Diversité des points de départs nationaux des étudiants Erasmus

By 28 March 2013

6.2.2 Diversité des points de départ nationaux et degrés de captivité

Tous les étudiants Erasmus ne sont pas égaux face aux réinvestissements et à la valorisation de leur séjour à l’étranger dans leurs pays d’origine. L’international en début de carrière peut-être un moyen de renforcer son employabilité dans la perspective d’une carrière nationale. Pour les jeunes diplômés italiens pourtant, même si leurs aspirations sont semblables à celles de leurs homologues d’Europe du nord, leurs trajectoires les portent parfois à demeurer beaucoup plus longtemps dans un entre-deux international. Nous retrouvons ici le prix de la situation économique et sociale nationale qui différencie notre population. Pour les étudiants Erasmus britanniques interrogés, l’incidence d’une année d’études à l’étranger ne semble pas être décisive lorsque le parcours professionnel est amorcé dans le pays d’origine. Comme la majorité des étudiants, Jack souligne que l’apprentissage des langues en Angleterre et le séjour à l’étranger ne sont pas des étapes indispensables à la réussite professionnelle :

L’année à l’étranger ne change pas grand chose, parce qu’avec une licence en trois ans, j’aurais fait la même chose, sans l’année à l’étranger. Donc pour moi, c’est cohérent de devoir faire une année supplémentaire, d’aller à l’étranger pour apprendre des langues. Apprendre des langues pour… ta carrière peut-être…

Euh… Pour ma carrière pas nécessairement…. Je n’ai pas fait ça en terme de… Je n’ai pas fait ça pour mon futur, parce que je ne pense pas que ce soit vraiment important au Royaume-Uni de connaître des langues d’un point de vue professionnel. Je n’étais pas vraiment intéressé par les cultures des autres pays, mais juste… si vous voulez communiquer avec quelqu’un d’un autre pays… C’est plus intéressant qu’un réel apprentissage de la Culture. Tu ne dois pas aller à l’étranger pour trouver un bon travail au Royaume-Uni.. Je ne me rappelle pas vraiment pourquoi je voulais faire ça… Probablement à cause de mes voyages antérieurs en Europe, peut-être du fait de mon année sabbatique avant d’entrer à l’université (year out)… mon père est hollandais, je suis en fait à moitié hollandais.
Jack, 24 ans, actuellement doctorant92

92 “The year abroad doesn’t change much, because with a 3 years course I would do the same without the year abroad. So seems to me make sense to do a year more to go abroad and learn languages.
Learn languages for… your career maybe…
Hum… For my career not necessarily … I didn’t do in terms of.. I did not do for my future, because I don’t think it is really important in England to know other languages on a professional level. I wasn’t really interested in the cultures of others countries, but just… if you want to communicate with somebody in another country… it is more interesting than actual learning about culture. You don’t HAVE TO go abroad to find a good job in Britain… I don’t really remember why I wanted to do that… probably because of my previous travels in Europe, maybe because of my year out, my dad also… My dad is Dutch. I’m actually half Dutch.”

Les étudiants britanniques interrogés, comme le montre le tableau 64 ci-dessous, sont majoritaires à vouloir travailler dans leur pays. Environ 10% d’entre eux évoquent la possibilité de quitter le Royaume-Uni. Ces derniers sont aussi souvent des étudiants en langues. Ce qui est bien à l’opposé des aspirations de leur confrères italiens, qui sont 30,7% à vouloir poursuivre des études, faire un stage ou travailler à l’étranger après leur séjour. Si nous y ajoutons les 7,9% qui souhaitent faire de la recherche en Italie ou à l’étranger, ce sont donc près de 40% des étudiants Erasmus italiens interrogés qui souhaitent prolonger l’expérience de mobilité. Nos données synchroniques construites à l’aide du questionnaire distribué au retour dans le pays d’origine, ne nous donnent pas la possibilité de vérifier la concrétisation de ces aspirations. Mais l’étude préalable des débouchés professionnels pour les diplômés en Italie nous permet de mieux comprendre ces projets. Nous avons également rencontré de nombreux étudiants italiens expatriés à Bristol, par l’intermédiaire d’un informateur privilégié93, dont nous avons observé et noté minutieusement les façons de penser et d’agir. Ce qui nous permettra d’avancer une analyse plus spécifique à ce pays.

