Le mouvement du logiciel libre comme public récursif

By 23 March 2013

Le mouvement du logiciel libre comme « public récursif »

Cette stratégie de lobbying citoyen a des racines profondes dans la culture du logiciel libre. Jérémie Zimmermann affirme ainsi à propos de La Quadrature du Net :

« C’est sur l’éthique du logiciel libre qu’on élabore nos actions, éthique qu’on essaye d’élargir à d’autres menaces et à d’autres enjeux »4. On peut ici faire l’hypothèse que l’idéal utopique du logiciel libre – la libre circulation de l’information – se situe au cœur des revendications, mais aussi des pratiques expérimentées par les militants du free software en matière d’activisme politique. Ces pratiques reposent en effet pour une large part sur des outils de partage de l’information et de production collaborative, comme le wiki ou le quadpad5.

1 Valérie PEUGEOT, entretien cité.
2 Fred COUCHET, entretien cité.
3 On pourra du reste remarquer que les responsables de La Quadrature du Net définissent celle- ci comme une « caisse à outils citoyenne ».
4 Jérémie ZIMMERMANN, « Logiciel libre et économie de la contribution : le temps de la déprolétarisation », op. cit..
5 Le quadpad est un éditeur de textes collaboratif.

La Quadrature du Net a appliqué ce type de démarche au personnel politique, en développant l’outil Mémoire Politique, qui a pour but de collecter des informations sur chaque élu français et européen : « Comment le contacter, quels sont ses mandats en cours et passés, un bref Curriculum Vitae, comment a-t-il voté sur des textes clés, etc. »1

L’objectif est d’« offrir aux citoyens une vision claire de ce que font leurs élus », et de « lutter contre l’amnésie politique »2. Il est aussi d’utiliser les données sur les votes et les décisions des députés, afin d’attribuer à chacun un score, qui soit le reflet du degré d’adéquation entre son action et les positions défendues par La Quadrature du Net. Le collectif citoyen affecte ainsi chaque acte législatif (vote, proposition d’amendement, etc) relatif aux dossiers qu’il suit d’un coefficient, positif ou négatif; ce qui lui permet ensuite de calculer dans quelle mesure chaque élu a « bien » ou « mal » exercé son mandat, en fonction des décisions effectives prises par celui-ci3.

Il faut en outre préciser que l’outil Mémoire Politique étant « libre » au sens du logiciel libre, il peut être utilisé et modifié par d’autres individus ou organisations. Ses développeurs espèrent ainsi qu’à l’avenir chaque association attribuera son propre score aux élus, en fonction des thématiques qu’elle suit et des positions qu’elle défend. Au final, le citoyen pourrait ainsi juger de l’action législative de chaque député, à l’aune de « l’expertise politique » d’intermédiaires en qui il aurait confiance. Il évaluerait par exemple les actions en matière de droit d’Internet en fonction du score attribué par La Quadrature du Net; les positions en matière environnementale en fonction du score attribué par Greenpeace; la pertinence des votes sur les questions de santé en fonction du score attribué par Act Up, etc.

1 Cf. http://www.laquadrature.net/wiki/Aide:Memoire_politique (consulté le 19/07/2011). Une version 2 de cet outil est en développement, et peut d’ores et déjà être consultée à l’adresse suivante : http://memopol2.lqdn.fr (consulté le 19/07/2011). Cette deuxième version devrait rendre l’utilisation de l’outil plus simple pour le non-informaticien, et permettre de développer de nouvelles fonctionnalités, comme la data visualisation ou l’interconnexion avec d’autres outils d’empowerment citoyen, comme Pippi Longstrings. Précisons aussi que le collectif « Regards citoyens » (cf. http://www.regardscitoyens.org), ainsi que les sites www.nosdeputes.fr et – sur un monde plus humoristique – www.deputesgodillots.info créés en 2009 en réaction aux débats autour de la loi Hadopi et en partie par les mêmes personnes, s’inscrivent dans une démarche tout à fait similaire de mis en visibilité de l’activité des parlementaires. Le même genre d’initiative se retrouve à l’étranger, par exemple avec le site www.theyworkforyou.com au Royaume-Uni.
2 Laurent PEUCH, « Mémoire Politique 2.0 – Hackez les parlements avec la Quadrature », conférence donnée aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre, Strasbourg, 12 juillet 2011.
3 On pourra par exemple consulter les scores obtenus par les députés français au Parlement européeen, à l’adresse suivante : http://memopol2.lqdn.fr/meps/country/FR/ (consulté le 19/07/2011)

Plus généralement, l’action des collectifs les plus politisés du logiciel libre se comprend dans bien des cas comme une lutte contre l’opacité et la rétention d’informations qui caractérisent nombre de lieux de pouvoir. L’ACTA a ainsi été vigoureusement dénoncé, non seulement en raison du contenu du texte, mais aussi en raison du secret ayant entouré son élaboration. Pour les « libristes » il s’agit donc – notamment grâce à un certain nombre d’outils directement inspirés du logiciel libre comme Mémoire Politique – de redonner une visibilité citoyenne à des questions politiques techniques, complexes, ou volontairement « enfouies ». L’un des sens profonds du free software est bien de « rendre les choses publiques », qu’il s’agisse de programmes informatiques ou d’une proposition de traité international, comme l’affirme avec justesse Christopher Kelty1.

