ressenti de manière subjective »; bien souvent, le thème de la recherche a des « racines personnelles » qui existaient bien avant la recherche;
– « l’exploration de la question, du problème ou de l’intérêt par l’expérience », celle-ci englobant l’expérience personnelle mais aussi celle faite par d’autres ou encore rapportée par des auteurs;
– « la compréhension, le processus de clarification, de conceptualisation et d’intégration des découvertes »; c’est à ce stade que le chercheur se tourne vers les travaux scientifiques en relation avec sa recherche;
– et enfin, « le processus de communication » portant notamment sur la signification des données; à propos de cette phase, Craig souligne l’acte d’ « engagement » du chercheur et la nécessité d’un certain « courage d’exister » (op. cit., p. 21-43).

Nous terminerons cette présentation de la recherche heuristique en précisant encore la phase de communication. Cette phase fait partie intégrante de la recherche : « on attend de l’individu qu’il cherche la vérité et qu’il fasse état de ses découvertes » (Polyani, cité par Craig). Mais la communication restera passionnée : « la communication au grand public des découvertes est issue de la même passion que celle qui, initialement, a poussé l’individu à explorer la question, le problème ou l’intérêt spécifique. Cette implication personnelle augmente d’autant plus les risques de la communication ». Nous voilà prévenus. Mais nous nous appuierons sur cette dernière proposition, inspirée à Craig par Polyani : « Cependant l’individu se doit d’énoncer sa thèse avec la conviction que d’autres vont aussi expérimenter et confirmer la présence de réalités jusqu’alors non reconnues ».

Effectivement, communiquer dans ce cadre demande un certain courage. Nous nous efforcerons de l’avoir.

Une posture herméneutique dans l’analyse qualitative

Le mouvement d’analyse qui va s’appliquer aux données est en quelque sorte « un exercice intellectuel pour faire émerger du sens » (Paillé, 2003, op. cit., p. 26). À ce propos, citons D. Bois :

H.-G. Gadamer (1960) fut le premier à oser confronter les allants de soi sur l’idée de vérité à la véritable dimension de la méthode. Ainsi, toute vérité ne se produit pas nécessairement dans un champ de recherche cerné par la méthode hypothético-déductive, comme s’il n’existait que la vérité produite par les sciences exactes. La posture épistémologique et méthodologique qui régit cette recherche postule, dans ce sens, une herméneutique de l’expérience articulée en trois étapes :

Comprendre, dans le sens de « prendre avec soi », saisir et être saisi par le contenu de l’expérience;
Interpréter l’information saisie au sein de l’expérience dans sa dimension sensorielle, significative, symbolique et orientatrice;
Appliquer à la situation présente, ce qui a été compris et interprété par le sujet de l’expérience dans son contexte (Bois, 2007, op. cit., p.144).

C’est face à nos données que le mouvement d’interprétation prendra toute sa dimension.

Enrichissement du vécu interpersonnel

Autre répercussion maintenant de la relation au sensible : le champ des « relations inter personnelles ». Nous constatons en effet qu’en plus de bonifier le rapport à soi – la dimension intra personnelle – la relation au sensible enrichit considérablement le vécu inter personnel. Si les travaux de recherche antérieurs (Bois, 2007, op. cit.) ont mis en évidence que le rapport au sensible ouvrait sur le rapport aux autres, Thierry permet d’en préciser les termes. Depuis l’ouverture à l’expérience du sensible, la relation inter personnelle dévoile une « part vivante », « une force immanente », « une vie autonome » (10-13; 43-45; 54-56).

La relation due à l’alchimie de personnes en réciprocité présente ici les caractéristiques du vivant. Cela sous entend que la relation peut être en bonne santé, qu’elle peut tomber malade voir mourir.

Perception d’un goût de soi et de l’autre

À la découverte du « goût de soi » (62-65), répond l’expérience du « goût de l’autre » (167-168) et pour Thierry, il est clair qu’il s’agit là d’un « apport du sensible » (167). Il précise : « Pour moi c’est clair […] en présence de l’autre, il y a la reconnaissance du goût de l’autre » (167-168).

Reconnaissance perceptive d’affinités

« Mais après, il y a une alchimie de la rencontre, entre le goût de soi, le goût de l’autre, entre la force de soi, la force dans l’autre. On appelle cela une affinité » (167-170).

L’expérience du sensible est d’ailleurs généreuse, en ce sens que ces affinités du sensible peuvent être multiples, entraînant avec elle l’ouverture à des « amours plurielles » (32-34). Nous apercevons dans les propos de Thierry qu’il est possible de vivre une relation d’amour avec plusieurs personnes en même temps. Cependant, il reste une exclusivité qui appartient au lien lui-même de part son goût unique et la nature unique de la réciprocité interpersonnelle qui s’y donnent. Nous développerons plus loin les aspects du renouvellement du rapport à l’amour et des affinités.

Le projet de vie qui naît de la rencontre avec le sensible ne saurait donc être égo centré; il est par nature également altéro centré, ouvrant vers autrui. La sphère d’influence du sensible est donc loin de se cantonner à la vie intra personnelle. Travailler en PPP n’amène donc pas à un surinvestissement du Moi.

Conviction d’un savoir vivre ensemble renouvelé

Terminons la discussion de notre arbre thématique en insistant sur le fait que pour Thierry, s’exposer à la relation inter personnelle est incontournable dans le cadre de son projet de naissance à lui-même. Il pose sa démarche d’existence, son projet de vie, sous le signe d’un « double défi : perceptif et d’expression de soi au milieu des autres ». Dans les propos de Thierry : « Le premier défi, c’est de capter ce qui vient de ce lieu-là [le lieu de l’intra réciprocité]; le deuxième défi, c’est de le laisser s’exprimer totalement et en tenant compte que l’on vit au milieu des autres. Il doit y avoir un moyen pour que ce ‘tenant compte que l’on vit au milieu des autres’ ne soit pas une stricte contrainte restrictive mais une contrainte potentialisante qui donne une forme d’intelligence plus affinée, […] qui donne l’occasion à cet élan de devenir soi de se déployer dans une intelligence de vivre ensemble : c’est l’hypothèse autour de laquelle moi, j’appuie ma démarche » (95-102).

Expérimentation de quelques effets en soi d’une relation inter personnelle vivante Thierry va jusqu’à préciser les spécificités de sa démarche qui se jouent au carrefour du rapport au sensible et de la relation de couple : « à un moment, cette part vivante de la relation [ avec l’autre] qui n’a rien à voir avec des habitudes et des schémas vient travailler dans l’être, dans le cœur, dans le corps, dans les représentations et s’il y a des phases spontanément heureuses, nourrissantes, épanouissantes de la rencontre de cette part vivante de la relation, avec son cœur, son corps et même ses représentations, il y a aussi des parts plus exigeantes où se laisser toucher par l’amour et la relation, c’est se laisser atteindre dans des profondeurs de soi particulières qui ne sont pas rejointes dans la vie hors relations » (54-62).

Que veut dire vraiment Thierry quand il parle de vie « hors relation » ? Probablement fait-il référence à une vie de solitude loin de toute relation amoureuse. D’autre part, il semblerait que les effets mentionnés ici – « se laisser atteindre dans des profondeurs de soi particulières » – soient précisément générés par le carrefour rapport au sensible et relation de couple.

Le renouvellement du rapport à l’amour (arbre thématique AT2)

L’arbre thématique correspondant nous montre la richesse du regard de Thierry sur la question du rapport à l’amour. Nous invitons le lecteur à en faire un examen détaillé. Nous ne développerons pas tout son contenu dans la discussion, faute de place.

L’amour du sensible

Dans l’entretien réalisé avec Thierry, le rapport à l’amour tient une place centrale. Le lecteur pourrait penser qu’il s’agit simplement là d’un thème cher à notre participant, d’une valeur essentielle dans son existence. Toutefois, ce serait sans tenir compte des liens forts que Thierry mentionne entre rapport au sensible et rapport à l’amour.

Nous l’avons déjà mentionné plus haut, pour Thierry : « la rencontre avec le sensible en soi […] initialise une relation d’amour peu ordinaire entre soi et une part de vie en soi » (84-87). Le sensible se pose ainsi comme « source d’amour » et cet amour devient l’un des visages de la réciprocité intra personnelle.

Là encore, nous tenons à souligner l’importance de cette découverte : elle met à la portée de notre participant une expérience d’amour qui n’est pas le produit de la rencontre avec une personne extérieure qui en serait l’objet, ou la source. Cette donnée est capitale et vient placer le rapport à l’amour inter personnel dans une perspective inédite : autrui n’est plus le seul et unique partenaire avec qui un lien d’amour peut naître et se déployer. De même, dans l’amour du sensible en soi, il s’agit de bien plus que du simple mais précieux amour de soi.

Conditions favorisantes du lien à l’amour

L’amour du sensible est-il donné ou cette expérience requiert-elle des conditions facilitantes ? Thierry s’interroge : « Il n’y a rien à ajouter à l’amour » dit Danis Bois et là, je crois qu’il y a une vérité du sensible; on sent bien la légèreté de l’amour du sensible, l’amour qui a sa source dans le sensible. Si on ajoute un petit peu de bonne volonté, un petit peu de surinvestissement, ça l’alourdit plus que ça ne le bonifie. Oui il n’y a rien à ajouter à l’amour mais est-ce à dire que en dehors de l’expérience qui se donne et se déploie, comme l’expérience du mouvement se donne et se déploie, il n’y a rien à faire ? » (23-29).

Certes, une certaine forme de neutralité est requise pour laisser l’amour du sensible à « sa légèreté, sa donation et son déploiement » (25-29). Mais une part active l’est également. Thierry s’inspire de son expérience de thérapeute manuel pour apprendre quelles sont les attitudes qui favorisent le rapport à l’amour en relation interpersonnelle : « En traitement, oui il y a des moments où l’amour vient. Mais il y a des attitudes du thérapeute qui créent des conditions favorables, il y a un pré-mouvement d’amour inconditionnel dans le praticien vers l’être humain allongé sous ses mains et ce pré-mouvement crée les conditions favorables pour que l’amour se déploie » (19-23).

Quelques visages de l’amour

À la lumière de la rencontre avec le sensible, chez Thierry, on constate que l’expérience de l’amour va s’enrichir, que se soit l’amour « entre soi et une partie de vie en soi », les « amours plurielles » ou l’amour pour la partenaire avec qui le couple se constitue. Nous y reviendrons à l’occasion de la discussion de l’arbre thématique AT5. À propos des affinités dont nous avons parlé plus haut, précisons simplement : « Du point de vue de notre réciprocité au sensible, on constate qu’il y a des affinités autrement dit des relations d’amour plurielles qui sont beaucoup plus que le simple amour inconditionnel envers un patient » (32-35).

Au carrefour du couple et de l’expérience du sensible, Thierry nuance également la nature de l’amour au sein du couple. Sur quoi est fondé cet amour que l’autre nous porte : « amour pour notre être ou pour nos habitudes d’existence ? ».

Parmi les temps fort de l’entretien avec Thierry, il y a sa réflexion que nous avons thématisée dans les termes d’une « articulation évolutive avec la diversité d’aimer ». Nous la détaillerons dans la discussion qui suivra, autour du projet de vie. Mentionnons simplement ici que dans un premier temps, la donnée simultanée de l’amour amoureux et de l’amour de l’essentiel en soi est vécue comme introduisant une « concurrence », un tiraillement. La « réconciliation » viendra de l’évolution du rapport à l’amour, du fait que « l’amour est Un », puisque Thierry nous permet d’évoquer une « unité d’aimer dans le rapport au sensible, à soi, à l’autre ».

Différents élans d’aimer

Dernier volet de ce renouvellement du rapport à l’amour : les « différents élans d’aimer ». À partir de son expérience, Thierry poursuit une réflexion autour de ce que nous pourrions appeler quelque peu maladroitement les ressorts de l’élan d’aimer. Distinguer la « force autonome de l’instinct », le « désir charnel » et l’« élan de fusion de l’être » n’est pas une entreprise aisée.

Tout le débat semble naître du constat de cette partie autonome en soi que le sensible fait découvrir et qui renvoie à une réflexion sur la nature de ce qui nous anime. Thierry : « Quand je parle d’une relation d’être à être, j’entends une relation qui prend en compte dans soi et dans l’autre cette partie qui nous apparaît comme étant autonome de notre propre volonté. Dans laquelle je reconnais des caractéristiques de mouvement, des caractéristiques de force évolutive qui me permettent de la distinguer parfois de la réaction ou de l’instinct » (383-387).

À un moment de son entrevue, Thierry mentionne son « questionnement sur l’utilité de cette distinction » et approfondit : « Peut-être que là où il y a mélange ce n’est pas une confusion seulement, c’est une fusion qui progressivement donne forme à un être plus dessiné, à un humain plus dessiné et à un être humain plus dessiné précisément. Mais distinguer clairement la pulsion sexuelle de l’impulsion d’aimer qui naît de l’être, je ne sais pas si c’est un projet jouable, souhaitable » (396-403).

À quoi cède-t-on quand nous cédons à un élan d’aimer ? Derrière cette question très présente pour Thierry s’esquisse une réflexion d’ordre éthique. Au carrefour du rapport au sensible et de la relation amoureuse, il est intéressant de relever que ce que la raison ou la perception ne peuvent rendre clair et distinct, Thierry choisit de le confier à l’expérience : « Il n’est pas simple de distinguer ce qui relève de l’impulsion d’aimer, de ce qui relève de l’élan de l’être de se fusionner à l’autre. Peut-être que ça n’est pas à distinguer, peut-être que c’est l’expérience de l’acte d’aimer ou du choix de ne pas aller dans l’acte d’aimer qui progressivement fait grandir dans le rapport à sa propre humanité et à sa propre êtreté » (391-396).

Nous apercevons ici une certaine sagesse chez notre participant.

L’évolution du projet de vie au contact du sensible (arbre thématique AT3)

Au vu de ce qui précède, nous pouvons avancer que pour Thierry, la rencontre avec le sensible vient redéfinir son projet de vie. Quelques éléments en ce sens ont déjà été présentés mais l’arbre thématique AT3 récapitule cette thématique.

Se tenir dans le lieu de la réciprocité intra-personnelle : un projet de vie

Relation au sensible et objectif de vie sont clairement liés : « Il y a une relation de réciprocité intra- personnelle qui s’installe et qui donne sens à toute une existence qui va être cultivée, dont on va prendre soin, etc. et qui donne le sentiment d’un objectif de vie qui se dessine, à savoir se tenir dans ce lieu-là, qui est un lieu riche de sens et riche d’évolutivité mais qui est aussi un lieu de défi. Ça nous met en présence de la nature changeante, au sens évolutive, de nous même » (89-94). Le projet de vie se définit ainsi dans les termes d’un « renouvellement de soi ».

On voit bien dans cette citation que le choix de Thierry de se maintenir dans un rapport au sensible est un vrai projet de vie. En effet pour lui, le rapport au sensible est « riche de sens » et « riche d’évolutivité». Cependant Thierry est lucide quant à l’exigence du « renouvellement de soi », c’est « un lieu de défi » qui nécessite une adaptation à « la nature changeante et évolutive » de soi.

De plus, comme nous l’avons déjà noté, Thierry n’envisage pas son projet de « naître à soi-même » en dehors d’une dynamique incluant les autres. Il le définit d’ailleurs comme « aller au bout de la liberté d’être soi en présence des autres. » (82-84). Ceci nous semble être un bel enjeu de vie. Il va dans le sens du déploiement conjoint d’un savoir-être et d’un savoir vivre-ensemble.

Apparition d’un tiraillement entre deux projets

Autre point clé, le renouvellement du rapport à l’amour introduit, nous l’avons mentionné, un tiraillement entre « amour amoureux » et « amour de l’essentiel en soi ». Le lecteur pourrait objecter qu’il n’est pas obligatoire que l’enrichissement du rapport à l’amour amène une mise en « concurrence » de ces deux natures d’amour; il pourrait y avoir spontanément complémentarité.

Voyons plus précisément ce que Thierry veut dire : « Je vois dans moi et je vois autour de moi beaucoup de gens qui, dans la rencontre avec le sensible, initient une démarche de vie, de croissance, de transformation et quand sur le chemin de cette existence, la rencontre amoureuse survient, apparaît un deuxième projet qui est de nourrir cet amour et bien souvent, ce deuxième projet entre en concurrence avec le premier qui est de nourrir l’amour avec l’essentiel en soi » (103-109). La force attractive de l’amour est très puissante, mais quand elle est double, quelle est celle qui va déterminer le projet de vie ? Thierry constate : « Donc il y a deux projets, et je m’aperçois également que la rencontre amoureuse a une force attractive immense au point qu’elle peut faire, qu’elle peut occulter le projet essentiel qui serait cultiver l’amour avec le vivant ou l’essentiel en soi » (109-112).

L’évolution du projet de vie au contact du sensible (arbre thématique AT3)

Réconciliation de ces deux projets

Pour Thierry, cette tension n’est pas vouée à se maintenir. À la condition d’un « projet de vie partagé par les deux partenaires », à savoir « le maintien d’un lien avec le sensible » et « l’accès à la liberté d’être soi au milieu des autres », il y a la possibilité d’une « réconciliation entre projet amoureux et projet du sensible. » Dans les propos de Thierry :

On peut progressivement se laisser découvrir un mode d’existence dans lequel on n’est pas tiraillé entre deux projets : le projet d’être en relation avec l’essentiel en soi et le projet d’être en relation avec la personne que l’on aime. Et on finit par trouver des modalités d’existence où ce tiraillement se fait de plus en plus faible. Et donc pour moi, une des influences du rapport au sensible dans la relation c’est d’offrir l’opportunité de sortir d’une existence où la personne est tiraillée entre un projet fondamental fondateur de rapport à l’essentiel en soi et un projet qui serait plus un projet d’accomplissement humain, affectif, amoureux, d’expression au contact de l’amour de l’autre » (116-125).

Pour Thierry, cet accès à un « projet de vie unifié » demande cependant du temps, « beaucoup de temps » (81). Le temps est un allié.

L’amour est Un

Revenons pour finir sur la genèse de cette unification des projets de vie, qui trouve sa source dans la qualité unifiante de l’amour tel qu’il se donne à vivre depuis le rapport au sensible. Thierry développe : « Au fond, je pense que l’amour est UN mais il y a un parcours à faire jusqu’à […] vivre au contact de ce lieu de l’amour dans lequel la source est identique au contact de son amoureuse et de son amoureux et au contact de cette vie dans soi et au-delà de soi. Ça n’est pas immédiat, ça n’est pas immédiat » (125-129).

Il est important de noter que cette expérience de l’amour vécue au contact du sensible fait naître dans un premier temps une tension en enrichissant les projets de vie. Puis que cette même expérience, dans sa dimension évolutive, apporte la résolution de cette même tension : « La première propriété du sensible, c’est cette propriété d’unifier. A travers le rapport au sensible, le lien à l’expérience d’aimer fait contacter une unité. L’expérience d’aimer la vie en soi, l’expérience d’aimer la vie en l’autre, l’expérience d’aimer le goût de soi, d’aimer le goût de l’autre, d’aimer la rencontre avec l’autre : il y a un dénominateur commun qui contribue à donner de l’unité à l’existence tout en ménageant de la diversité » (155-160).

L’amour qui se donne à vivre depuis le sensible aurait-il alors pour vertu de sortir l’individu de ses tiraillements internes et de ses ambivalences en permettant une unification de ses projets de vie ? C’est ce que Thierry semble avancer.

Lire le mémoire complet ==> (Rapport au sensible et Expérience de la relation de couple)
Mémoire de Mestrado en Psychopedagogie Perceptive
Université Moderne De Lisbonne