Représentations du cancer pédiatrique et Classes sociales au Brésil

By 17 February 2013

III.3 L’interprétation de la maladie : Les causalités et les représentations du cancer.

III.3.1.2 Les représentations et les classes sociales

Notons qu’il existe une différenciation, au niveau de la représentation de la maladie, entre les classes sociales, et en fonction des métiers exercés. Cette différence porte tant sur l’aspect de la maladie, que sur l’étiologie et le traitement.

De plus, la symbolique du cancer est très forte. Dans la mesure où il s’agit d’une maladie dont on ne connaît pas l’étiologie, il reste à se reporter à ce qu’on entend, ce qu’on lit, ce qu’on voit…103

Cette signification symbolique pourra avoir des conséquences directes sur le traitement, la rééducation, le processus de réintégration sociale : les associations mythiques et les superstitions (risque de contagion…) liées au cancer peuvent entraîner un rejet des assurances, des employeurs, des proches (RAZAVI et DELVAUX, 2002). Pour minimiser ces conséquences, il faut se préoccuper des distinctions entre les différents publics atteints.

Dans les classes populaires, les gens seraient plus enclins à considérer la maladie comme un accident : si le corps est silencieux, il va bien. Il est intéressant de voir qu’il existe des opinions différentes sur l’espérance de vie, ce qui favorise une certaine perception de la maladie qui devient un « accident imprévisible et brutal » (ABDELMALEK et GÉRARD, 1995, p.48). Quant aux traitements, ce qui nous est montré alors, c’est que la maladie est un accident qui fait basculer la vie et pour lequel on a besoin d’un remède qui puisse rétablir l’ordre.104 Etant donné que l’accident arrive soudainement, le patient veut que la solution apparaisse également de façon systématique, quasiment en « syntonie ».

103 « Le cancer apparaît, après la lèpre, la peste, la tuberculose, la syphilis, comme une maladie à haute signification symbolique. Il est facile de comprendre l’aliénation, l’isolement et les dramatisations (apparentes ou cachées) qu’elle provoque chez ses victimes. » RAZAVI, DELVAUX et de COCK(2002) p.74

104 « Si la maladie est un accident soudain, il sera demandé au médecin « un remède de cheval », un remède énergique et magiquement instantané. Ainsi peut-on noter au passage la grande valeur symbolique de la piqûre, dont l’efficacité est souvent attribuée au côté « expéditif » du geste » (ABDELMALEK et GÉRARD, 1995, p.48).

Nous touchons là une des véritables raisons qui justifient la recherche d’autres alternatives de traitement, surtout dans le cas du cancer : la nécessité d’avoir des réponses immédiates. Même si cela apparaît plutôt comme une caractéristique des classes supérieures, les membres des classes populaires, de toute façon, voient leur vie- ou la vie d’un proche- menacée soudainement et pour eux le contraste temporel qui oppose la vitalité interrompue par un déséquilibre soudain et une solution à long terme, en l’occurrence le traitement oncologique conventionnel, n’est pas compréhensible; ils ont donc le droit de chercher ailleurs.

En santé, la prévention serait la plus grande astuce des membres des classes plus favorisées. Chez eux, la maladie « serait appréhendée préalablement, suivant des signes et symptômes avant- coureurs » car ils sont habitués à l’anticipation, aux manifestations perceptibles d’une maladie et celle- ci reste moins un accident « qu’une longue perversion de la santé », car elle est en rapport avec le temps; la maladie « s’inscrit dans le temps » (ABDELMALEK et GÉRARD, 1995, p.48)105.

Mais les programmes de prévention en matière de santé s’appliquent à toutes les classes sociales et correspondent à la recherche d’une homogénéisation des pratiques; cependant le travail est complexe car il faut bien cerner le public en question… Il faut comprendre que les valeurs du groupe ont une place qui ne sera pas forcement remplacée par les nouvelles acquisitions. Les nouvelles informations seront « réinterprétées » afin d’être utiles (ABDELMALEK et GÉRARD, 1995, p.45).106

En contrepartie, dès qu’on se voit dans une situation de risque alarmant, par exemple les femmes anticipant un cancer du sein, on ne participe pas à ce programme de prévention. Et nous pourrons encore dire que cela ne dépend pas spécifiquement des classes sociales. L’hypothèse serait que ces femmes pensent qu’il n’y a plus rien à faire et, pire, ce sentiment d’impuissance agirait comme un élément dissuasif : la perception même d’un risque élevé n’est pas une raison suffisante pour surveiller le problème (RAZAVI et DELVAUX, 2002).107

105 « Ceci explique une relation plus favorable aux principes de prévention : ne pas manger trop, faire des bilans médicaux réguliers, suivre un régime, etc. » Abdelmalek va encore plus loin, faisant un rapport entre le système de santé préventif , tel qu’il fonctionne chez les sujets plus favorisés et les diagnostics psychiatriques : « Luc Boltanski va jusqu’à transposer ces attitudes au domaine de la psychiatrie, notamment la psychiatrie légère, qui constituerait une sorte de privilège réservé aux classes supérieures. Pour le paysan non fortuné, la névrose est un luxe. Il s’accuserait plutôt de paresse…(…) » ». (ABDELMALEK et GÉRARD, 1995, p.48)

106 Ce qu’Abdelmalek et Gérard (1995, p.45) disent c’est que « Les difficultés liées à la transmission de nouvelles informations sont inséparables de la réinterprétation de ces dernières par un ensemble de valeurs et d’usages appartenant à un groupe donné. »

107 Razavi et alii. (2002b, p. 56) concluent que « cela s’oppose aux modèles linéaires associant perception d’un risque et comportement positif de santé » et il établit un parallèle entre la représentation de la maladie dans les différentes classes sociales et le cancer : il y a un moment donné, où la maladie peut narguer tous les processus de prévention, de soins, de surveillance car le sentiment d’impuissance demeure plus fort, il dépasse l’espoir…

Lire le mémoire complet ==> (Les facteurs psychologiques impliqués lors des soins dentaires aux enfants brésiliens )
Thèse de doctorat en psychopathologie et psychologie clinique – Ecole Doctorale Cognition, Langage, Interaction
Université PARIS 8- VINCENNES-SAINT-DENIS