Ce dernier propose d’appliquer le concept de « public récursif » (recursive public) au mouvement du logiciel libre. Il faut entendre par là que celui-ci est « vitalement concerné par l’entretien et la transformation des moyens techniques, légaux, pratiques et conceptuels de sa propre existence en tant que public »2. Ainsi, tous les combats politiques menés par les « libristes » (contre les DRM, les brevets logiciels, pour la neutralité du Net, etc.) ont pour enjeu premier de préserver les conditions même de leurs pratiques de « libristes », et plus largement l’existence d’Internet en tant que sphère d’expression indépendante des pouvoirs économiques et politiques. Et ils utilisent pour ce faire les moyens mêmes qu’ils entendent pérenniser. L’ouverture et la transparence sont donc à la fois les buts de l’engagement et les moyens utilisés pour que celui-ci soit productif.

Le mouvement du logiciel libre invite donc – particulièrement en son versant le plus politisé – à questionner le développement, en lien avec le déploiement d’Internet, d’une « sphère publique authentique »3, accueillant des débats contradictoires et favorisant un engagement accru des citoyens dans le processus politique. Il semble que les pratiques de « lobbying citoyen » expérimentées par les collectifs de « libristes » représentent globalement un pas dans cette direction, dans un contexte qui demeure marqué par un profond déficit démocratique à tous les échelons du pouvoir et de la société4. Nous rejoignons ainsi Christopher Kelty dans sa description des militants du free software en tant qu’« activistes engagés en faveur d’une société civile indépendante et légitimement puissante, et dont les discussions et les délibérations ont des effets réels sur les formes de pouvoir constituées auxquelles elles se confrontent »1.

1 Christopher KELTY, Two Bits, op. cit., p. X.
2 Ibid., p. 3.
3 Christopher KELTY, « On the Culture of Free Software », entretien avec Geert Lovink disponible en ligne : http://networkcultures.org/wpmu/geert/interview-with-christopher-kelty- on-the-culture-of-free-culture/ (consulté le 20/07/2011).
4 Sur ce sujet on pourra se reporter aux analyses de Cornelius Castoriadis, notamment sur le mouvement de « privatisation » dans les sociétés contemporaines, qui demeurent nous semble-t- il d’actualité (voir par exemple Cornelius CASTORIADIS, « La démocratie comme procédure et comme régime » in La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe IV, Paris, Seuil, 1996, p. 221-241; Cornelius CASTORIADIS, « Une “démocratie” sans la participation des citoyens » in Une société à la dérive, Paris, Seuil, 2005, p. 203-209). On pourra aussi mentionner les ouvrages suivants : Gérard MENDEL, Pourquoi la démocratie est en panne. Construire la démocratie représentative, Paris, La Découverte, 2003; Jacques RANCIÈRE, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005; Jacques CAPDEVIELLE, Démocratie : la panne, Paris, Éditions Textuel, 2005. On citera aussi l’approche originale de Philippe Breton, qui rattache le malaise politique dans nos sociétés à un déficit du « parlé démocratique » et des « compétences pratiques dans les domaines de la parole et des relations avec autrui » (Philippe BRETON, L’incompétence démocratique, Paris, La Découverte, 2006, p. 11).

Depuis plus d’une dizaine d’années, les luttes menées par le mouvement du logiciel libre ont contribué à porter certaines questions techniques à l’attention du public, et à ouvrir un débat sur les types de régulation juridique les plus à même de servir l’intérêt général dans un monde interconnecté par Internet. Ces luttes véhiculent une utopie concrète, qui consiste à mettre l’idéal de libre circulation de l’information en adéquation avec de nouvelles pratiques citoyennes, faisant pièce à la monopolisation de la chose politique par quelques uns, que ce soit au nom d’une expertise supposée ou d’une vision excessivement dichotomique de la démocratie représentative. Les « libristes » témoignent ainsi d’une volonté de ne pas réduire la participation des citoyens au seul mécanisme institutionnel de l’élection2, et de trouver de nouveaux modes d’action permettant à la société civile d’influer sur les décisions prises par les responsables politiques.

1 Christopher KELTY, « On the Culture of Free Software », op. cit..
2 Ce qui constitue une version somme toute assez « faible » de l’idéal démocratique. Comme le disait Cornelius Castoriadis avec la vigueur qui lui était coutumière : « Ce n’est pas participer que de voter une fois tous les cinq ou sept ans pour une personne que l’on ne connaît pas, sur des problèmes que l’on ne connaît pas et que le système fait tout pour vous empêcher de connaître » (Cornelius CASTORIADIS, « Le projet d’autonomie n’est pas une utopie » in Une société à la dérive, op. cit., p. 18).

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie