Qu’est-ce qu’un documentaire philosophique ? Approche historique

By 19 February 2013

Qu’est-ce qu’un documentaire philosophique ? – Partie I :

I. Caractérisations du documentaire philosophique

Comment définir le « documentaire philosophique », objet récent de la production éditoriale pour la jeunesse ? Quels critères d’analyse utiliser pour en connaître sa nature ? Au préalable, il apparaît que la compréhension du « documentaire philosophique » pour enfants, en tant qu’objet d’étude nouveau, ne puisse se faire qu’à partir de ce qui lui préexiste, à savoir son histoire et le genre auquel il appartient : le documentaire pour enfants, dans sa forme classique.

Dans un premier temps, il sera donc question de ses origines et, dans un second temps, des caractéristiques qui le différencient du livre documentaire en général.

A. Approche historique

1. 1900 : la dialogie selon Payot

Au début du xxe siècle, Jules Payot, agrégé de philosophie et moraliste, dirige un journal pédagogique hebdomadaire à l’intention des instituteurs, Le Volume. Il y tient les rubriques « Morale » et « les Idées du vieux philosophe », qui doivent nourrir les réflexions didactiques des enseignants en vue de la préparation du cours de morale à l’école élémentaire. Déjà Jules Payot utilise la forme dialogique pour s’adresser aux instituteurs :

– Soyez sûre, ma chère Marguerite, que la première condition pour être heureux, c’est de ne plus dépendre de ce que les autres pensent de nous. […]
– En somme, dit Marguerite, si je vous comprends bien, le vaniteux est nécessairement malheureux : à cause de l’énorme disproportion qu’il y a entre ce qu’il pense de lui-même et ce qu’en pensent les autres. […]
– C’est bien cela, Mademoiselle : les faibles n’ont pas de vie intérieure : Dans ce qui leur arrive, ils ne voient ce que les autres en pensent ; ils sont les esclaves de l’opinion, qui les fait souffrir. Il faut s’appuyer sur sa conscience éclairée et trempée solidement par la réflexion : là seulement, on trouve la source du bonheur.7

7 PAYOT, Jules, « Les Idées du vieux philosophe », in : Le Volume, n° 20, 15 février 1902, p. 327.

8 Jules Payot (1859-1939) fut recteur de l’Académie de Chambéry en 1902 et de l’Académie d’Aix de 1905 à 1922.

Deux remarques peuvent être faites à partir de ce court extrait (annexe 1) : premièrement, Marguerite (celle de Faust ?) ne pose aucune question et reste dans une attitude d’assertion en ne faisant que reformuler les propos du maître. Deuxièmement, l’écrit de Jules Payot est à la fois fortement imprégné de son époque en se faisant le porte-parole des idéaux républicains de l’École de Jules Ferry et, en même temps, de manière paradoxale, marque par une tonalité contemporaine. Nous verrons en effet plus loin que la recherche d’une « conscience éclairée et trempée solidement par la réflexion » semble être aussi la gageure de certains philosophes pour enfants de ce début de xxΙe Siècle. Il y a cent ans donc, l’écrit didactique – matériau pédagogique devant servir à la réflexion- était étroitement lié aux convictions politiques de la IIIe République, comme l’a montré Delphine Mercier, qui : confronte les ambitions politiques et pédagogiques de la République aux contenus des manuels scolaires et cours examinés par les [Inspecteurs du Primaire] de 1880 à 1914. Le régime associe ainsi intimement l’instruction et l’éducation à des fins politiques et sociales, l’instruction ayant la charge de faire comprendre, et l’éducation celle de transmettre des valeurs : l’école a pour objectif de transmettre à l’enfant des connaissances qui lui seront utiles dans sa vie d’adulte d’un point de vue social, civique et professionnel, mais aussi personnel et moral. L’histoire est ainsi réorientée à des fins politiques et patriotiques, l’instruction civique, instituée pour servir de fondement au régime républicain, et l’éducation morale, détachée de son fondement religieux, ses promoteurs formulant par là même le voeu [pieux] d’élever la conscience et la raison de l’enfant. Selon l’auteur, ces « matières reines » doivent ainsi s’unir et se mêler de manière à construire un citoyen à la fois respectueux de l’ordre établi, républicain, patriote et laïc.8

8 MARY, Julien. 9 août 2007. Compte-rendu de la thèse de doctorat de Delphine Mercier, « L’inspection primaire, l’enseignement de l’histoire, de l’instruction morale et civique (1880-1914) », http://crid1418.org/espace_scientifique/textes/cr_these_inspecteurs_mary.pdf, p. 2.

A l’instar des manuels scolaires d’antan, le documentaire philosophique ne peut être pensé indépendamment de son contexte politique et social et peut-être d’une idéologie politique.

2. 1970 : la sectorisation selon Lipman

De même il ne peut être pensé en dehors du système didactique proposé par Mathew Lipman et repris ensuite à une échelle mondiale : « la philosophie pour enfants » (« philosophy for children »). Les expériences de discussion à visée philosophique (DVP) commencèrent en 1969 aux États-Unis avec des élèves de 10-11 ans : Matthew Lipman, professeur à l’université de Montclair dans le New Jersey, y met progressivement en place son programme global d’enseignement de la philosophie. Il écrit, pour servir de point de départ aux discussions philosophiques, sept romans correspondant chacun à une tranche d’âge – et dans le même temps aux stades de la maturation intellectuelle exposés par Piaget – accompagnés d’un livret pédagogique à destination de l’enseignant. Comme le fait remarquer Michel Tozzi, didacticien de la philosophie, seul La découverte de Harry, portant sur la validité de l’expérience logique, sera traduit et édité en France par Vrin en 1978. L’édition française ne se saisira pas des autres titres de Lipman et il faudra attendre les années 1990 pour qu’émerge en France une « littérature » philosophique pour les enfants.

L’approche génétique du documentaire philosophique montre également, comme le souligne de manière fort intéressante François Galichet, que les États-Unis, précurseurs du mouvement, furent suivis de près par le Brésil et l’Argentine à la fin des années soixante-dix. Sortant de systèmes dictatoriaux, les enseignants cherchaient avant tout à savoir « comment enraciner dans les nouvelles générations la démocratie, de manière à éviter le retour du fascisme. L’introduction à la philosophie à l’école dès le plus jeune âge est apparue comme l’un des moyens de créer chez les enfants des habitudes démocratiques de pensée et d’action, et en même temps de combattre la violence encore très forte dans les favellas des grandes villes ». La philosophie fut donc ici clairement utilisée à des fins politiques, si louables soient-elles. Or n’y a-t-il pas danger pour la philosophie lorsqu’elle se trouve instrumentalisée et qu’elle devient moyen plutôt que fin ?

Michel Tozzi est professeur à l’Université de Montpellier III, directeur du Centre de Recherche sur la Formation, l’Éducation et l’Enseignement et rédacteur en chef de la revue Diotime, diffusée en ligne.
Voir à ce propos l’article de Michel TOZZI, « Des manuels de philosophie au primaire et au collège ? 2000-2005 : cinq ans de production française » in : Diotime, CRDP de l’Académie de Montpellier, n°29, avril 2006,p. 3.
GALICHET, François, La Philosophie à l’école, Milan, 2007, p. 50.

3. 1995-2000 : la philosophie après Gaarder

L’arrivée de la philosophie pour enfants en Europe est rendue possible via l’éducation, en Belgique tout d’abord pour alimenter les cours d’éducation morale dispensés en parallèle de l’enseignement religieux. La parution en France du livre de Jostein Gaarder, Le Monde de Sophie en 1995 constitue un élément déclencheur. Destiné à un public adolescent, l’ouvrage de l’écrivain norvégien propose à des fins clairement pédagogiques une vulgarisation de l’histoire de la philosophie. Traduit par Martine Laffon, docteur en philosophie, et Hélène Helvieu [en 2002 pour l’édition en livre de poche], il sert de modèle aux collections philosophiques pour adolescents, et notamment aux éditions du Seuil : « Carnets de sagesse » en 1993 et « Philo Seuil » en 1996. À partir de cet événement, l’éditeur français « tir[e] immédiatement les conséquences de l’intérêt d’une telle approche fictionnelle de la philosophie, en lançant en 1996 sa collection Philo Seuil : « Partant de fictions ou de situations quotidiennes, cette collection est la boîte à idées indispensable à nos interrogations». De 1995 à 2000, les documentaires philosophiques sont essentiellement destinés à un lectorat adolescent. De même, comme on peut le constater dans la publication des articles de la Revue internationale de didactique de la philosophie, Diotime, les didacticiens de la philosophie s’intéressent, au début de leurs investigations, à la transmission du savoir philosophique auprès des adolescents et plus spécifiquement des lycéens.

En 2000 naissent les premières collections conçues pour la tranche d’âge des 7-11 ans : « Sagesses et malices » d’Albin Michel et « Les Goûters Philo » de Milan (cf. tableau synthétique p. 24).

GAARDER, Jostein, Le Monde de Sophie [Sophies verden, 1991], traduit du norvégien, Paris, Éditions du Seuil, 1995.
TOZZI, Michel, op. cit., p. 5.

4. 2002-2007 : la naissance du secteur 7-11 ans

Un autre fait renforce la volonté de créer des ouvrages philosophiques à destination des plus jeunes : la publication des programmes de 2002 de l’Enseignement Primaire où, dans le domaine du « vivre ensemble », est allouée une demi-heure de « débat hebdomadaire ». Dans le préambule, il est dit à ce sujet que :

L’éducation civique implique, outre des connaissances simples et précises, des comportements et des attitudes. Pour être solide et efficace, elle doit se construire, jusqu’à la fin du cycle 2, à partir du respect de soi et de l’autre, dans la découverte progressive des contraintes du “vivre ensemble”. L’apprentissage de la communication réglée en est l’un des meilleurs instruments. La tenue de débats où chacun doit savoir réfréner sa parole, laisser la place à celle de l’autre et comprendre son point de vue même quand on ne le partage pas, chercher à le convaincre en argumentant, est la première forme d’éducation à la démocratie. Ce n’est qu’au cycle 3 que l’élève commence à prendre conscience de l’existence de valeurs civiques et acquiert, à partir des différentes disciplines, les premiers savoirs susceptibles de nourrir sa réflexion et de mieux le préparer à être citoyen.

« Horaires et programmes de l’Enseignement Primaire » in : Le B.O, hors-série n°1, 14 février 2002, p. 13. <http://www.education.gouv.fr/bo/2002/hs1/default.htm>.

L’objectif pédagogique dans lequel seront exploités les écrits de nature philosophique, utilisés comme supports pour le débat en classe, sera donc d’éduquer l’élève à la citoyenneté.

Toutes les autres collections philosophiques ad hoc seront créées après les nouvelles orientations des programmes de 2002. Est-ce à dire que l’édition pour la jeunesse s’est calquée sur les nouvelles orientations de l’Éducation nationale ? Ou a-t-elle pris en compte l’impact des théories de Lipman sur le développement de l’enfant ? La philosophie n’est pas qu’un nouveau créneau commercial : des chercheurs français mènent depuis quinze ans des travaux sur la didactique de la philosophie pour enfants. En témoignent la thèse de Michel Tozzi, soutenue en 1992, et la revue Diotime, fondée en 1999. Une littérature universitaire voit le jour, s’organisant principalement autour de Michel Tozzi et Oscar Brenifier à l’Université de Montpellier, et de Bruno Chevaillier à l’Université d’Orléans-Tours – constituant un groupe d’autoformation « La Philo à l’école » en juin 2003. À une échelle mondiale sont organisés des colloques. L’Unesco organise un premier colloque en 1998, Philosophie pour enfants, le dernier en date a eu lieu en novembre 2006 à Paris : La Philosophie comme pratique éducative et culturelle : une nouvelle citoyenneté. Les enjeux étaient les suivants :

– Procéder à un état des lieux et à une évaluation de l’enseignement de la philosophie dans le monde aujourd’hui.
– Formuler, par le biais des Commissions nationales pour l’UNESCO, des recommandations sur une politique de l’enseignement de la philosophie aux niveaux secondaire et universitaire.
– Formuler des recommandations à l’intention des États membres sur l’élaboration d’un programme complet d’enseignement de la philosophie, y compris l’enseignement des différentes traditions philosophiques et de la philosophie comparée.
– Élaborer des manuels et mettre sur pied des programmes d’échanges, des séminaires, afin d’encourager l’enseignement de la philosophie dans le monde.

TOZZI, Michel, Contribution à une didactique de l’apprentissage du philosopher, thèse de doctorat, Lyon 2, 1992.
UNESCO, Philosophie pour enfants, 26 et 27 mars 1998, <http://www.latraversee-pvphie.com/index.asp?section=1_4_3&chapitre=1>
UNESCO, La philosophie comme pratique éducative et culturelle : une nouvelle citoyenneté, 15 et 16 novembre 2006,
Ibid., p. 3.

La philosophie est pensée à échelle mondiale, dans le but d’harmoniser les pratiques philosophiques.

De 2000 à 2007, neuf collections philosophiques à destination des 7-11 ans ont été créées dans différentes maisons d’édition. En fondant « chouette ! penser », Gallimard, qui fête le premier anniversaire de la collection, légitime encore davantage l’existence de ces documentaires d’un nouveau genre.

La nature du documentaire philosophique ne peut donc être identifiée si l’on ne prend en considération les conditions de sa création et la double influence dont il est issu : le mouvement d’ampleur international de la philosophy for children et la nouvelle visée éducative de l’enseignement primaire.

Lire le mémoire complet ==>(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse