Oscar Brenifier ou la nouvelle « réforme socratique » ?

By 21 February 2013

3. Oscar Brenifier ou la nouvelle « réforme socratique » ?

Les documentaires philosophiques pour enfants traduisent-ils pour autant une idéologie politique ? Admettons qu’« une méthode pédagogique s’appuie toujours sur une certaine idée de l’homme, de la société, et des rapports souhaitables entre individu et société », dès lors, la compréhension du documentaire ne peut ignorer le contexte politique et social dans lequel il évolue. Se pose plus largement la question du rôle de la philosophie. La philosophie doit-elle en effet être rentable ? N’est-elle pas détournée de sa fonction première lorsqu’elle se met au service d’idéologies politiques ? Quels sont les enjeux d’une philosophie pour enfants ?

À travers ses ouvrages, Oscar Brenifier affirme sa propre représentation du monde. Après avoir longuement réfléchi sur le bonheur, Ninon renonce ainsi à son premier projet professionnel : elle ne veut plus être vétérinaire. À présent, elle a « un but », être utile aux autres :

Ninon – Je veux devenir une grande savante !
Augustin – Ah oui ?
Ninon – Oui, quand on est un savant, on découvre des choses qui servent à tout le monde.
Augustin – Tu voudrais faire le bien de l’humanité ?
Ninon – Oui, je voudrais rendre les gens heureux…
Augustin – Tu sais, c’est une tâche immense… et c’est beaucoup de travail, si on veut l’accomplir. Mais ce qui est important, c’est d’avoir un but dans la vie.
Ninon – Comme sauver les gens, par exemple ?
Augustin – Par exemple. Il faut y consacrer toute sa vie, même si on ne réussit pas.
Ninon – A quoi ça sert, si on n’y arrive pas ?
Augustin – Cela s’appelle un idéal. C’est un but que l’on se fixe. Le simple fait de chercher à l’atteindre peut nous rendre heureux.

Remarquons à partir de cet extrait que le devenir de l’individu est intrinsèquement lié à celui du groupe. Cela n’empêchera pourtant pas la petite fille de s’épanouir dans l’objectif qu’elle s’est fixé, en tant que personne et en tant qu’individu appartenant à une société. Avoir un idéal peut ensuite « rendre heureux ». La fraternité et la recherche d’un idéal d’un point de vue universel sont donc les conditions nécessaires au bonheur. Oscar Brenifier développe en effet l’idée d’une entreprise philanthropique à caractère universel. Il s’agit de « redonner sens et rigueur à la Parole ». La parole permet à la fois à l’individu de s’affirmer devant le groupe et de constituer une « arme politique par excellence ». Il paraît intéressant de s’appuyer ici encore sur le texte de Jean-Pierre Vernant, présentant les origines de la transformation de la société grecque :

A quoi sont liées ces innovations, pourquoi se sont-elles produites dans le monde grec ? Répondre à ces questions c’était rechercher l’ensemble des conditions qui ont conduit la Grèce de la civilisation palatiale mycénienne (…), à l’univers social et spirituel de la Polis. L’avènement de la cité ne marque pas seulement une série de transformations économiques et politiques : il implique un changement de mentalité, la découverte d’un autre horizon intellectuel, l’élaboration d’un nouvel espace social, centré sur l’agora, la place publique. Disparition du personnage de l’Anax mycénien, ce prince dont la puissance éminente contrôle et réglemente (…) toute la vie sociale – promotion de la parole qui devient, dans son emploi profane, en tant que libre débat, discussion, argumentation contradictoire, l’arme politique par excellence, l’instrument de la suprématie dans l’état (…).

N’est-ce pas cet avènement de la pensée rationnelle, de la naissance à la philosophie, qu’Oscar Brenifier désire retrouver dans les « transformations économiques et politiques » de notre siècle ? En réhabilitant la parole, dans le contexte des micro-débats qui ont lieu à l’école, ne veut-il pas redonner tout son sens à la vie politique ?

La parole demande toutefois à être structurée. « Il n’est plus question de penser à ce que l’on va dire, mais de penser à ce que l’on a dit. » Elle doit pour cela se débarrasser de toutes ses anciennes convictions et procéder à un examen attentif des idées. Avant de trouver une idée belle, il faut « [l’]examiner, se demander d’où (elle] vien[t], ce qu’elle va[ut], pour ainsi s’en méfier ». L’auteur invite le jeune lecteur à la méfiance et participe ainsi en même temps à sa formation de citoyen. Le questionnement socratique restaure le logos, la raison, comme loi de l’homme. En dépassant l’exemple, Socrate veut dégager l’être caché des choses. La vérité naît du sujet parlant qui construit son discours par le dialogue :

Penser, c’est dialoguer avec soi-même, nous dit Platon. Mais pour dialoguer avec soi-même, il faut qu’il y ait un minimum de désaccord, un minimum de distance entre deux parties de l’être : il faut qu’il y ait de la différence, il faut que s’établisse une double perspective, une faille, une tension, une forme ou une autre de dualité ou de multiplicité. Pour cela, il s’agit d’accepter d’abandonner l’unité de l’être, son intégrité, sa nature indivisible. Mais cette sensation de fracture peut être terrible : elle sera vécue comme une agression, comme une expérience de mort.

L’exercice de la philosophie est périlleux, et Oscar Brenifier ne le cache pas à l’enfant, comme il ne cache pas, dans sa dédicace à Leïla, « l’absurdité » de la vie. L’exigence de vérité met à l’épreuve le discours et peut provoquer ainsi, par la perte des valeurs habituelles, une sensation vertigineuse. La découverte socratique du non-savoir, de l’ignorance, est à l’origine de ce malaise intérieur. En partant de l’idée que la seule chose que nous sachions est que nous ne savons rien, François Galichet donne à la philosophie pour enfants sa légitimité. Postuler que la philosophie est une « activité critique », c’est « considérer que la conception socratique contient implicitement la possibilité d’une pratique précoce du philosopher ». Les enfant semblent en effet poser naturellement la question de l’être à travers leurs interrogations : qu’est-ce qu’un rêve ? Qu’est-ce qu’être grand ? Qu’est-ce que la mort ? Oscar Brenifier nous met toutefois en garde contre une mode qui prendrait Socrate comme chef de file d’un mouvement. Il dénonce la récupération de la pensée socratique, en évoquant les Cafés Philo :

L’absence de réponse de personnes formées à la philosophie laissa un vide qui fut rempli par des amateurs trop souvent peu éclairés. Bien que si cette observation soit valable pour la France, où pullulent ces lieux car chacun se croit philosophe, cela n’est pas le cas dans bon nombre de pays, où les quelques cafés-philo sont animés plutôt par des philosophes. Dès lors, on peut comprendre que la figure de Socrate, avec sa simplicité et son interpellation vivante de tout un chacun, devint la figure emblématique de ce mouvement, contre l’élitisme des sophistes défendant un statut et un pré carré. Une conséquence de cette opposition, qui eut pour effet de polariser et radicaliser les esprits, fut un certain populisme refusant la culture philosophique, avec le pouvoir et l’ascèse qu’elle incarne, tendant ainsi à jeter le bébé avec l’eau du bain.

Certes les enfants peuvent accéder à la pensée réflexive à l’école socratique ; il convient toutefois de ne pas déformer et affaiblir l’enseignement du philosophe. L’application de la pensée socratique comporte un deuxième risque : ne risque-t-elle pas de déboucher sur une nouvelle « réforme socratique » qui vise à redresser la cité en éduquant les hommes ? Si l’objectif d’Oscar Brenifier et des autres auteurs de documentaires philosophiques consiste à former les hommes de la cité par la raison, la philosophie ne se trouve-t-elle pas une nouvelle fois instrumentalisée ? Arme politique, la philosophie devient ainsi redoutable. Les hommes, et particulièrement les gouvernants, les « Dirigeants » pour parler avec Platon, doivent devenir philosophes pour fonder la « Cité Idéale » platonicienne où le pouvoir est alors laissé à ceux qui savent. La cité idéale des philosophes prendrait dans ces conditions la forme d’un nouveau totalitarisme. Platon avait pour ambition de former Denys le Jeune à la philosophie pour instaurer la démocratie. Comment prétendre alors réussir là où Platon avait échoué à Syracuse avec le jeune tyran ?

Des enjeux philosophiques et politiques sont donc présents dans le documentaire philosophique. La méthode didactique choisie correspond à une certaine conception du savoir et présente de cette façon différentes théories de la connaissance. L’auteur s’engage dans l’acte d’écriture et offre un regard particulier sur la philosophie. Par des motivations diverses, il donne à l’enfant et à son éducateur une manière d’appréhender le monde mais aussi une proposition pour changer le monde. La fonction du documentaire philosophique ne se réduit plus à la transmission de connaissances philosophiques ou d’un savoir-philosopher : elle se situe au-delà des exigences du documentaire classique dans le sens où l’auteur n’est plus seulement le vulgarisateur d’un contenu cognitif. Interprète et penseur, il donne à son propos une part subjective, échappant ainsi aux règles de l’objectivité scientifique.

Mais n’est-ce pas justement ce qui fait la différence entre la philosophie et la science ? La philosophie ne pourra en effet jamais prétendre connaître des vérités exactes, et c’est une bonne chose, si l’on en croit Nietzsche. Pourquoi la vérité serait-elle préférable à l’apparence ? Ne peut-elle être, comme le suggère Nietzsche, « la réalité agissante et vivante elle-même » ?

Conclusion :

Les différentes approches – historique, sectorielle, éditoriale – ainsi que l’étude des méthodes didactiques et des démarches philosophiques ont montré que le documentaire philosophique n’est pas un livre que l’enfant lira naturellement par pur plaisir. Tout tend à démontrer que son existence dépend de motivations externes : les exigences de la production éditoriale, la demande de l’école et le projet philosophique des auteurs. Dans la plupart des documentaires, la démarche socratique est choisie et propose en cela un point de vue sur l’enseignement de la philosophie et sur la philosophie en général. De même que les Anciens s’opposaient aux Modernes, les didacticiens de l’histoire de la philosophie s’opposent aux didacticiens de la philosophie du questionnement. Seuls de rares livres, tels que L’Oiseau philosophie, proposent une autre approche de la philosophie. Le texte offre une forme de pensée et reste cependant un objet essentiellement esthétique. Ne peut-on philosopher qu’avec la raison ? Selon Gilles Deleuze et Martin Heidegger, la philosophie peut nous être donnée dans l’expérience esthétique ou poétique. L’abstraction, en elle-même, n’est-elle pas un appauvrissement ? La pensée réflexive exige qu’on sorte de l’affectif pour aller vers le cognitif, mais peut-elle s’arrêter en chemin et trouver un juste milieu ? La philosophie n’est-elle pas dans la vie même ?

Le choix des sujets dans les documentaires philosophiques est en cela significatif. Certains thèmes semblent privilégiés, d’autres oubliés. Si l’on compare les deux tableaux (p. 24 et p. 25), on constate qu’un même thème peut être abordé dans une collection philosophique et une collection non-philosophique. Le thème de la mort est par exemple traité dans les collections « Autrement Jeunesse », « Les Essentiels Junior Société » de Milan, « Explique-moi… » et de manière transversale dans « Les Philo-fables ». Il sera plus rarement abordé dans les collections philosophiques : seules « Brins de philo » et les « Goûters Philo » choisissent d’aborder le sujet directement. Doit-on en conclure que la mort est, chez certains éditeurs, un sujet tabou ? L’idée de la mort n’est pour autant pas oubliée dans la collection « PhiloZenfants ». Au contraire, comme la pensée, elle est constamment présente en filigrane dans l’ensemble des titres. Dans le chapitre « Pourquoi meurt-on ? » de La VIE, c’est quoi ?, Oscar Brenifier choisit de parler de la mort, cette « réalité mystérieuse », sans prendre de détours. Il ne cache pas le côté périssable des êtres et des choses et propose de « ne pas fuir la réalité de la mort et de vivre avec elle ». À la question « Pourquoi sommes-nous parfois malheureux ? », il propose comme première réponse : « Parce que nous ne dirigeons pas nos vies et que nous mourrons tous un jour ». Le choix et le traitement des sujets sont indissociables du propre cheminement philosophique de l’auteur.

On peut remarquer ensuite que certaines maisons d’édition se distinguent en choisissant des sujets originaux. Les deux derniers titres de la collection « Chouette ! penser » échappent tout particulièrement aux thèmes traditionnels : le rire et Le monstrueux. D’autres collections ou séries, telles que « Les Goûters Philo » et « Les Philo-fables », recherchent l’exhaustivité. Peut-être devra-t-on se méfier de cette tendance à vouloir épuiser tous les sujets. Certains thèmes semblent par ailleurs oubliés ou évités par les éditeurs. Ces sujets se distinguent en deux catégories : les sujets trop difficiles ou ennuyeux et les sujets tabous.

Faisant partie de la première catégorie, la politique, sujet qui ne doit pas être très vendeur auprès des enfants, ne sera jamais abordée directement en tant que telle. La guerre fait partie des thèmes privilégiés, alors que l’État, l’Histoire, la culture et l’éducation ne sont pas encore traités en sujet de fond dans les collections philosophiques. Parmi les sujets tabous, la sexualité et ses sous-thèmes – pulsions naturelles, instincts, plaisir – sont abordés par le biais de l’amour, du corps ou de l’altérité entre fille et garçon, le mot de sexualité n’apparaissant à aucun endroit. Un seul livre de la collection « Chouette ! penser » utilise pour l’un de ses titres un mot de la même famille : Le Mélange des sexes. Traitée de manière obsessionnelle dans les collections psychologiques, telles qu’« Oxygène », dans Le Dico des filles ou Le Livre des garçons, la sexualité semble réservée à d’autres champs de références que celui de la philosophie, comme si l’on cherchait à cacher la part inavouable de l’homme, masquée par la culture. Elle demande pourtant à être sondée par la philosophie. Diogène et les Cyniques Grecs s’étaient déjà penchés sur le sujet. Si les auteurs ont choisi pour mot d’ordre la raison, le corps demanderait quant à lui à être réhabilité. De même que la sexualité n’est pas le terrain gardé de la psychologie ou de la médecine, la folie n’est pas non plus celui de la psychiatrie. Beaucoup de philosophes, notamment Gilles Deleuze et Michel Foucault, ont compris l’intérêt que représentait une telle étude. L’absence de sujets dérangeants ou austères ne semble pas être, comme on pourrait tout d’abord le penser, le révélateur d’un éternel débat, à savoir : peut-on tout dire aux enfants ? Elle révèle plutôt les hontes gardées, la culpabilité d’une société verrouillée et, plus largement, la difficulté à penser la différence de l’être humain dans la collectivité.

Comment l’enfant sera-t-il alors à même de se défaire de ses croyances et de juger de la qualité du documentaire philosophique ? En percevra-t-il les enjeux réels ? La démarche d’Oscar Brenifier présente en cela l’avantage de développer l’esprit critique du jeune lecteur. Par le jeu des questions, ce dernier pourra peut-être en venir à s’interroger sur le support qu’on lui propose et à remettre ainsi en question la parole même de l’auteur, de celui qui prétend savoir. Oscar Brenifier invite l’enfant a exercé sa vigilance de citoyen. Face aux fanatismes de toutes formes, à l’utilisation politique des médias, à une information dont il faut toujours vérifier la source, l’enfant doit apprendre à exercer sa pensée de manière critique. Pour cela, il doit transgresser un interdit : celui du « jugement », celui de « l’interprétation ».

Affirmant sa parole tout en écoutant celle des autres, l’enfant, se construit en osant émettre des hypothèses et en participant au débat démocratique. La philosophie est dans ce sens une affaire sérieuse, puisqu’elle implique à la fois l’individu et le groupe. En réclamant une attitude rigoureuse proche de l’ascèse, elle se montre exigeante. Si penser, c’est soupçonner, se méfier, s’il faut entretenir une “philosophie du soupçon”, la philosophie court peut-être alors le risque de ne devenir que soupçonneuse. Dans quelle mesure l’enfant peut-il avoir une connaissance joyeuse de la philosophie lorsqu’il doit constamment se méfier des discours qu’on lui propose ? Malgré les méthodes didactiques élaborées, il semble que le lien qui existe entre l’enfant et le documentaire philosophique n’ait pas été assez questionné. L’appréhension du discours philosophique chez l’enfant reste en cela un champ d’étude ouvert qu’il serait bon d’explorer.

Lire le mémoire complet ==>

(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse