Gestion économique du monde virtuel et Incompétence de Linden Lab

By 9 March 2013

§2. Une prétendue autorité monétaire.

A. De la gestion d’une société à la gestion économique du monde virtuel.

Le Linden dollar n’a pas été crée par les résidents de Second Life. Linden Lab, société privée Californienne, gestionnaire de l’univers est depuis la naissance de Second Life à l’origine de l’émission du Linden dollar. Au départ, il n’était qu’un simple accessoire du monde virtuel. Il est devenu très vite un élément central du monde et un outil indispensable de la politique de Linden Lab.

Au départ, de 2001 à 2003 les recettes de Linden Lab étaient constituées :
– du paiement des abonnements mensuels en dollars américains, pour accéder à Second Life comme cela se faisait dans tous les mondes virtuels;
– des taxes en Linden dollars automatiquement débités sur le compte des avatars, pour les objets qu’ils faisaient entrer dans le monde. Pour la société Linden Lab, c’était un moyen de gérer le monde et « une manière simple d’empêcher les résidents de surcharger les serveurs d’un trop grand nombre d’objets. »47 Pour les résidents le Linden dollar est devenu l’instrument de la politique fiscale de Linden Lab.

Ces pratiques ont été très vite impopulaires et ont provoqué de la part des résidents une révolution ! Pendant cette période, pour améliorer son image et inspirer de nouvelles adhésions, Linden Lab fin 2003 a « pris trois décisions politiques considérées comme radicales à l’époque :

1. Mettre fin aux abonnements mensuels (le modèle de recette standard de presque tous les mondes virtuels) et facturer plutôt des honoraires mensuels pour « l’utilisation de terrains virtuels.»
2. Annoncer une politique plus libérale pour l’achat et la vente de devises officielles dans le monde et s’ouvrir au marché de l’argent véritable.
3. Reconnaître les droits de propriété intellectuelle légalement applicables des résidents sur les objets et les scripts créés dans le monde. »48

Les résultats de cette politique n’ont pas été immédiats, mais à partir de ce moment-là, le monde virtuel a été en constante expansion.

Ainsi, depuis l’été 2005 Second Life connaît une période de forte croissance. Le début de cette période coïncide avec la mise en place par Linden Lab de LindeX, un marché interne de change entre Linden dollars et dollars américains « transformant effectivement la devise virtuelle en un système de micropaiement. » 49

Aujourd’hui, la monnaie est une devise universelle dans Second Life, toutefois non reconnue par aucun système bancaire, utilisée pour tout achat/vente de biens ou services virtuels. Elle est facilement convertible par les résidents qui peuvent acheter ou vendre des Linden dollars en échange de dollars américains sur LindeX ou en échange d’euros sur des sites similaires de tierces parties à condition que ceux-ci soient accrédités par Linden Lab (nul n’est à l’abri des Linden dollars frauduleux et Linden Lab se réserve le droit de les confisquer !).

47 Rymaszewski, Michael. Second Life, le guide officiel. Ed. Pearson. 2007, page 281.
48 Rymaszewski, Michael. Second Life, le guide officiel. Ed. Pearson. 2007, page 282-283.
49 Rymaszewski, Michael. Second Life, le guide officiel. Ed. Pearson. 2007, page 289.

B. Incompétence de Linden Lab.

Linden Lab n’est pas un État ou une banque centrale. Cette société assure même officiellement qu’elle n’est que prestataire d’hébergement et que tous les contenus sont créés par les utilisateurs. Elle admet seulement être éditeur pour la forme initiale du moteur de recherche et pour les deux îlots « Orientation Island » et « Linden Village »50. Elle précise à ses utilisateurs actuels ou futurs de manière régulière dans le site, ou dans ses règles de bonne conduite et dans ses dispositions contractuelles, qu’elle n’est pas responsable de leur action, qu’elle n’a pas à intervenir dans leur litige, que c’est un monde où ils sont libres surtout économiquement….

Mais, Linden Lab joue totalement dans Second Life (et en partie dans la réalité), « le rôle d’État ou de banque centrale, d’organe de régulation, fixe les prix de sa monnaie, fixe le système et les règles d’échange, gère l’offre et la demande, fixe les cours de sa monnaie. »51

Son fondateur Philip Rosedale précise d’ailleurs dans l’interview qu’il a accordé à l’association SL Camp à Paris le 25 avril 2008 que « les sources de revenus principales de Linden Lab proviennent des comptes Premium (abonnement pour la propriété de terrain), de la création de nouvelles îles et de la gestion de l’économie, entre autres par l’émission de L$ pour accompagner la croissance de l’économie. »52

Il ajoute par ailleurs lorsque l’un des membres de l’association, lui pose la question « Quelle est votre vision de l’économie virtuelle dans 10 ans ? (Inflation, impôts, immobilier, etc.) », que « …l’internet est un phénomène global, je ne suis pas sûr à propos des impôts mais a priori les transactions y échapperont. De même pour l’inflation, nous ajoutons de nouvelles devises, ce qui est la bonne technique, il est pourtant très difficile de créer un système monétaire à moins que tout le monde ne l’utilise. »53

Linden Lab n’est en effet ni un État, ni une banque centrale, ni même une simple banque, mais cette société cumule les prérogatives des trois entités sans en avoir la qualité ni les ressources pour garantir la stabilité et la pérennité du système aux résidents qui lui font confiance.

Peut-être conscient de cet état de fait, Philip Rosedale, qui a passé la main en mai 2008 à Mark Kingdon, (jusque-là PDG d’Organic, un fabricant de produits high-tech) en lui confiant la direction de l’entreprise, dit de lui : « Il est brillant, il a fait de l’économie, dirigé une entreprise. Je reste président non exécutif et me consacrerai à ce qui me passionne : le produit, la technologie, la stratégie. »54

50 TGI Paris, 2 juill. 2007, UDAF de l’Ardèche et autre c/Linden Research et autres.
51 Salina, Florian, Responsable au Foreign Exchange de Banque Pictet & Cie. « Le Linden dollars sur le marché des changes » (Interview réalisé par Grégoire Pennone). Esens. 12.03.2008
52 Rosedale, Philipp, fondateur de Second Life. « Conférence de Philipp Rosedale à Paris. » 25.04.2008, (interview réalisée par Robert Vinet et Jean-Michel Billaud Président d’honneur de l’atelier BNP-Paribas). SL Camp. 02.08.2008http://slcamp.wordpress.com/2008/05/05/philippe-rosedale-a-paris-transcription-25-avril-2008/
54 Collet, Valérie. « Le fondateur de Second Life quitte ses fonctions de DG. » Le Figaro.fr. 28/04/2008. Le Figaro. 30.07.2008

Lire le mémoire complet ==> (Risques juridiques générés par le « système monétaire » de Second Life)
Mémoire en vue de l’obtention du Master 2 professionnel droit de l’internet public
Université Paris-1 Panthéon Sorbonne

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