La création de contenu éducatif, Web comme machine textuelle

By 11 March 2013

4.3 Le Web comme machine textuelle

Le Web est un monde visuel. Un regard rapide nous permet d’identifier plusieurs médias qui cohabitent dans le cyberspace : images, vidéos, sons, animations 2 et 3D, logiciels exécutables, etc. Mais de tous ces médias, le Web est surtout peuplé par des textes.

Comme nous le verrons, le Web se base fondamentalement sur les signes alphabétiques pour fonctionner, dénoter et connoter. C’est-à-dire que le Web est une machine essentiellement textuelle dans la mesure où on l’accède et on le manipule à travers et par des modalités d’écriture.

Or, cette révolution numérique du texte vient mettre en question notre rapport historique avec l’écriture. Roger Chartier [CHA 96] a indiqué que l’environnement, le support, les modalités d’inscription du texte ne sont jamais neutres mais bien essentielles dans ces relations qui unissent la connaissance que les hommes ont des textes et les connaissances que les textes donnent aux hommes.

Dans ce sens, les capacités du Web pour écrire et représenter l’écriture exploitent bien des modèles existants auparavant à travers la remédiation, mais elles instaurent aussi d’autres possibilités propres aux environnements informatiques. C’est sur cette direction que plusieurs chercheurs ont observé deux facteurs primordiaux qui ont empêché une évolution vers des usages pédagogiques innovateurs sur le Web. D’une part, la traduction littérale de modèles provenant de la communication orale comme le support privilégié pour la transmission des savoirs et, parallèlement, la reproduction (la copie) de caractéristiques et propriétés de l’imprimé dans le Web sans tirer profit des avantages du statut numérique du médium.

Cette partie se propose d’introduire aux fondements généraux qui déterminent la création de contenu sur le Web. Dans cette optique, nous désirons nous situer au-delà de toute discussion qui confère plus d’importance à la tradition écrite qu’à la tradition orale, longuement étudiée depuis les dialogues platoniciens (le Phèdre en est un cas exemplaire). Nous adopterons plutôt une posture de réciprocité et de complémentarité.

4.3.1 Le statut du texte numérique

Analysé séparément, le texte joue un rôle particulier au sein de dispositifs informatiques. Selon Emmanuël Souchier [SOU 03a], l’écriture informatique est constituée de « couches de textes » successives qui doivent réaliser la transition entre les codes illisibles de la machine et les langages socialisés de l’homme. Avec le numérique, l’écriture et le texte sont à la fois l’objet et l’outil. L’objet, en ce qu’elles sont avant tout dédiées aux pratiques d’écriture; l’outil, car les logiciels pour faire fonctionner la machine sont écrits selon une logique textuelle.

À présent, nous distinguons trois couches, suivant la classification proposée par Jeanneret et Souchier [JEA 99].

4.3.1.1 Code binaire

Cette couche couvre l’ensemble du matériel informatique et des outils logiciels qui permettent de faire fonctionner l’ordinateur. Nous sommes devant la manipulation des codes binaires; illisibles à l’homme et qui nécessitent des outils appropriés pour y accéder.

4.3.1.2 Architexte

Le texte qui apparaît à l’écran est placé dans une autre couche, celle de l’architexte, qui régit le texte et lui permet d’exister. Les architextes sont des outils textuels qui permettent l’existence de l’écrit à l’écran, représentant sa structure et commandant son exécution et sa réalisation.

Dans cette couche, le caractère ambivalent de l’écriture et du texte comme objet et comme outil est bien exemplifié par la pratique de la programmation. Citons Jay D. Bolter : « La programmation, par elle-même, peut être défini comme l’art de construire des structures symboliques dans l’espace de l’ordinateur -cette définition fait de la programmation un type d’écriture » [BOL 01 : 30].

4.3.1.3 Texte à l’écran

Cette couche comprend le texte qui s’affiche à l’écran, elle fait référence à ce que Souchier (et al.) ont appelé l’« objet texte » : « un objet matériel et singulier qui contribue au processus de communication et y apporte une organisation signifiante particulière » [SOU 03b : 36].

Le texte est compris comme objet qui communique sa fonction primaire et ses fonctions secondaires. Il porte en lui-même une conception des processus de communication et des implications qui ne se réaliseront qu’une fois actualisées par les acteurs (auteurs et lecteurs).

La couche du texte à l’écran met en évidence la complexité des fonctions primaires et secondaires associés à un média. Le texte est en tension permanente entre homogénéité et hétérogénéité. D’une part, il doit respecter les modèles qui lui donne forme (direction, articulation, assemblage de structures complexes) et d’autre part, il se présente sous des formes variées (comme contenu d’un nœud, comme lien, comme label d’un bouton, comme titre de menus, etc.).

Le texte est donc un lieu de passage de formes et de concepts; il est message, discours et média tout à la fois.

4.3.2 Texte de réseau

Dans son état de texte à l’écran, l’objet hypermédia est un « texte de réseau », définit par Souchier, Jeanneret et Le Marec comme « un objet en tension entre plusieurs définitions possibles, réunies par l’idée d’une organisation matérielle de signe de nature diverse, engageant une activité physique et intellectuelle » [SOU 03b : 96].

Pour ces chercheurs, le texte de réseau n’est pas une simple suite de mots, mais un agencement de signes divers : images, mots, images de mots, schémas, éléments plastiques, etc. Ces auteurs résument bien la manière dont le texte de réseau prolonge diverses dimensions du texte lié au support papier :

* potentiels de signification liés au support : pensons aux possibilités de modifier le format d’un texte ou d’effectuer de recherches à l’intérieur d’un corpus textuel;
* multiplicité de codes : le réseau peut être composé de divers médias, mais sa construction reste régie par l’organisation écrite : les ordres de l’écriture conditionnent l’appropriation de messages 477;
* modèles culturels diversifiés : le texte de réseau, comme l’imprimé, résulte de pratiques éditoriales et lectoriales qui convoquent des formes, des genres;
* tension entre homogénéité et hétérogénéité : le texte apparaît sous une forme unifiée, mais il convoque une pluralité de figures (le sommaire, la colonne) et s’ouvre à des emboîtements et des liens;
* objet communicationnel : le texte s’étale à des intentions communicatives propres à la métalinguistique. Il définit des rapports énonciatifs, attribue des rôles, inscrit des marques pour l’interprétation. C’est du contenu et non seulement de l’expression;
* objet fabriqué : le texte est inscrit dans un processus de production, un design, une intentionnalité. D’où le pouvoir qu’ont certains acteurs de conditionner les possibilités d’accéder au texte et d’agir sur lui.

Afin d’exploiter les potentialités offertes par le texte de réseau, la démarche exige une concentration plus attentive sur les éléments qui déterminent sa structure interne. Cela implique de nous centrer sur les codes hypermédias. L’objectif est de mieux cerner les plans d’expression et de contenu ainsi que leurs utilisations subséquentes.

477 Les auteurs indiquent que cette organisation écrite est valable même si le réseau contient autre chose que de l’écrit. Nous sommes en accord avec ce postulat seulement dans les cas où l’écrit et les médias se trouvent dans un même espace, c’est-à-dire affichés tous les deux en même temps à l’écran. N’oublions pas que le Web support l’affichage d’une ressource directement à l’écran, sans passer par le balisage du HTML. Dans ces cas, l’organisation peut varier. Elle peut opérer aussi bien par la Gestalt de codes iconiques (quand nous sommes devant des images pures) [SAI 87, ECO 88] que par la logique du layout, ou logique de l’image [KRE 03] (quand nous sommes devant des schèmes ou des graphiques qui mélangeant textes, images, trames, carrés et d’autres figures, comme une totalité signifiante).

Pour nous, cette perspective est un type d’usage constructif s’ajoutant aux autres types étudiés dans le chapitre précédent et ayant ceci d’original qu’elle envisage une production créative, une production qui cherche à proposer de nouveaux cadres d’usage et de fonctionnement. Nous considérons que le point de départ de la structuration de contenus doit commencer par une analyse des postulats de la théorie de la transtextualité et de la condition arbitraire du signe.

Objet technique hypermédia : repenser la création de contenu éducatif sur le Web
Thèse pour obtenir le grade de Docteur – Discipline: Sciences de l’information et de la communication
Université De Paris VIII – VINCENNES-SAINT-DENIS – U.F.R. Langage Informatique Technologie