Des réalités résidentielles différentes suivant les universités

By 26 March 2013

3.2.3 Des réalités résidentielles différentes suivant les universités

Les tableaux suivants donnent une image très nette des différences en matière d’habitat, de processus de décohabitation et d’autonomisation des étudiants dans les trois villes universitaires étudiées. Le tableau 39a ci-dessous montre les tendances parmi la population étudiante en général (« témoin ») dans les trois universités. Plus de 60% des étudiants turinois et 50% des étudiants provençaux interrogés vivaient chez leurs parents lors de l’enquête, alors qu’ils n’étaient que 4% parmi les étudiants bristoliens. A Bristol les étudiants en première année vivent en grande majorité en résidences universitaires et en colocation avec d’autres étudiants par la suite40. A l’université de Turin, parmi le tiers d’étudiants qui ne vivaient pas chez leurs parents, ils étaient majoritaires à partager un appartement41. Enfin à l’université de Provence pour les dé-cohabitants, c’est l’appartement individuel qui était préféré, mais seulement avec 4,8 points de différence par rapport à la colocation. De même la fréquence des allers-retours au domicile familial (tableau 39b) est très élevée parmi les étudiants turinois et provençaux : environ la moitié d’entre eux rentrent tous les week-ends chez leurs parents. Seulement 18,2% des Provençaux et 11,3% des Turinois n’y retournent que quelquefois par an. Ils sont par contre à Bristol, 41,2% dans ce cas. La différence avec les étudiants bristoliens, de loin les plus affranchis de la tutelle familiale, est sans commentaire.

40 La différence observée avec la population Erasmus en ce qui concerne le pourcentage de ceux vivant en résidence universitaire est liée à l’âge et au niveau d’études de la population. Les étudiants Erasmus à leur retour sont en général en quatrième année universitaire.
41 L’importance relative de ceux habitant seuls ou avec un conjoint par rapport à la population des Erasmus est due à la composition de l’échantillon: les étudiants de la population témoin à Turin étaient en moyenne beaucoup plus âgés que leurs confrères Erasmus.

Tableau 39a : Habitat des étudiants de la population « témoin » des universités de Provence (UP), de Turin (UT) et de Bristol (UB) en 2004-2005 (en pourcentage)

Vous Habitez : UP UT UB ENSEMBLE
Chez vos parents réunis 37,1 62,4 3,0 38,1
Chez votre mère 12,4 2,0 1,0 4,8
Chez votre père 1,9 0,7 0 0,8
Dans un logement universitaire 6,7 2,0 44,0 15,2
Dans un appartement en coloc. 17,1 19,4 49,0 27,1
Dans un appartement seul 21,9 8,7 1,0 10,5
Dans un appartement ou maison 2,9 4,7 2,0 3,5
avec conjoint
TOTAL 100 100 100 100
(N=105) (N=149) (N=100) (N=354)

= 200,4 p < 0, 001

Tableau 39b : Retour au domicile familial des étudiants de la population « témoin » des universités de Provence (UP), de Turin (UT) et de Bristol (UB) en 2004-2005 (en pourcentage)

Retour chez vos parents UP UT UB ENSEMBLE
Jamais 0 0 2,1 1,0
Quelquefois par an 18,2 11,3 41,2 27,8
Moins d’une fois par mois 9,1 11,3 40,2 25,3
Un week-end sur deux ou trois 18,2 28,3 15,5 19,6
Tous les week-ends 54,5 49,1 1,0 26,3
TOTAL 100 100 100 100
(N=44) (N=53) (N=97) (N=194)
= 82,4 p < 0, 001

Le tableau 40a suivant, confirme l’importance relative de ceux qui habitaient, un an avant leur séjour, en résidences universitaires, parmi les Erasmus provençaux et turinois par rapport aux populations « témoins ». A l’université de Provence, les étudiants Erasmus sont également moins nombreux à vivre chez leurs parents, par contre à l’université de Turin il n’y a pas de différence significative entre les deux populations. L’écart se creuse également à l’université de Provence entre ceux habitant en colocation et ceux vivant seuls, plus nombreux parmi les Erasmus. A l’université de Bristol, comme attendu par rapport au modèle de décohabitation progressif, ils sont plus de 85% à vivre en colocation. Le tableau 40b montre que les étudiants Erasmus provençaux et bristoliens étaient aussi plus nombreux que leurs homologues sédentaires à ne se rendre que quelquefois par an au domicile parental l’année précédant le départ. Par contre pour les Turinois les pourcentages sont sensiblement les mêmes entre « Erasmus » et « témoins ».

Tableau 40a : Habitat des étudiants Erasmus sortants des universités de Provence (UP), de Turin (UT) et de Bristol (UB) en 2004-2005 (en pourcentage)

Vous Habitiez : UP UT UB ENSEMBLE
Chez vos parents réunis 24,5 65,3 1,2 33,3
Chez votre mère 6,5 3,9 0 4,1
Chez votre père 1,9 0,8 0 1,1
Dans un logement universitaire 11,6 9,4 12,2 11,0
Dans un appartement en coloc. 16,1 18,9 86,6 33,0
Dans un appartement seul 37,4 1,6 0 16,6
Dans un appartement ou maison 2,0 0 0 0,8
avec conjoint
TOTAL 100 100 100 100
(N=155) (N=127) (N=82) (N=364)
= 242,4 p < 0, 001

Tableau 40b : Retour au domicile familial des étudiants Erasmus sortants des universités de Provence (UP), de Turin (UT) et de Bristol (UB) en 2004-2005 (en pourcentage)
Retour chez vos parents : UP UT UB ENSEMBLE

Jamais 4,8 2,6 0 2,7
Quelquefois par an 27,6 10,5 58,0 35,7
Moins d’une fois par mois 14,3 7,9 38,3 21,9
Un week-end sur 2 ou 3 36,2 18,4 3,7 21,4
Tous les week-ends 17,1 60,6 0 18,3
TOTAL 100 100 100 100
(N=105) (N=38) (N=81) (N=224)
= 114,4 p < 0, 001

Si l’expérience Erasmus se conjugue souvent au singulier dans les discours étudiants, c’est donc davantage dû à l’accomplissement sur le mode de l’émancipation qui unit à l’étranger, plutôt qu’à des conditions préalables objectives et matérielles semblables. C’est effectivement le départ et la distance du foyer familial, provisoire du moins, qui sont communs à cette population. Néanmoins, même à ce niveau, des différences demeurent dans les façons d’habiter la ville d’accueil selon les appartenances et les pays concernés. Le tableau 41 ci-dessous, montre que plus d’un tiers des étudiants Erasmus interrogés dans les trois universités ont été logés en résidence universitaire lors du séjour Erasmus. Mais cette moyenne cache des disparités importantes, souvent dues aux destinations majoritaires choisies par les étudiants sortants de notre échantillon. 41% des étudiants Erasmus de l’université de Turin s’étaient rendus en Espagne où le parc résidentiel universitaire est peu développé. Ainsi sur les 34 étudiants provençaux et 53 étudiants turinois de notre échantillon qui étaient en Espagne en 2004-2005, 28 et 48 respectivement étaient logés dans le secteur privé. La tendance s’inverse lorsque nous nous s’intéressons notamment au Royaume-Uni, où la totalité des turinois et les deux-tiers des provençaux résidaient dans les campus universitaires. 11% des étudiants Erasmus sortants de l’université de Bristol ont aussi choisi d’habiter seuls, ce qui, comparé aux tendances que nous avons observées préalablement, pourrait être le signe d’un pas supplémentaire dans un processus d’autonomisation déjà avancé. Les italiens sont aussi quelques-uns dans ce cas, même si certains d’entre eux continuent de partager à deux une même chambre universitaire, (tendance extrêmement rare dans nos populations française et anglaise où l’individuation est légion). Par contre on remarque chez les étudiants Erasmus provençaux, qui pour une bonne part vivaient seuls avant leur départ, l’absence de cette situation à l’étranger.

Tableau 41 : Habitat des étudiants Erasmus sortants des universités : de Provence (UP), de Turin (UT) et de Bristol (UB) en 2004-2005 (en pourcentage)
Habitat des étudiants Erasmus sortants des universités : de Provence (UP), de Turin (UT) et de Bristol (UB) en 2004-2005

Ces changements d’habitudes résidentielles semblent cependant être davantage provisoires que définitifs. Le questionnaire d’enquête ayant été distribué immédiatement au retour de l’étudiant dans son université d’origine, il ne nous est pas possible, du moins statistiquement, d’illustrer ce fait. Néanmoins les entretiens passés auprès d’étudiants partis en Erasmus il y a un, deux ou trois ans, confirment ce que nous exprimions préalablement sur les différents modèles de décohabitation suivant les pays. Alors que les britanniques sont relativement nombreux à habiter seuls quelques années après leur départ (encore quelques-uns cohabitent avec d’autres étudiants), un nombre important d’italiens et non négligeable de français sont retournés chez leurs parents. Beaucoup d’étudiants Erasmus français et italiens poursuivent aussi leurs études quelques années après leurs séjours Erasmus, alors qu’il a été difficile de rencontrer des « anciens » étudiants Erasmus à l’université de Bristol, car beaucoup avaient quitté la ville après leur Bachelor’s ou Master’s degree obtenu42. Quoi qu’il en soit, entre les étudiants Erasmus habitant les résidences universitaires et ceux vivant dans des logements en colocation avec une majorité d’étudiants étrangers, l’expérience Erasmus semble être plus souvent celle de la rencontre internationale, que celle de la découverte de la culture locale. Elle est également davantage immersion dans le monde étudiant, qu’ouverture vers un « Autre » social, surtout pour les étudiants de l’université de Bristol (dans une moins large mesure pour les étudiants des universités de Provence et de Turin).

42 Ceux que nous avons rencontrés dont le séjour était daté de plus d’un an, étaient en fait inscrits en doctorat à l’université de Bristol.

***

Ainsi, les contacts qui seront noués lors des voyages comme dans le quotidien, se situent bien dans un cadre universitaire où nous allons voir que le travail académique prend une place importante, contrairement au stéréotype généralisateur du voyageur aux frais de la collectivité. Pour s’éloigner d’une image quelque peu biaisée de l’expérience Erasmus au singulier et voir l’emprise de la sélection sur le vécu étudiant, nous allons donc maintenant nous intéresser très concrètement aux pratiques, aux activités à l’étranger, de manière différentielle suivant les lieux d’origine et d’accueil et les appartenances (locales, nationales, sociales, etc). En effet ces dernières, couplées avec un degré variable d’ouverture du champ des possibles scolaires et professionnels suivant les parcours antérieurs, donnent aux activités de la population Erasmus leurs caractères multiples. Nous verrons cependant en quoi le statut d’étudiant et la position sociale d’étranger contribuent à la création d’un « cercle »43 social, avec des pratiques communes et particulières, qui distinguent les Erasmus des autres migrants et des étudiants « sédentaires ».

43 La notion de cercle est intéressante car elle désigne à la fois une « courbe dont tous les points sont situés à égale distance d’un point fixe, le centre », « ce qui constitue l’étendue, la limite », « une succession d’actes, de faits, de pensées », « un groupement de personnes réunies pour un but particulier » et par extension (cercle vicieux) une situation dans laquelle on se retrouve enfermé, selon le dictionnaire Larousse 1994. Elle permet de rappeler ainsi l’existence et la permanence des centres, des frontières, des pouvoirs et des affinités sélectives à la base des réseaux.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN