De l’open source au crowdsourcing

By 22 March 2013

De l’open source au crowdsourcing

À lire la littérature managériale récente, il est toutefois difficile de savoir si la teneur des recommandations proposées est un effet des succès du logiciel libre, ou plutôt le terreau dont le mouvement open source a émergé. Toujours-est-il que certaines formules chocs, telle celle qui recommande de passer du « command and control » au « connect and collaborate », ne manquent pas d’évoquer les principes de l’open source. Le nouveau « management de l’intelligence collective »1 – qui a pour objectif affirmé de « créer une dynamique de coopérations intellectuelles entre les personnes »2 et de permettre la « fertilisation croisée issue de regards hétérogènes »3 – ne semble pas non plus totalement ignorer les prescriptions de Linus Torvalds ou d’Eric Raymond.

Sur quelques aspects précis, il est possible de repérer une influence plus directe de l’open source sur les pratiques managériales. Google en offre de bons exemples. Le géant de Mountain View met ainsi en œuvre la « gestion par la réputation », c’est-à-dire la motivation des salariés par le souci que chacun a du jugement porté sur lui par autrui4. L’évaluation des projets par les pairs est ainsi pensée comme une incitation puissante à ce que chacun fasse preuve d’excellence, dans ce qui se présente comme une reprise « corporate » des mécanismes de réputation en vigueur dans le monde universitaire, mais aussi dans les grands projets open source.

Google a également fait sien l’adage d’Eric Raymond, « distribuez tôt, mettez à jour souvent, et soyez à l’écoute de vos clients »5, qui recommande de diffuser les nouveautés le plus rapidement possible. L’entreprise californienne confie ainsi à des groupes d’utilisateurs sélectionnés la tâche de tester ses services les plus innovants, afin que ces utilisateurs privilégiés identifient leurs faiblesses, débusquent leurs bogues, voire proposent des améliorations1. Elle reprend ainsi à son compte le principe du « collaborative debugging »2, qui est au cœur de la méthodologie open source.

1 Cf. Olivier ZARA, Le management de l’intelligence collective, M2 Éditions, Paris, 2005. Devant le succès de ce livre, une deuxième édition revue et enrichie est sortie en 2009.
2 Ibid., p. 20.
3 Pierre CHAPIGNAC, « Intelligence collective et communauté ou l’abolition du cerveau solitaire », 11/03/2009, en ligne : http://www.cite-sciences.fr/innovanews/2009/03/11/intelligence-collective-et-communaute-ou-labolition-du- cerveau-solitaire/ (consulté le 16/04/2010).
4 Cf. Bernard GIRARD, « Google en parfait modèle du capitalisme cognitif », in Multitudes, Éditions Amsterdam, été 2009, n° 36, p. 78-83.
5 En version originale : « release early, release often, and listen to your customers ». Cf. Eric RAYMOND, « La cathédrale et le bazar », op. cit..

Plus généralement, il est patent que la réussite des collectifs open source a amené de nombreuses entreprises à s’intéresser de plus près au réservoir de compétences, et de travail bon marché, que sont les utilisateurs. La firme Lego est ainsi célèbre pour avoir été une des premières à tirer partie de la créativité de ses clients « bidouillant » ses briques high-tech Mindstorms3. Les « marchés aux idées » sont une autre illustration de cette tendance générale. Créé en 2001, le site InnoCentive se propose ainsi de mettre en relation des entreprises cherchant des solutions à des problèmes spécifiques de R&D, et des personnes capables de les résoudre. Les entreprises demandeuses postent anonymement leurs problèmes, et les pourvoyeurs de solutions mettent celles-ci aux enchères. Le site a connu un succès important : de grands groupes (Procter and Gamble, Boeing, Novartis, etc.) y ont régulièrement recours, tandis que le nombre de « chercheurs » avoisinerait désormais les deux cent cinquante mille personnes à travers le monde4.

Dans le sillage des collectifs open source, les entreprises ont donc découvert que grâce à Internet « les gens ordinaires, qui utilisent leur temps libre pour créer du contenu, résoudre des problèmes et même faire de la R&D institutionnelle, [sont devenus] un nouveau vivier de main d’œuvre bon marché »5. Cette nouvelle situation a donné naissance à ce que la littérature managériale nomme « l’innovation ouverte » (open innovation6) ou encore le crowdsourcing7. Le mouvement open source semble ici avoir joué un rôle majeur : il a mis en valeur l’importance que pouvaient avoir les utilisateurs dans les dynamiques d’innovation, et il a impulsé le développement d’une véritable économie du logiciel libre, qui est d’une certaine manière le modèle du crowdsourcing. En effet, l’informatique open source est sans doute l’un des premiers secteurs où de grandes entreprises (Red Hat, Novell, etc.) ont réussi à extraire de la valeur à partir du travail de larges communautés de bénévoles (ou du moins de personnes dont la majorité n’est pas salariée par les entreprises en question).

1 Cf. Bernard GIRARD, Une révolution du management. Le modèle Google, Paris, M21 Éditions, 2008, p. 85-86. Précisons tout de même que Google est loin d’être la seule entreprise à mettre à contribution des « bêta testeurs », pratique courante par exemple dans l’industrie du jeu vidéo (cf. Sylvie CRAIPEAU, La société en jeu(x), op. cit., p. 41-42).
2 Cf. Christopher KELTY, op. cit., p. 237.
3 Pour plus de précisions, voir http://mindstorms.lego.com (consulté le 06/09/2009), et Don TAPSCOTT, et Anthony D WILLIAMS, Wikinomics, op. cit., p. 154-156.
4 Cf. Don TAPSCOTT et Anthony d. WILLIAMS, op. cit. p. 115-145 et Paula J. HANE, « InnoCentive Links Problems and Problem-Solvers », Information Today, 25 avril 2011, en ligne : http://newsbreaks.infotoday.com/NewsBreaks/InnoCentive-Links-Problems-and- ProblemSolvers-75075.asp (consulté le 04/05/2011).
5 Jeff HOWE, « The Rise of Crowdsourcing », Wired, n°14.06, juin 2006, en ligne : http://www.wired.com/wired/archive/14.06/crowds.html (consulté le 18/04/2011).
6 Cf. Henry CHESBROUGH, Wim VANHAVERBEKE, Joel WEST (dir.), Open Innovation : Researching a New Paradigm, Oxford, Oxford University Press, 2006.
7 Il s’agit d’un néologisme forgé à partir du terme outsourcing, signifiant « externalisation ».

Le crowdsourcing se révèle souvent être un très bon calcul pour les entreprises, que ce soit dans le domaine du logiciel libre ou dans l’ensemble des secteurs économiques liés à Internet. Le discours managérial s’est quant à lui chargé de rappeler que ce nouveau modèle économique représentait également l’acmé de l’épanouissement personnel et du progrès civilisationnel :

Songez aux possibilités que vous avez en tant qu’individu. Vous n’êtes plus un réceptacle passif de biens et de services. Vous pouvez participer à l’économie sur un pied d’égalité, cocréer de la valeur avec vos pairs et vos entreprises préférées pour satisfaire vos besoins personnels, rejoindre des communautés épanouissantes, changer le monde ou simplement vous amuser. La boucle de la prosommation est bouclée.1

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie