Argumentation hypermédia : l’argumentation dans les hypermédias

By 11 March 2013

3.3 Argumentation hypermédia

Le sujet de l’argumentation dans les hypermédias a principalement été étudié en association avec l’élaboration de textes informatifs, tels que les essais, les articles de recherche ou encore les cours pédagogiques. De fait, les travaux sur ce domaine sont apparus très tôt et constituent aujourd’hui le domaine nommé « hypertextes argumentatifs ».

3.3.1 La notion d’argumentation

En général, l’argumentation se réfère à la forme d’un discours, d’où son rapport avec la rhétorique. Les rhétoriciens classiques considéraient leur discipline comme l’art de la persuasion. Pour eux, la persuasion était une forme sociale de raisonnement qui n’était pas concernée par la logique formelle. Plus récemment, avec la rhétorique moderne de Perelman, les discours persuasifs ont été perçus comme relevant d’une technique d’interaction humaine raisonnable.

Aujourd’hui, le domaine de l’argumentation prend en compte trois aspects [CAR 00] : les produits de l’argumentation appartiennent à la logique; les procédures qui conduisent les arguments appartiennent à la dialectique; et les processus d’argumentation appartiennent à la rhétorique. Les plus récentes théories de l’argumentation sont centrées sur la forme de construction des arguments, sur leur choix et leur utilisation. L’argumentation contemporaine propose de suivre des règles de la logique informelle dans laquelle le raisonnement est toujours dépendant du public auquel on s’adresse.

La production de contenu avec/pour des hypertextes met en question certains principes étudiés par l’argumentation, tel que l’ordre, la structure et la séquence. Dans ce sens, la plupart des efforts consacrés aux hypertextes argumentatifs ont mis l’accent sur la navigation et la surcharge cognitive. Mark Bernstein, par exemple, a nommé « rhétorique de l’hypertexte » l’étude de l’expression efficace de médias interconnectés et propose neuf modèles de navigation basés sur des cycles [BER 99b]. Jakob Nielsen, traitant de la surcharge cognitive, conseille de rédiger des textes plus courts sur le Web et d’inclure une quantité adéquate de liens par page afin d’éviter au maximum une « structure spaghetti » de ressources électroniques [NIE 90].

Cependant, plutôt que d’approfondir ces deux chantiers (la navigation et la surcharge cognitive), nous voulons nous concentrer sur les différences qui se produisent au niveau de l’écriture et de la lecture des arguments dans les hypermédias.

3.3.2 Argumentation et hypermédias

Il est couramment admis que le genre d’un texte prédispose en grande partie sa lecture et son écriture dans la mesure où lecteurs et auteurs agissent différemment devant un texte artistique, littéraire, scientifique ou pédagogique. Néanmoins lorsqu’on crée un texte, on constate des aspects communs à tous les genres : l’usage efficace de la langue, l’organisation de l’information, l’intégrité de l’argument, et l’engagement des lecteurs.

Il convient de dire que ces traits vont au-delà de tout débat porté sur la linéarité des textes. En effet, pour comprendre l’argumentation dans les hypermédias, nous sommes en accord avec Bolter lorsqu’il indique que l’argumentation sans linéarité est une contradiction [BOL 01] et que la linéarité et l’argumentation se trouvent bouleversées par la volatilité de la structure fondamentale des hypermédias.

Une caractéristique commune aux textes argumentatifs sous format imprimé et sous format hypermédia est que l’ordre d’un argument est proposé par un auteur, mais cet ordre n’est pas forcément respecté par les lecteurs. Diverses stratégies de lecture sont employées par les lecteurs afin de distinguer un argument. Une vraie différence entre textes imprimés et hypertextes peut se trouver dans le fait que ces derniers permettent dans certains cas la manipulation dynamique de nœuds et de liens (affichage, effacement, modification…). C’est dans un tel contexte que la tâche complète de l’organisation de l’information réside désormais chez les lecteurs, et non plus chez les auteurs.

Pour cela, le texte d’un nœud quelconque dans un hyperdocument doit posséder une cohérence locale et minimale pour qu’il soit intelligible, une linéarité à l’abri des accès dynamiques qui pourraient le décontextualiser. Ces unités sont souvent nommées des « lexies », terme emprunté à Roland Barthes pour définir une unité de lecture ou une unité de sens : « La lexie comprendra tantôt peu de mots, tantôt quelques phrases; ce sera affaire de commodité : il suffira qu’elle soit le meilleur espace possible où l’on puisse observer le sens » [BAR 70 : 18].

À partir de cette définition, il est évident que des nœuds et des liens sont deux types de lexies explicités par un auteur. Mais, comme il a été remarqué par Stuart Moulthrop [MOU 92], l’argumentation oblige à repenser ces lexies explicites dans le sens où un nœud peut avoir des propriétés des liens et où, similairement, les liens peuvent fonctionner comme des nœuds. Sous cette optique, nœuds et liens jouent des rôles ambigus.

Prenons un exemple. Lorsqu’un lecteur trouve un passage important dans un texte qui est en relation directe avec un concept évoqué avant ou après, il se forme mentalement un lien implicite, même s’il n’y a pas d’hyperlien explicite, qui lui permet de faire des sauts dans le corpus textuel pour revenir à des parties différentes. Les lexies, nous dit Moulthrop, doivent être considérées comme une partie des possibilités innombrables de connections.

Afin de faciliter les déplacements d’un lecteur dans le corpus d’un texte, George Landow [LAN 06] propose la métaphore d’un voyage visant à trouver des points de départ et des points d’arrivé explicités par le biais de l’argumentation. Il indique que l’une de tâches majeures d’un auteur d’hypertextes est de faire connaître à ses lecteurs ce qu’il va découvrir en cliquant sur un lien.

Locke Carter analyse également cet aspect avec les expressions « primacy effects » et « recency effects », faisant ainsi référence à la première et à la dernière chose, consécutivement, qu’un lecteur découvre à l’intérieur d’un nœud [CAR 00]. De cette manière, le lecteur aperçoit effectivement l’argument, même si ce n’est pas dans l’ordre pré-établi par l’auteur. Carter et Landow suggèrent que les connexions entre les liens, explicites ou implicites, doivent correspondre à une logique discernable d’arrivées et de départs.

Dans ce scénario, le concept de structure retrouve son importance. Jocelyn et Marc Nanard se situent du point de vue de l’auteur et indiquent justement : « Lorsqu’un hypertexte est développé, l’auteur lui donne une structure selon ses intentions rhétoriques et la sémantique propre du domaine. Le contenu d’un nœud est ensuite élaboré à partir de cette structure planifiée. Un auteur expert travaille et pense en termes d’hypertexte et plus en termes de documents imprimés » [NAN 91 : 331].

Nous sommes devant une nouvelle situation. Les auteurs écrivent des arguments différemment avec des hypertextes qu’avec d’autres supports d’écriture. En effet, outre la considération d’une possible navigation linéaire ou non linéaire d’un texte, l’auteur doit penser en termes figuratifs et rhétoriques. C’est-à-dire qu’un auteur doit réaliser des hypertextes tout en réfléchissant au support qui va les représenter. L’intérêt est donc d’utiliser l’espace hypermédia comme une partie de l’argument et non juste comme un simple média.

Une telle approche a été abordée par J.D. Bolter sous le nom d’écriture topographique : « Lorsqu’on divise nos textes en unités topiques, les organise dans une structure connectée et les conçoit dans ces aspects spatiaux et verbaux, nous écrivons de manière topographique » [BOL 00 : 36].

Pour ce chercheur, l’écriture topographique implique une abstraction des parties d’un essai dont la valeur ajoutée est de fabriquer un aperçu plus clair du squelette de la structure. Des symboles topiques associés à un texte peuvent être les titres, les chapitres, les sections, les notes de bas de page, la bibliographie…

Cette approche peut effectivement faciliter l’argumentation dans les hypertextes à condition que l’on puisse trouver des traits communs à toutes les tâches argumentatives (au moins dans un domaine donné avec des intentions spécifiques). De cette manière, le producteur d’un hypertexte disposera d’une structure prédéterminée pour travailler; une structure souscrite par un code sémantiquement reconnaissable qui servira comme base à l’argumentation par le biais du langage.

Objet technique hypermédia : repenser la création de contenu éducatif sur le Web
Thèse pour obtenir le grade de Docteur – Discipline: Sciences de l’information et de la communication
Université De Paris VIII – VINCENNES-SAINT-DENIS – U.F.R. Langage Informatique Technologie