Évolution du couple au fil des siècles, Relation de couple

By 5 March 2013

Évolution du couple au fil des siècles

Nous avons choisi de présenter ici un historique de l’évolution de la figure du couple, en nous appuyant sur les travaux de Paule Salomon, philosophe et psychothérapeute (2000; 2005). Notre projet n’est pas tant de proposer une perspective historique que de mettre en lumière certaines modalités d’articulation entre partenaires, toujours à l’œuvre aujourd’hui. À partir de sa pratique de terrain, l’auteur nous affirme en effet que les modèles qu’elle présente « cohabitent toujours dans notre société et dans notre propre vie » (Salomon, 2000, p. 55). Nous sommes donc encore aujourd’hui porteurs de dynamiques relationnelles issues du passé. Pour mieux comprendre cet héritage représentationnel et comportemental, nous allons maintenant survoler les modèles recensés.

Précisons au passage que P. Salomon confirme la mutation actuelle des rapports humains. Elle avance d’ailleurs que la relation des hommes et des femmes est aujourd’hui dans une ère de transformation majeure, « sans doute l’une des plus importantes, des plus fondamentales de notre histoire » (Ibid., pp. 48-49).

P. Salomon décrit et partage l’évolution du couple en six modèles : « Le couple matriarcal, qui donnait la prédominance à la femme, a engendré le couple patriarcal, qui accorde toujours la prééminence à l’homme, suivi du couple révolté ou conflictuel, conséquence inévitable de tout rapport de force. La sortie du conflit commence avec le couple éclairé qui peut évoluer en couple lunaire puis en couple androgyne » (Ibid., p. 55).

Le couple matriarcal

C’est le couple des origines situé dans les quelques seize mille ans de préhistoire, à l’époque où « la notion de Dieu était féminine; […] les valeurs féminines irriguaient une civilisation pacifique novatrice » (Ibid.).

Pour Salomon cette phase matriarcale est vécue, dans la période actuelle, lorsque la femme est enceinte. Pour elle, c’est une période privilégiée pour chacun des partenaires. En effet, dans l’idéal, c’est une phase où la femme est à son apogée de douceur et où l’homme se découvre un nouveau sens à sa vie. Malgré tout, pour certains hommes, le passage de leur « femme en femme-mère » est délicat à gérer d’autant plus que parfois celle-ci, au lieu de déployer sa féminité, se transforme en véritable « mama» (Ibid.).

Le couple patriarcal

Il fait suite au couple matriarcal. En effet, après une longue période « féminine », c’est une civilisation guerrière, masculine qui voit le jour. Celle-ci « prédomine sous l’égide du Dieu-père » (Ibid.). Ce modèle, « homme dominant et femme soumise, est encore le modèle le plus courant dans notre société malgré l’apparition d’autres modèles. Selon le principe initial du patriarcat, l’homme règne en maître tout-puissant sur sa femme et ses enfants sur lesquels il a droit de vie et de mort » (Ibid., p. 59). Soulignons qu’aujourd’hui, confronté à la volonté d’autonomisation des individus dont nous nous sommes fait l’écho précédemment, ce schéma qui initie une dynamique relationnelle « homme dominant, femme dominée » pose de vrais problèmes. Non seulement, il n’est plus d’actualité mais de plus, il porte une ambivalence décrite ainsi par Salomon : « la femme va s’efforcer de ressembler à ce modèle de femme soumise qui lui est proposé. Mais en aliénant sa liberté, elle va perdre en partie ce qui la rendait désirable » (Ibid., p. 60).

Se pose au passage la question de ce que nous aimons chez l’autre, qu’il ressemble à nos attentes, à nos projections ou qu’il puisse être lui-même ?

Le couple conflictuel

De nos jours, le couple patriarcal devient inévitablement conflictuel. Dans ce modèle, « chacun projette sur l’autre des identités qu’il ne peut pas accepter pour lui. C’est toujours l’autre qui est l’égoïste, l’insensible, l’obsédé, etc. Chacun s’enferme dans le ‘j’ai raison, tu as tort’, sans possibilité d’établir un pont de communication réel. La femme est en situation de révolte et l’homme, se sentant menacé, adopte un comportement plus tyrannique» (Ibid., pp.63-64).

Les dynamiques relationnelles aperçues dans cette citation sont de plusieurs ordres : système de projection, déresponsabilisation face aux difficultés rencontrées, incapacité à communiquer authentiquement. Les partenaires se placent ici en « troisième personne », restent à distance du problème réel et n’envisagent pas de remise en question de leur modalités d’être.

Autre élément clé, le couple conflictuel se situe dans un système binaire, sans possibilité de modulation. Le jeu relationnel bourreau-victime prédomine, entrainant ainsi une relation de plus en plus conflictuelle. « Le couple s’installe alors dans le manège effrayant du sadomasochisme. [ …] Tous deux sont de plus en plus malheureux et coupés d’eux-mêmes » (Ibid., p.6).

Le couple éclairé

Les conditionnements évoqués précédemment sont puissants mais nombre de personnes tentent malgré tout de dépasser la modalité relationnelle dominant-dominé. Ce tournant est décisif car c’est le début d’une relation de couple plus mature. Mais le travail est de taille et le recours à un accompagnement est fréquent. Pour l’auteur, d’ailleurs, « tout le travail de la psychanalyse, de la psychothérapie et les techniques d’éveil en général se fondent sur la possibilité de ce passage » (Ibid., p. 65). Ces approches se présentent tout d’abord comme une aide à la prise de conscience, à la reconnaissance par chacun de ses mécanismes de fonctionnement.

« La relation dominé-dominant est en voie de dépassement par le jeu de la prise de conscience et de la bonne volonté. […] Chacun commence à reconnaître que son conflit extérieur avec l’autre a ses racines dans un conflit intérieur avec lui-même. C’est le début d’une transformation profonde » (Ibid.).

Nous constatons ici un changement d’attitude radical par rapport au couple conflictuel. Chacun des protagonistes semblent en effet accepter de s’approprier sa part de responsabilité dans le jeu relationnel. De victime des situations, les personnes deviennent participantes et attentives aux modalités du rapport à soi et à l’autre. Dans les mots de Salomon, « le couple éclairé comprend qu’il a commencé avec un désir de symbiose, qu’il a découvert la différence et qu’il peut maintenant apprendre à s’enrichir de cette différence et retrouver une autre forme de symbiose » (Ibid.). Mais face à cette opportunité d’apprendre et d’enrichir les modalités du rapport à soi et à l’autre, se pose le problème du « comment s’y prendre ? » Pour Salomon, toujours : « les limites de ce couple éclairé, c’est de savoir intellectuellement les choses et de ne pas parvenir à les appliquer » (Ibid.).

Il n’est donc pas simple de renouveler véritablement représentations et comportements. Cette mutation passe en effet par une redéfinition de soi et de la relation, que le sociologue S.Chaumier formule en tant que « déliaison amoureuse », passage de « la fusion romantique au désir d’indépendance » (op. cit.).

Le couple lunaire

Historiquement, c’est là l’avant-dernier couple décrit par Salomon. Le couple lunaire est constitué d’une femme qui, après être devenue transmetteuse de vie dans le couple matriarcal, après avoir été dominée dans le couple patriarcal, après s’être révoltée dans le couple conflictuel et après s’être associée à son partenaire pour un renouvellement de la relation dans le couple éclairé, devient dominante. Les tendances s’inversent donc, ne résolvant pas le déséquilibre relationnel, bien au contraire. Pour l’auteur, en devenant dominante à son tour, la femme « reste coupée de sa dimension d’amour. Elle est toujours dans la peur vis à vis de l’homme, elle le manipule habilement, elle le méprise aussi secrètement […] À juste titre, ces femmes font peur à beaucoup d’hommes qui sentent en elles une menace de castration » (Salomon, 2000, op. cit., p. 66). Face à ces femmes qui s’affirment haut et fort, tentent de se placer des hommes eux-mêmes en pleine mutation. Ayant abandonné le modèle patriarcal, ils « se cherchent une nouvelle identité et sont par là même affaiblis. […] Le couple lunaire est donc formé de deux êtres en pleine transformation mais qui retombent dans le piège dominant- dominé » (Ibid.).

À la faveur de ces constats, nous pouvons mesurer qu’au niveau de la réalité des rapports sociaux, il n’est pas simple d’accéder à de nouveaux repères ni de se dégager véritablement des modèles du passé.

Le couple androgyne : le couple solaire/lunaire

« Ce couple solaire-lunaire qu’on pourrait aussi appeler couple androgyne réunit deux êtres qui ont pris conscience d’eux-mêmes et de leurs besoins, qui tentent de s’aimer eux-mêmes tout en aimant l’autre. Il semble que notre époque permette ainsi l’émergence d’un modèle de couple qui ouvre une trame de paix entre le masculin et le féminin. […] La guerre millénaire des sexes chercherait-elle une voie d’apaisement à travers des sensibilités nouvelles ? » (Ibid., p 67).

Rappelons que pour l’auteur, « l’androgynie » évoquée renvoie ici à une forme particulière de réciprocité intra personnelle : le dialogue au sein de l’individu, entre ses composantes masculines et féminines. Il y a certes là une piste en direction d’un déploiement de nouvelles potentialités, une tentative de mettre en place un « couple intérieur » avant ou afin de réaliser une « couple extérieur ».

Mais l’auteur n’évoque-t-elle pas une utopie quand elle énonce :

Les deux partenaires sont solitaires et solidaires, ils vivent une complicité complémentaire sans rechercher une fusion névrotique. Ils cultivent l’art de rester indépendants tout en étant unis à l’autre. La rencontre des corps s’accompagne d’une rencontre des âmes. La tension érotique s’accompagne d’affinités esthétiques, de complicités de cœur et d’esprit. […] Le couple androgyne cherche des accords intimes et subtils qui s’inscrivent dans la durée, il explore toutes les composantes de la bipolarité et joue alternativement de l’activité et de la passivité. […] On ne reste plus ensemble par habitude ou ‘pour les enfants’, mais parce que l’on est heureux ensemble. […] La femme solaire et l’homme lunaire ont l’un pour l’autre tous les visages de l’amant-amante, père-mère, fils-fille, etc. (Ibid., pp.69-70)

Ce que ce modèle a d’exemplaire est qu’il sort l’être humain de son ambivalence – ni avec toi, ni sans toi – et de l’emprise du système binaire. Ici, les opposés se côtoient sans s’annihiler, bien au contraire. Un respect mutuel semble être à l’œuvre. Dans la société actuelle qui a tendance à encourager l’hypertrophie du Moi, un tel couple est-il possible ? En tout cas, qu’il puisse être pensé nous semble déjà prometteur.

Pause en forme de synthèse

Que retenir de ces modèles pour notre étude ? La lecture des pages qui précèdent peut inviter à plusieurs réactions. Sommes-nous en présence de lieux communs, d’une vision « basique » des figures de la relation de couple ? Nous l’avons évoqué dans l’examen des pertinences scientifiques, au domaine de l’amour, « les lieux communs abondent » et de plus, chacun est convaincu de détenir une part de « science » en la matière (Chaumier, op. cit., p.10). Avons-nous au contraire quelque chose à apprendre du regard de P. Salomon qui pourrait baliser le territoire que notre enquête entend explorer ? Pour aller dans ce sens, nous proposons de synthétiser les éléments présentés précédemment sous la forme d’un tableau à deux colonnes : la première recense les dynamiques relationnelles considérées comme non productives de nouvelles manières d’être, la seconde rassemble les directions d’innovation. Certains éléments du tableau qui suivent n’ont pas été évoqués jusqu’ici; ils sont extraits d’une lecture plus complète des propositions de l’auteur.

Tableau 9 : Vers un nouveau mode relationnel

Relation en tant que répétition des modèles en place

Relation en tant qu’œuvre à créer

Survie, peur, rapport de force, lutte

Confiance, accueil de la différence

Projection sur l’autre

Prise de conscience de ses propres mécanismes

Déresponsabilisation (l’autre est la cause des difficultés)

Responsabilisation par rapport au jeu relationnel

Le conflit est avec l’autre

Le conflit peut être en soi

Idées en tant qu’instrument de domination

Idées en tant que croyance relative

S’imposer = durcir sa position

S’affirmer = assouplir sa pensée et sa vie

L’amour est extérieur à soi

L’amour est intérieur à soi

Système binaire, sans possibilités de modulation (conflit des contraires : bourreau/victime, tort/raison…)

Logique du paradoxe (accueil des contraires :

amour de soi / amour de l’autre…)

Logique d’exclusion

Logique d’ouverture

Mystification de l’être

Accès à l’essence de l’être (amour inconditionnel)

Vivre coupé de soi

Entrer dans la présence

Ensemble et pourtant seuls : vers de nouveaux questionnements

En fin de son ouvrage intitulé Bienheureuse infidélité, P. Salomon aborde sans détour les questions de l’amour, du couple, de l’engagement et de la liberté (2005, op. cit., pp.301-316) :
– le fait de vivre en couple est-il synonyme d’exclusivité sexuelle ?
– l’amour est-il monogame par essence ?
– la fidélité est-elle une vertu ou un besoin de sécurité, de propriété ou encore une facilité, une lâcheté ?
– peut-on mener plusieurs relations à la fois, ou au moins deux, et qu’elles s’enrichissent l’une l’autre, ou y a-t-il toujours déséquilibre, rivalité, épanouissement de l’une au détriment de l’autre ?
– l’homme et la femme sont-ils faits pour vivre ensemble ?
– tout engagement est-il synonyme d’aliénation personnelle ?
– l’engagement est-il un ennemi de l’amour ?
– faut-il redéfinir l’amour ?
– l’amour s’accommode-t-il du partage ?
– la jalousie est-elle un sentiment à dépasser ?
– la notion de propriété privée est-elle l’ennemie de l’amour ?
– de la dépendance à l’indépendance, inventerons-nous un troisième terme ?

Ces questions ne sont bien sûr pas des questions faciles et bien entendu, l’auteur se garde bien de formuler des réponses catégoriques. Elle nous invite plutôt à nous mettre en marche en direction d’un nouvel horizon, celui de l’autonomie : « l’autonomie nous cherche autant que nous la cherchons. Dépendant comme le tout petit enfant que nous avons été, en quête d’indépendance dès que nous avons pu marcher, cherchant à nous affranchir des parents et des exigences sociales, souvent contre-dépendant, c’est-à-dire luttant aveuglément contre nos dépendances et nous enfonçant un peu plus en elles, découvrant et acceptant notre interdépendance pour parvenir finalement aux rivages d’une autonomie » (Ibid., p.315).

D’autres auteurs abondent en son sens (Chaumier, op. cit.; Hefez, 2002) mais dans les ultimes pages de son livre au titre provocateur, P. Salomon nous offre un regard éclairant et riche de cette expérience d’avoir presque « tout vu » au pays des relations amoureuses, des années 1970 à nos jours.

Le premier élément sur lequel nous nous attarderons s’annonce par un questionnement, un de plus : « Sauver le couple, est-ce sauver l’amour ? Du couple pilier de la famille nous évoluons au couple formé de deux interdépendants en voie d’autonomie. Comment préserver des territoires individuels et des territoires communs ? Est-il possible d’aimer sa liberté et celle de l’autre ? Serons-nous amis ou amants ? » (Salomon, 2005, op. cit., p. 317). La question est posée : si le couple pose manifestement d’immenses défis au projet de croissance des personnes, pourquoi se battre pour le rénover ? En 1979 déjà, Évelyne Le Garrec (1981) écrivait, à propos de sa lutte pour obtenir une meilleure répartition des tâches à l’intérieur du couple : « Se battre à l’intérieur du couple, c’est épuiser, dans une bataille quotidienne, jamais gagnée, toujours à engager à nouveau, une énergie qui ne pourra plus s’employer ailleurs… C’est jouer la carte de la réforme du couple, comme les travailleurs jouent celle de la réforme du l’entreprise ». Et E. Badinter de conclure à sa suite : « En vain » (op. cit., p. 320).

À la faveur du cadre pratique, nous avons évoqué quelques-uns des défis que représente le processus du renouvellement du moi qui accompagne le rapport au sensible. Faut-il donc questionner dès son origine le projet d’emmener le renouvellement du moi à s’exprimer dans les territoires de la relation de couple ? Le couple ne se présente-t-il pas comme un cadre sclérosé qui ne ferait qu’ajouter aux difficultés de la transformation ? Dans notre étude, nous nous ouvrons à la possibilité que le rapport au sensible ne connaisse pas l’exclusion, au sens où il rapproche de soi autant que d’autrui. Et nous estimons donc que le carrefour « rapport au sensible et relation de couple » n’est pas uniquement un carrefour de fait, dû à la situation de vie des personnes en présence. Non, nous laissons la porte ouverte à la possibilité que ce carrefour soit fécond, exigeant certes, mais riche de prises de conscience et d’opportunités d’apprentissage et d’épanouissement.

Un constat s’impose toutefois dans notre pratique de psychopédagogue : les personnes que nous accompagnons sont dans un état chronique de « manque de soi » (Bois, 2007). Elles sont en quelque sorte absentes à elles-mêmes. Nous convergeons ici avec la pensée de P. Salomon : « Nous sommes tous hommes et femmes à la recherche de notre partie manquante. La difficulté du couple vient de ce que nous cherchons en dehors de nous ce qui se trouve en dedans. Nous tentons de faire l’unité avec l’autre alors que nous ne pouvons pas réellement y parvenir sans avoir avancé dans notre propre unité intérieure » (2005, op. cit., p. 319). Toutefois, là où l’auteur invite à l’androgynie comme voie de l’unité intérieure, nous investissons dans une autre direction : celle de l’unité qui naît naturellement du rapport au sensible. Certes, P. Salomon voit juste quand elle appelle à la fidélité à soi-même : celle-ci « demande de cultiver l’état amoureux non plus comme un rapt, une dépossession de soi, mais comme la permanence d’un état intérieur qui change la manière de se positionner face à l’autre » (Ibid.). Mais nous ne nous reconnaissons que partiellement dans les chemins qu’elle propose pour cela. Seul son appel à « entrer dans la présence » nous semble converger avec le projet qui naît de la rencontre avec le sensible. Son invitation faite aux partenaires de s’éveiller à la « rencontre subtile » est louable mais les mises en situation pratiques de la psychopédagogie perceptive nous semblent autrement plus puissantes (Ibid., pp. 320-327). Reconnaissons-lui le mérite de mettre en scène le corps. N’affirme-t-elle pas que « le sens du couple passe par les sens. Les sens donnent accès à l’essence. » ? (2000, op. cit., p. 77). « C’est seulement par la pratique qu’on peut espérer changer ses vieilles structures de pensée », affirme l’auteur (2005, op. cit., p. 323). C’est donc au travers d’exercices d’approche amoureux mettant en jeu sensualité, caresse et respiration que l’auteur invite les couples désireux de se donner les moyens d’un changement à explorer de nouveaux horizons.

Autre proposition que nous trouvons chez de nombreux auteurs comme G. Corneau par exemple (2000) et P. Salomon, encore : travailler à « savoir s’isoler » (2005, op. cit., pp. 329-336), c’est-à-dire apprendre à aménager des temps et des espaces de solitude, d’autonomie, pour se ressourcer. Notons cette recommandation de l’auteur : « chacun doit trouver le moyen de se ressourcer aux forces de la vie sans aller puiser chez l’autre » (Ibid., p. 348). Au sein du couple, il est parfois si difficile d’aménager les conditions d’une solitude qui construit, que certains préfèrent entrer dans la catégorie des couples dits « non-cohabitants ». La solitude choisie participe pourtant à la croissance de chacun. Et de plus elle développe la force d’être soi, allégeant du même coup les attentes projetées sur l’autre. En effet, « un partenaire amoureux ne peut pas se substituer à notre développement inachevé » (Ibid., p. 349).

L’expérience de consultante de l’auteur lui fait avancer que « en l’absence de l’autre, non seulement [l’homme et la femme] survivent, mais encore ils s’épanouissent, même si leur âme a parfois un peu de nostalgie. À ce stade du développement, personne ne voudrait cependant revenir en arrière, personne ne regrette les folies du fusionnel initial » (Ibid.). Savoir être seul est aussi savoir s’approcher de l’autre et « préserver son mystère, même dans la présence » (Ibid.).

Le défi le plus grand pour un véritable renouvellement du couple semble être cependant autour du projet suivant : « aimer sa liberté, aimer celle de l’autre ». Quand cette liberté concerne la sexualité, les enjeux culminent. Même s’il est clair pour beaucoup de couples que le désir peut s’épuiser quand l’un des partenaires renonce à sa liberté d’être, quand la liberté implique la possibilité d’une sexualité extraconjugale, les difficultés sont grandes. De son accompagnement des personnes vivant en couple mais qui explorent une sexualité plurielle, P. Salomon, dégage le constat suivant : « deux croyances fondamentales semblent s’affronter dès qu’on garde une sexualité nomade : ‘le désir vivant est libre’, ‘le véritable amour est exclusif’, chacun veut mener de front ces deux objectifs et, à un moment, l’un l’emporte sur l’autre » (Ibid., p.338). Et l’auteur de mentionner que généralement, les schémas d’exclusivité font un retour en force. La femme, tout particulièrement, semble heureuse dans l’exploration d’une telle liberté mais bien souvent, quand elle rencontre un homme exclusif, elle a l’impression de rencontrer l’amour véritable. P. Salomon conclut : « Les structures d’un amour exclusif sont toujours présentes et vouent d’avance une expérience d’ouverture à l’arrêt » (Ibid., p.339).

Pour l’auteur, si quelque chose ne va pas au pays de l’amour, « la cause de l’amour n’est pas perdue » (Ibid., p.351). P. Salomon mise sur une démarche de conscience, de la part notamment des personnes évoluant en couple et sur leur volonté d’incarner de nouvelles manières d’être. Il lui semble ainsi possible de passer d’un « couple formé par deux dépendants au couple de deux interdépendants en voie d’autonomie » (Ibid., p.352). La question des mécanismes reposant sur l’immaturité de l’un ou des deux partenaires est essentielle. Cette immaturité de fait induit une illusion concernant l’amour lui-même : « Nous voulons être aimés, nous avons besoin d’amour pour combler le vide qui est en nous et nous proposons de l’amour à l’autre pour mieux l’attirer vers nous ». L’auteur ose ici parler de « cannibalisme amoureux » pour qualifier cette dynamique extrêmement répandue (Ibid., pp.353-354). La bonne foi des partenaires n’est pas en cause, selon elle, mais la culture contribue à la mystification de l’amour. Tant que la personne n’apprend pas à se remplir par elle-même – à sortir du « manque de soi », dirions-nous dans notre pratique – aucune issue véritable ne semble possible. L’amour est alors trop souvent cause de souffrance, de déception, de destruction : « les relations amoureuses de fusion et d’oubli de soi sont autant de fournaises qui calcinent l’être plutôt qu’elles le vivifient » (Ibid.).

En lien avec l’essentiel et pourtant ensemble

Ainsi, la quête de l’essentiel en soi semble se présenter comme la seule issue réaliste aux mécanismes à l’œuvre dans le couple. La véritable liberté semble poindre quand la personne entrevoit l’immensité en soi, à la faveur de la reconnaissance de son essence intérieure qui se fait « palpitation permanente » (Ibid., p.356). La conclusion de notre parcours aux côtés de P. Salomon s’énoncera autour de l’examen de la délicate articulation entre « la fidélité à l’autre, la fidélité à soi-même et la fidélité à l’unité » (Ibid., p.357). En la matière, il n’y a pas de modèle unique mais des choix possibles. Le rapport à la fidélité entendue comme exclusivité des pratiques sexuelles est à nouveau sur le devant de la scène. S’il est urgent de « démythifier l’amour romantique », l’auteur questionne : « Peut-on espérer sortir la fidélité de sa gangue aliénante et lui donner son sens noble de fidélité à soi et de fidélité à l’unité ? » (Ibid., p.359). Pour l’auteur, d’ailleurs, « l’infidélité conjugale n’a de sens qu’à travers la monogamie. » En marge de cette figure de la monogamie et de ses codes qui régissent très largement les rapports de couple dans notre société d’aujourd’hui, P. Salomon risque la figure de la « polyfidélité », véritable changement de paradigme. Il n’est pas dans notre projet ici de détailler toutes les composantes et enjeux de cette figure. Ils restent complexes. Précisons que pour l’auteur : « l’infidélité entre dans la catégorie du négatif judéo-chrétien alors que la polyfidélité a l’avantage d’être un mot neuf à connotation descriptive, relativement neutre. Une personne polyfidèle est une personne qui ne s’engage pas sur un contrat d’exclusivité sexuelle ou affective » (Ibid., p.359). Quel sera alors le nouveau contrat ? L’auteur en esquisse les lignes fortes :

Ne pas acheter l’autre, ne pas le retenir, par l’argent, la gentillesse, la renommée, la cruauté, le plaisir sexuel, ne pas l’addicter à soi, ne pas s’enfermer en lui. Le réseau des dépendances et des mensonges personnels est trop serré pour qu’on puisse s’assurer de non-appropriation de l’autre; tout au plus pouvons-nous suivre une courbe qui tend à exercer une hygiène des comportements pour progresser vers la liberté comme nous progressons vers la lumière (Ibid., p.164).

Cet appel à une « hygiène des comportements » nous semble à retenir. Mais les voies de passage proposées par P. Salomon sont radicales :

L’une des solutions consiste peut-être à faire céder la barrière de la monogamie pour se confronter à la jalousie, à cette préférence irréductible que chacun a pour soi-même et qui nous empêche de pouvoir être heureux de ce qui rend l’autre heureux. Comment se fait-il que l’on puisse se sentir si misérable du simple fait que l’autre ait rencontré quelqu’un qui le rend vivant et joyeux ? Dépasser cette première couche réactionnelle, c’est entendre chanter les anges. (Ibid.)

La proposition est ambitieuse. Et l’auteur le sait. Il y a là « un grand coup de sabre dans le tissu patient de nos certitudes et de nos habitudes » (Ibid., p.94). Mais pour P. Salomon, « la polyfidélité est éthique en ce sens qu’elle oblige l’être à dépasser ses misérables peurs de perdre. » (Ibid., p.359) L’auteur est lucide : en l’occurrence, les mots « sont plus faciles à écrire qu’à vivre » (Ibid.). Mais la synthèse entre les besoins individuels et les exigences du couple n’est-elle pas à ce prix ?

En conclusion, l’auteur dégage deux logiques à l’œuvre dans les couples d’aujourd’hui : « la logique des couples qui considèrent que vaille que vaille ils doivent se discipliner pour rester fidèles et exclusifs avec un partenaire unique et celle des couples qui considèrent que leur objectif est d’ouvrir leur couple sans porter atteinte à leur engagement l’un vers l’autre » (Ibid., p. 360).

Mais attention toutefois, P. Salomon nous avertit : « la bonne volonté d’un certain nombre de pionniers pour expérimenter le couple ouvert n’est pas en cause. Par contre, beaucoup se heurtent à leurs limites affectives et s’aperçoivent qu’ils ont préjugé de leurs forces, qu’ils sont trop blessés ou qu’ils ont trop peu confiance en eux pour vivre une déstabilisation amoureuse » (Ibid., p. 363). Le renouvellement du couple, s’il doit passer par un changement du rapport à la fidélité, représente donc un véritable challenge.

D’autre part, ne nous y trompons pas, l’invitation de P. Salomon à l’ouverture n’est pas une dérobade : « N’y a-t-il pas [un mensonge personnel] à vouloir aimer deux hommes à la fois, ou deux femmes ? Sommes- nous plus libres ou plus heureux parce que nous vivons deux relations ? À qui échappons-nous, à l’enfermement monogame ou au dialogue avec nous-mêmes ? ». Jusque dans la figure de la polyfidélité, retenons que c’est surtout le face-à-face avec soi-même qui sera révélateur de la justesse du choix de chacun.

Dans la démarche de renouvellement du moi proposée en psychopédagogie perceptive, nous avons coutume de dire qu’il n’y a qu’une certitude qui tienne, à savoir qu’il va falloir renoncer aux idées que nous avons sur tout. Quelle que soit la, ou les figures de relation de couple qu’une personne en démarche de transformation au contact du sensible se laisse découvrir, il est donc certain que ce parcours ne lui fera pas faire l’économie d’un travail au carrefour de la fidélité à l’autre, de la fidélité à soi et de la fidélité à l’unité. À ce titre, les propos de P. Salomon qui concluent l’ouvrage que nous avons souvent cité jusqu’ici peuvent être à méditer :

La fidélité, le fusionnel, la dépendance se donnent la main pendant que l’infidélité, l’indépendance, la différenciation se répondent. Sans cette bienheureuse infidélité, la conscience n’aurait pas entamé son parcours d’individuation. L’affirmation individuelle gagne du terrain, nous avons la nécessité de réinventer le couple pour n’exclure aucun des termes. La fidélité à soi-même procure un sentiment de liberté intérieure. Infidélité peut s’écrire unfidélité, elle est fidélité à l’unité (Ibid., p. 364).

Nous profiterons de cette double évocation du rapport à l’unité et du mouvement de « changer les choses » pour préciser qu’en psychopédagogie perceptive, le projet de s’ouvrir à une « infinie possibilité de manières d’être » (Bois, 2006, op. cit.). ne signifie pas que la personne provoque le destin, va systématiquement se mettre en porte-à-faux par rapport à ses repères et ses valeurs. Non, si certains pratiquent la voie du renouvellement du moi de cette façon, c’est qu’ils y expriment une tendance au défi et à la transgression des interdits qui leur est propre. Se faisant, ils sont fidèles à eux-mêmes. En matière de dépassement de ses limites, ce n’est pas la personne qui prend la décision ni du jour ni de l’heure, ni des circonstances. Tantôt ce sont les événements de la vie qui s’en chargent, tantôt c’est l’allure même du mouvement interne qui convoque chacun dans un rendez-vous avec ses certitudes et habitudes les plus profondément ancrées. Le renouvellement du moi ne se dirige pas. Et c’est précisément là ce qui fait son caractère unique. Tout au plus se choisit-il, dans un mouvement de consentement à un principe de transformation que la volonté de l’être humain ne saurait diriger.

Pour finir et toujours en rapport avec un projet de transformation des modes de rapport à soi et de rapport à autrui, laissons parler Danis Bois21 qui fait référence à la « voie de la réalité » pour qualifier la démarche faite au contact du mouvement interne :

La voie de la réalité implique la participation d’une analyse très fine, qui sort des sentiers battus de la réflexion commune. Ce n’est pas la chose vue qui est importante, mais le regard que l’on porte sur elle. Ainsi, si tel trait de comportement est insupportable, il faut changer non le comportement, mais le regard porté sur lui.

Il en est de même avec les attitudes d’autrui : doit-on demander à l’autre de changer d’attitude pour être en harmonie avec soi-même ou doit-on changer son regard sur l’attitude de l’autre ? S’accepter tel que l’on est et accepter les autres tels qu’ils sont ne doit pas modifier la structure de sa personnalité, mais simplement son modèle d’appréciation. Or si on regarde autour de soi ou même dans soi, on a une fâcheuse tendance à vouloir changer la structure de l’identité, alors qu’il faut simplement changer le regard et l’appréciation. Il n’y a pas d’autres moyens pour s’aimer soi-même, aimer les autres et se découvrir.

Une fois que l’appréciation change, la structure est inversée. C’est en effet notre regard qui crée l’ancrage de nos attitudes que nous considérons comme perverses et calamiteuses. Or je m’aperçois que l’étudiant, d’emblée, veut changer les structures sur lesquelles repose sa personnalité. C’est un réflexe, cela est naturel car inconsciemment, il sait qu’il possède à l’intérieur de lui une beauté cachée. Cependant, tout se passe comme s’il lui semblait plus facile de changer son comportement plutôt que de renoncer à ses valeurs de jugement et d’appréciation.

En conclusion de ce chapitre sur la relation de couple, nous souhaitons insister sur le fait suivant : la question du couple n’est pas le centre absolu de nos préoccupations. Notre objet de recherche se situe d’ailleurs délibérément à l’intersection du rapport au sensible et de l’expérience de la relation. Donnons ici la parole à A. Desjardins qui est clair à ce propos : « Mais, aussi précieuse que soit la réussite d’un couple, ce n’est pas le plus important d’une existence. Le plus important est que ceux qui ont une demande suffisamment sérieuse progressent sur le chemin de leur liberté intérieure, de leur réunification, de leur non-égoïsme et de leur capacité à être un jour vraiment utiles à leur prochain. Donc, il se peut qu’un échec amoureux, même douloureux, soit une partie du prix à payer pour aller plus loin sur la voie de la connaissance de soi […] » (2000, p. 217).

21 Cette citation est extraite d’un ouvrage de Danis Bois que l’auteur a choisi de ne pas publier à ce jour : La voie du mouvement.

Lire le mémoire complet ==> (Rapport au sensible et Expérience de la relation de couple)
Mémoire de Mestrado en Psychopedagogie Perceptive
Université Moderne De Lisbonne