Photographier le corps en souffrance : le cas de l’obésité

By 15 February 2013

Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière

Section Photographie

Mémoire de fin d’études et recherche appliquée

Photographier le corps en souffrance,
Le cas particulier de l’obésité

Présenté par Sophie Carrère

Sous la direction de Madame Claire Bras
Professeur à l’École Nationale Supérieure Louis Lumière

Membres du jury
Madame Claire Bras – Madame Françoise Denoyelle – Madame Véronique Dürr – Monsieur Pascal Martin

Année 2009

Remerciements
Je tiens à remercier sincèrement :
Claire Bras, professeur à l’École Nationale Supérieure Louis Lumière, Pour l’aide avisée dans mes recherches.
Le professeur Bougnères, professeur du service d’endocrinologie et diabétologie infantile à l’hôpital Saint Vincent de Paul de Paris, Pour m’avoir permis de réaliser ce travail de recherche au sein de son service en toute liberté.
Madame Dewynter, cadre supérieure infirmière du service d’endocrinologie et diabétologie infantile à l’hôpital Saint Vincent de Paul de Paris,
Pour son ouverture d’esprit et l’intérêt qu’elle a porté à mon projet
Tout le personnel soignant du service d’endocrinologie et diabétologie infantile à l’hôpital Saint Vincent de Paul de Paris,
Qui ont facilité mon travail dans l’accueil qu’ils m’ont offert
Et surtout : Anaïs, Bala, Claire, Laura, Lina, Mehdi, Ophélie, Savannah, Yannis et Waël.
Ainsi que leurs parents qui m’ont fait confiance.
Marc Pataut, photographe et professeur à l’ENSBA de Paris,
Pour le temps qu’il m’a consacré et l’attention qu’il a porté à mon sujet
Patrick Gripe, photographe,
Pour m’avoir renseigné sur son travail
Stéphanie Zwicky, blogueuse, comédienne et modèle,
Pour m’avoir permis de poser toutes les questions
Jérôme Bonnet, photographe,
Pour avoir su me redonner le goût des images.
Le personnel de la Bibliothèque de la Maison Européenne de la Photographie à Paris,
Pour l’aide précieuse qu’ils ont apportée à mes recherches
Ma mère pour sa relecture et sa présence dans les moments les plus délicats et mon père pour son soutien.

Résumé

Cette recherche se fonde sur l’idée qu’une représentation de soi par la photographie aide à l’appréhension de l’image du corps chez les sujets adolescents et obèses. Le mémoire tente la mise en place de trois axes de recherche et se conclue par l’analyse de la partie pratique réalisée à l’Hôpital Saint Vincent de Paul. La mise en œuvre des réflexions suscitées lors de ces recherches nous a conduit à introduire le travail personnel dans le corps de la recherche puisqu’il est intrinsèquement lié aux investigations qui ont guidé la démarche photographique auprès des jeunes, et inversement, l’élaboration de la partie pratique a orienté la recherche.

Nous avons tenté au départ de prendre l’hypothèse de l’élaboration d’un travail commun avec les patients, enfants et adolescents obèses. La première partie détermine les questions du lien établi entre photographie, maladie et soin, établissant la distance créée par la nature de la relation, les bénéfices qu’elles suscite pour le photographe ou le modèle. Plusieurs travaux et références viennent soutenir cette étude : la photographie, moyen innovant pour l’observation sur les malades hystériques avec le travail de Charcot et l’étude des symptômes cliniques avec Nebreda ou Nan Goldin. Parfois, la nature du travail organise le procédé mis en place par la photographie avec Marc Pataut se différenciant des questions posées par l’art thérapie où photographe et soin se fondent en oubliant l’enjeu artistique, Jo Spence réintroduit tout ces termes indissociables dans la discipline qu’elle invente : la photothérapie.

Après avoir questionné la relation entre photographe et patient, l’image du corps des patients, sa conception et son appréhension seront examinées dans le traitement de cette question avec les œuvres d’Achinto Bhadra, Erwin Olaf ou encore, celui amateur du blog de « Big beauty.

Pour finir, nous étudierons l’obésité selon diverses modalités photographiques: l’aspect formel avec Irving Penn, Andrea Modica, Patricia Schwartz mais également le documentaire social avec Lauren Greenfield et Donald Weber, et le travail autophotographique avec Jen Davis.

L’a-normalité passe d’un lieu médical à un lieu de création modifiant les stéréotypes.

Abstract

The aim of this research is to help build the idea that self-representation by the mean of photography helps the adolescent and obese population to better grasp their body image. This essay is focusing on 3 main aspects and will conclude on the analysis of the practical part which took place at the Saint Vincent de Paul Hospital. The beginning of the reflexion of this work led us to enter this personal work within the research corps since it is intrinsically linked to the investigations which guided the photographic approach toward the young, and conversely the development of the practical part directed the research.

We tried at first to start with the development of a common work with obese patients, children, and teenagers. The first part deals with the link established between photography, illness and medical treatment. This aspect covers as well the distance created by the nature of this relation and the benefits provoked for the photographer or the model.

Numerous works and references support this study: photography, innovative means for the observation of hysterical patients with Charcot’s work and the study of clinical symptoms with Nebreda or Nan Goldin. Sometimes the nature of the work organises the process set up with photopgraphy with Marc Pataut, making a difference with issues raised by therapy art, in which the photograph and the medical care join, forgetting the artistic stake. Jo Spense reintroduces all these indivisible terms in the discipline it creates: the phototherapy.

After having studied the link between the photograph and the patient, the image of patients’ bodies, its conception and its apprehension will be analysed in the treatment of this question with the works of Achinto Bhadra, Erwin Olaf, or even the amateur blog Big Beauty.

As a conclusion, w will study obesity on different photographic ways: the physical and positive aspect with Irving Penn, Andrea Modica, Patricia Schwartz. The social documentary made by Lauren Greenfield and Donald Weber will be a complementary, as well as Gen Davis’s self-photographic work.

Abnormality moves on from a medical environment to a creative one, helping change the stereotypes.

Introduction :

Le médium photographique depuis son origine a mis en relation une vision spéculaire rapprochée d’un objet-miroir avec la captation d’un réel. C’est, dans ce mémoire, la notion même de miroir imputée à la discipline qui est interrogée et la photographie devenant un outil d’appréhension, de connaissance, voire de reconnaissance, de l’individu dans l’image produite. Comment la photographie offre- t-elle au spectateur des images de lui contribuant à élaborer l’image qu’il a de son corps ? Comment lui-même, sujet scopique crée-t-il, façonne-t-il un concept personnel de son image ?

Nous aborderons la problématique de la compréhension de la photographie comme aide à l’appréhension de son image lorsque que l’on est un enfant ou un adolescent obèse.

Ce moment de transition de l’enfance à l’adolescence, cet âge de latence plus précisément, correspond à la formation d’une image du corps qui ne varie plus suivant le regard des parents mais suivant le regard des autres en tant que champ social tout faisant écho à une construction narcissisante comparée au x « modèles » différents de ses congénères. Nous verrons dans cette recherche les modèles considérés comme des obèses adolescents, ou enfants, plutôt que des enfants et adolescents obèses. Le critère physique et corporel dans l’attribution de la maladie est étudié comme un trait à la marge plus que cette tranche d’age dans laquelle ils se trouvent. Pourtant ils ne peuvent être considérés uniquement comme malades.

La première partie de ce mémoire est consacrée aux moyens mis en œuvre par les photographes lorsque le sujet leur faisant face est une personne malade. Comment la photographie est-elle utilisée face à la maladie ? Les questions posées déterminent les différentes approches pouvant être faites ainsi que les pratiques de la photographie précisant les enjeux de ce médium. De la distance objective du pathogène de la maladie à l’observation la plus pure du symptôme s’incarnant dans un corps, le patient n’est plus qu’un réceptacle à la maladie, un porteur de celle-ci et uniquement cela. Les photographies réalisées pour les besoins de Charcot étaient pour la première fois utilisées dans un but scientifique, elles contribuaient à l’élaboration d’un répertoire de démonstration des symptômes chez la femme hystérique. Le malade est pris comme un vecteur de la connaissance et aucun échange ne s’exécute entre le photographe et le patient. De la même manière, David Nebreda use de la photographie pour se figurer cet « autre » qui prend possession de son corps. La crise schizophrénique de l’artiste mise en scène, révèle par la photographie une personnalité latente devenant sensible et matérialisant dans la distanciation l’exposition de son Incarnation.

La question est, aussi, de savoir pourquoi le photographe se dirige vers un sujet en particulier, ce qui l’intéresse au premier abord et que va-t-il y chercher. Comment un sujet peut résonner dans l’expérience du photographe tel que cela est développé autour de l’exemple du livre Hospice : a photographic inquiry. Peut-on se servir de la photographie comme lien entre les individus ? Comment faire naître une rencontre se jouant équitablement chez le modèle et le photographe avec Marc Pataut ? Enfin, comment la photographie peut elle être envisagée comme outil de soin dans l’art- thérapie ? Cette première partie rend compte de la distance qui se joue entre modèle et photographie lorsque l’on touche au domaine de la santé incarnée d’un individu. L’appréhension de l’image produit un rapport tacite et implicite entre l’image réelle du corps, au sens formel et interprété par l’individu. Le processus d’élaboration d’un travail photographique par rapport au corps sera interrogé avec les photographes comme Achinto Bhadra ou encore Erwin Olaf. En travaillant l’image même et en la modifiant avec divers artifices, ils la font exister comme résultat de l’enregistrement photographique. Les photographes interrogent le concept même de l’ambigüité donnée à voir dans l’objectif, de la maîtrise de cette image et de la part échappant au modèle. L’image particulière symbolique est mise à la place du modèle, image « anormale », exceptionnelle, image qui ne dure que dans le temps de la pose mais perdure par la photographie. C’est dans la double nécessité que s’instituent ces œuvres, d’abord dans la modification de l’aspect déficient puis dans la construction d’une nouvelle identité. Ces moyens deviennent un outil de réification identitaire pour le modèle. Mais par quels moyens photographiques mis en œuvre, l’image devient-elle plus qu’une représentation de soi sur une feuille de papier ? Comment est-elle récupérée ensuite par le modèle ? Le cas de Stéphanie Zwicky, blogueuse et comédienne obèse, présente ces interrogations dans un contexte particulier puisqu’elle s’offre à voir au public dans un blog s’apprivoisant et construisant son image par le regard des autres.

L’obésité posée comme sujet définissant le lieu des recherches photographiques, il est important de déterminer les différents aspects formels de ces corps hors-normes. Le corps obèse peut être montré pour sa qualité esthétique comme l’a fait Irving Penn avec sa série de nus Earthly Bodies. D’autres photographes dont la représentation diffère seront présentés avec Andrea Modica, Patricia Schwartz, Ariane Lopez-Huici et Erwin Wurm. Puis, c’est avec la représentation sensible offerte par Jen Davis déployant une auto-représentation comme séquences narratives que nous conclurons cette partie.

Enfin pour finir, la photographie propose-t-elle une autre voie qu’un résultat visant un principe esthétique pour s’ouvrir à l’élaboration d’un travail mettant en œuvre le lieu de la parole du sujet et du photographe ? Elle rejoindrait alors l’insistance que met l’art à créer un champ innovant, sortant des attendus de sa tradition. La photographie bénéficie et peut s’autoriser des questionnements contemporains recherchant la place de l’individu dans sa dimension humaine.

Partie I : Trouver la distance entre la photographie et le patient

La première question qui s’impose dans ce mémoire concerne les différentes relations qui peuvent s’opérer entre le photographe et la maladie. La photographie se concentre en un champ spécifique, le monde médical intégrant les patients en tant que porteurs des traces de la maladie mais également en tant que personnes à soigner. Comment la photographie rencontre-t-elle la maladie et quelle forme cette rencontre prend-t-elle ? Pour cela, nous nous interrogerons sur la place de cette rencontre et de la relation entre photographie et patient. Dans un mémoire qui cherche à voir comment traiter l’image du corps avec des « patients atteints » d’obésité infantile, il est important de voir comment la photographie peut-elle être envisagée en terme de soin. Tout d’abord, nous verrons comment la photographie ne peut se faire qu’observatrice de la pathologie du malade avec l’exemple des photographies réalisées à la Pitié Salpêtrière des hystériques du service de Charcot et de David Nebreda qui, dans ses autoportraits, montre son autre lui, soit l’incarnation même de sa folie. Puis nous verrons avec l’exemple du livre Hospice : a photographic inquiry comment la photographie peut elle-même être utilisée par les photographes dans une démarche personnelle sur un même sujet, l’hospice et la mort, comme réflexion sur leur propre mal-être. Par la suite, il sera observé comment la photographie est-elle traitée alors qu’elle ne s’envisage uniquement que dans une rencontre avec autrui, en particulier ici des patients anorexiques dans le travail de Marc Pataut et Patrick Gripe. Et enfin, nous verrons comment la photographie peut- elle être considérée pour être directement elle-même soignante, en définissant les critères qui lui ouvrent les portes de l’art thérapie. Enfin, le cas particulier de Jo Spence, artiste malade qui a créé une méthode de soin par l’usage de la photographie.

Sommaire :
Introduction
Trouver la distance entre la photographie et le patient
A. La photographie ou l’exposition des symptômes
B. De l’espace projectif pour le photographe
C. La photographie comme travail de parole
D. L’art thérapie et une autre utilisation de la photographie
E. La photo-thérapie selon Jo Spence
Corps en question, Image en question
A. Une a-normalité transcendée
B. Achinto Bhadra ou la métamorphose pour image du corps
C. Médiatisation d’une représentation dans l’élaboration d’une image du corps
Mise en question du corps obèse dans la représentation
A. Pour une esthétique formelle de l’obésité
B. Une approche sociale et documentaire de l’obésité
C. Jen Davis ou le principe narratif de l’autoreprésentation
Partie pratique du mémoire : analyse et critiques
Conclusion

Sommaire :

  1. Distance entre photographie et patient: Exposition des symptômes 
  2. Photographie et Patient : De l’espace projectif pour le photographe
  3. La photographie comme travail de parole – Outil de parole
  4. L’art thérapie et une autre utilisation de la photographie
  5. La photo-thérapie selon Jo Spence
  6. Corps en question, Image en question, Une a-normalité transcendée
  7. Achinto Bhadra ou la métamorphose pour image du corps
  8. Médiatisation d’une représentation dans l’élaboration d’une image du corps
  9. Mise en question du corps obèse dans la représentation
  10. Une approche sociale et documentaire de l’obésité
  11. Jen Davis ou le principe narratif de l’autoreprésentation, Corps obèse
  12. Analyse et critiques : Photographier le corps obèse