Tableau 64 : Les projets scolaires et professionnels des étudiants ERASMUS -2004-2005-(en pourcentage)

Université de

PROVENCE

Université de

TURIN

Université de

BRISTOL

ENSEMBLE
Projet professionnel précis – secteur privé- dans le pays

d’origine

37,5 31, 5 61 40,7
Enseignement ou concours –

secteur public- dans le pays d’origine

27,0 5,5 9,7 15,5
Création d’entreprise 0,6 0 0 0,3
Poursuite des études à l’étranger 1,3 12,6 2,4 5,5
Stage ou travail à l’étranger 9,2 18,1 4,9 11,4
Recherche dans le pays

d’origine ou à l’étranger

4,6 7, 9 4,9 5,8
Pas de projet scolaire ou

professionnel précis

19,8 24,4 17,1 20,8
Total

N=

100

(152)

100

(127)

100

(82)

100

(361)

= 64,8 p < 0, 001
Source : enquête par questionnaire

93Voir remarque méthodologique dans l’introduction de cette thèse.

Pour les étudiants Erasmus britanniques originaires de l’université de Bristol, le séjour à l’étranger semble finalement être moins un moyen de se distinguer, d’élargir ses horizons ou son employabilité, que pour les étudiants Erasmus des universités de Turin et de Provence. Parmi ces derniers, ceux ayant effectué un séjour dans un pays de l’Europe du Nord ont également des discours bien différents de ceux qui se sont rendus dans des pays d’Europe du Sud, de l’Est ou pays à langue minoritaire. Les caractéristiques scolaires et sociales des étudiants Erasmus suivant leur nationalité, leur établissement et/ou la discipline d’appartenance, constituent également des variables explicatives jugées ici déterminantes.

« S’il y a économie globale, cela implique qu’il y ait marché du travail global et main- d’œuvre globale. Cependant, comme bien des affirmations apparemment évidentes, celle- ci, entendue au sens littéral, est empiriquement fausse et analytiquement trompeuse » nous dit Manuel Castells94. Alors que le capital circule librement dans les réseaux financiers globaux, les travailleurs sont encore fortement contraints par les Etats, les frontières, les institutions, les cultures. Nous avons déjà évoqué que seul 1,5% de la population active globale travaillait en dehors de son pays en 1993, et la moitié au sud du Sahara et au Proche-Orient selon les données de Campbell reprises par Manuel Castells. Même parmi ceux bénéficiant d’une entière liberté théorique de circulation, comme les citoyens européens, seuls 2% travaillaient dans un autre pays membre en 1993, proportion inchangée depuis 18 ans. Il n’existe donc pas un marché du travail européen, même si la Commission l’appelle de ses vœux. De trop nombreux problèmes entravent la libre circulation des travailleurs, dus notamment à la diversité des législations sur le travail et sur la famille en Europe, mais aussi du fait d’un certain « localisme », quelquefois « clientélisme » des recruteurs.

Il n’existe donc qu’un marché global pour une fraction infime de la population active : certains spécialistes qualifiés de la recherche et du développement, l’ingénierie de pointe, la gestion financière, les services avancés d’affaires et du spectacle. Même si, là encore, les « va-et-vient » ne sont pas libres de toutes contraintes et abnégations. Il n’en demeure pas moins que les déplacements de population liés à la guerre et à la famine sont bien plus massifs. Nous ne pouvons nier cependant la tendance historique à l’interdépendance croissante de la main d’œuvre à l’échelle globale, via les firmes multinationales, le commerce international, la concurrence accrue et les modes de gestion flexibles de la population active. Les travailleurs qualifiés du Nord profitent largement du commerce international sur deux plans : d’abord, ils tirent profit de la croissance économique supérieure produite par le développement des échanges ; ensuite, la nouvelle division internationale du travail a donné à leurs entreprises, et à eux-mêmes, un avantage comparatif dans les produits et les procédés à forte valeur ajoutée comme l’explique Adrian Wood.95 En revanche, les employés non qualifiés du Nord souffrent de la concurrence des régions à moindres coûts de production. L’inégalité des salaires s’est parallèlement accrue dans les pays de l’OCDE.

94CASTELLS (M), The rise of the network society, Cambridge, Mass, Blackwell Publishers, 1996, 556p. Traduit de l’anglais par Philippe Delamare : CASTELLS (M), La société en réseaux. L’ère de l’information, Fayard, p271.

S’il n’existe donc pas de marché unifié global du travail, et par conséquent de main d’œuvre globale, l’interdépendance globale de la main-d’œuvre dans l’économie internationale n’en est pas moins visible. Interdépendance qui se caractérise par la segmentation du marché du travail. Ceci est le fruit d’un choix économique et politique des gouvernements et des entreprises, qui ont préféré s’engager dans un « alignement par le bas », en neutralisant les possibilités d’amélioration du travail et en favorisant de hautes productivités. En conséquence, la gestion se décentralise, le travail s’individualise et se segmente. Les nouvelles technologies de l’information permettent en même temps la décentralisation des tâches et leur coordination en réseau de communication simultané. La tendance au recours au travail temporaire, à temps partiel ou indépendant, nous l’avons vu, sous-tend la transformation en cours des modes de travail. La mobilité du travail concerne aussi les emplois qualifiés. Si la plupart des firmes conservent encore un noyau dur de main-d’œuvre fixe, elles font de plus en plus appel à la sous-traitance et au conseil pour des tâches spécialisées. Les analystes distinguent diverses formes de flexibilité : par les salaires, la mobilité géographique, le statut professionnel, la sécurité contractuelle, le travail à la tâche, etc. Toutes ces formes se conjuguent souvent en une stratégie unique, au point que nous présentons souvent comme inéluctable ce qui relève en fait d’une décision d’affaires ou de politique.

95WOOD (A), North-South Trade, Employment and Inequality : Changing Futures in a Skill-Driven World, New York, Oxford University Press, 1994*

Nous voyons donc ici que les étudiants Erasmus répondent plus ou moins consciemment et volontairement à cette injonction à la flexibilité, avec des niveaux de contraintes variables suivant les pays. En effet, dans cet univers de plus en plus concurrentiel, tous les pays européens ne partent pas sur un pied d’égalité avec les autres. La diversité des nationalités qui composent le groupe des étudiants Erasmus est, entre autres, diversité des points de départ nationaux, et donc des conditionnements, des trajectoires et des perspectives objectives d’avenir. L’analyse qui va suivre confirme ainsi que les invariants de l’expérience Erasmus doivent être cherchés, non dans les conditions sociales objectives, mais dans les effets de l’éloignement géographique, temporel et social du pays d’origine. L’homogénéité des situations, des niveaux d’études, des origines sociales (dans une moindre mesure), ne suffit pas à épuiser les principes de l’hétérogénéité de la population des étudiants Erasmus. Le départ à l’étranger est un choix qui se fait par rapport à d’autres alternatives possibles, et l’éventail de ces choix est déterminé au sein des structures universitaires et professionnelles nationales. Ce sont donc les histoires collectives nationales qui permettent de comprendre les différences de stratégies éducatives, migratoires, professionnelles des étudiants Erasmus.

C’est par rapport à chacun des contextes nationaux, après s’être attaché aux caractéristiques communes, qu’il faut faire la distinction entre les situations où le séjour d’études à l’étranger représente une étape presque obligée de la réussite sociale (pour certains étudiants italiens), des voies refuges dans une université massifiée (pour une grande partie des étudiants français), ou encore des choix qui peuvent compromettre les positions nationales si l’éloignement se pérennise (pour certains étudiants britanniques) . Il va de soi que ces types n’épuisent pas la diversité des enjeux sociaux des expatriations et qu’à l’intérieur de chaque pays peuvent coexister les trois situations. Parmi l’ensemble des étudiants mobiles, les termes du « choix » entre trajectoire internationale et retour au pays sont radicalement différents selon les nationalités en particulier. Parce que le développement de la mobilité internationale des cadres est récent dans certains pays, les stratégies transnationales permettent toute une série de jeux et de dynamiques sociales, dont les effets sociaux sont différents suivant les réalités nationales, économiques et sociales. Ces jeux intègrent les systèmes d’enseignement européens de plus en plus précocement.

Enchantement de la vie à l’étranger, grande satisfaction affichée par les étudiants Erasmus interrogés à leur retour, un tableau si enthousiasmant de « l’esprit Erasmus » n’omet-il pas une réalité plus mitigée faite de conditions d’études universitaires détériorées en France, d’une insertion professionnelle des jeunes diplômés difficile en Italie et de manière plus générale, d’une économie de plus en plus tournée vers la flexibilité, la mobilité couplée de la précarité pour une frange de la population, qui sera conduite à changer fréquemment d’emploi et à se déplacer davantage, parfois au delà des frontières pour accompagner le travail. Selon Claude Lacour96, la mobilité réduite définit la captivité. Parce que la mobilité internationale étudiante devient une nécessité pour certains, on pourrait avancer qu’elle entraîne une captivité, (celle-ci allant de pair avec une certaine conception du monde contemporain et avec la perception actuelle de l’espace). Comme nous l’avons vu, parmi les raisons données par les étudiants à leur départ, celle la plus communément reprise est la nécessité aujourd’hui de parler différentes langues. De même, le consensus autour de l’échange, de l’utilité sociale, n’échappe pas aux étudiants.

La mobilité internationale engendre des stratégies d’apprentissage, toujours plus précoces et variées d’acquisition linguistique et cognitive imposée par des rapports de force, dans une société qui s’internationalise. L’insertion dans les réseaux locaux de notabilité reste pourtant un élément essentiel du capital professionnel des professions libérales, nous dit Gérard Noiriel97. Ainsi les déplacements auxquels on voudrait que les étudiants Erasmus aspirent, imposent de recommencer chaque fois un long travail de représentation sociale pour reconstituer sa « notoriété » et des réseaux. Les expatriations ne sont donc pas exemptes de contraintes et peuvent parfois mener à long terme, du fait de l’éloignement des centres décisionnels, à la mobilité perpétuelle ou à l’immobilisme, par l’impossibilité d’un retour souvent souhaité sur les lieux de sa formation ou de son histoire. Le développement des programmes communautaires de mobilité, ne peut être lu indépendamment des nouvelles compositions sociales des flux migratoires et d’une certaine « mondialisation » de l’économie. Nous pourrions avancer que certains étudiants s’obligent, par souci d’adaptabilité et deviennent ainsi captifs de leur mobilité, en en ayant plus ou moins conscience. Mais c’est un discours qui ne peut être généralisé à l’ensemble des étudiants qui partent avec Erasmus, nous l’avons vu, car les destinations et les aspirations des étudiants sont diverses.

96LACOUR (C), « Eléments pour une théorie de la mobilité », In Revue d’économie régionale et Urbaine, n°2, 1981
97 NOIRIEL (G), Le creuset français. Histoire de l’immigration XIXe – XX e siècle, Le seuil, 1988

Néanmoins, on peut dire que le séjour Erasmus constitue les prémices d’une culture migratoire intensive, incontestablement la mobilité engendre la mobilité. Et c’est là un intérêt bien compris des membres de la Communauté Européenne, qui souhaitent faire advenir à la fois une citoyenneté cosmopolite et rendre les individus plus mobiles et adaptables aux changements.

Pour conclure sur ce point, on pourrait dire qu’il est relativement difficile, à partir des ajustements locaux et d’une entrée empirique étroite, de passer aux mécanismes généraux. Mais ce passage permet ne pas rester dans la description et de rentrer dans l’analyse des conséquences de l’accroissement des mobilités. Un des effets indéniables chez les étudiants, est la constitution d’un réseau de connaissances désormais à l’échelle internationale et la peur de l’inconnu évanouie ou du moins amoindrie. Ce qui peut apparaitre comme un excellent moyen de rendre la population plus flexible et ouverte à de nouvelles consommations (et consom’action). Nous allons maintenant, en cumulant et ajustant nos savoirs à ceux d’autres enquêtes déjà préalablement construites, essayer de comprendre qui parmi la population étudiante Erasmus devient plus flexible et adaptable aux changements et dans quelle mesure ?

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN