L’événementiel comme évolution des politiques culturelles ?

By 27 February 2013

2.2.3 L’événementiel comme évolution des politiques culturelles ?

D’une manière globale, il apparait que les politiques culturelles souffrent de maux récurrents qui font jusqu’à douter certains auteurs de leur avenir. Bureaucratisation, gestion administrative en lieu et place du soutien à la création, manque de réflexion sur ses desseins, la politique culturelle dans son ensemble en tant que tout, présente ainsi des limites concrètes. Or, lorsqu’un objet quel qu’il soit présente des limites intrinsèques, il apparait bien souvent qu’ils doivent évoluer afin de continuer à exister voire à disparaitre au profit d’éléments mieux armés pour faire face au contexte changeant qui est le sien. Bien entendu, il est aisé de lire ici une extrapolation hasardeuse de la théorie de Charles Darwin mais le modèle ainsi présenté pourrait être pris en considération. En effet, les limites dénoncées tant par Dijan que par Saint Pulgent montre en finalité une perte de sens de la politique culturelle dans un contexte qui évolue très rapidement à l’image de l’arrivée massive de biens technologiques qui se substituent aux pratiques culturelles traditionnelles. Héritières d’un trop symbolique passé et organisées de manière trop administrative, les politiques culturelles semblent aux yeux des auteurs cités dans la sous partie précédente avoir perdu une forme d’identité propre à chaque politique entreprise. Considérant que globalement, l’identité des politiques publiques reste d’agir dans l’intérêt commun et en fonction d’impératifs fixés par le législateur, les politiques culturelles qui sont des politiques publiques à part entière doivent au minimum répondre à cette forme « d’identité d’action » qui sont à l’origine de sa création mais en plus y ajouter une dimension culturelle, artistique qui demande un approche particulière. Cette approche pourrait être inspirée par ce que Georges Steiner nomme la « théologie de la création ». Cela consiste finalement à considérer la création artistique qu’elle soit littéraire, graphique, musicale, cinématographique, d’art plastique comme le but et la nature même de la politique culturelle. Lorsque Morin parle de ré-enchâssement de l’économie dans le réel ou de la connaissance dans son contexte, il propose d’offrir un contexte et un but aux entreprises qui parfois peuvent être en difficulté comme l’est actuellement la politique culturelle. La création peut donc représenter ce dont la politique culturelle a besoin pour se recentrer et pourvoir porter un message dans un contexte communicationnel de plus en plus fort. Ainsi, l’aspect créatif peut être considéré à la fois comme un manque des politiques culturelles en générale mais comme une condition sine qua non d’existence pour l’événement culturel au regard de la typologie présentée en début de réflexion. La notion d’évolution ici présente montre qu’un manque apparent de création et de réflexion autour de la création et de la place de l’œuvre représente la limite de la politique culturelle et le ciment de l’événement culturel.

En ce sens, le schéma traditionnel évolutionniste est respecté dans la mesure ou l’événement culturel se substituerait à la politique culturelle pour une première raison : la place de la création. Malgré tout, Dijan dénonce le rôle des politiques publiques dans la considération de la création lorsque « l’inventivité devient un substitut à la création et la politique de communication un antidote à la fonction intemporelle de l’art » (Dijan, 12). Or, ces dérives aux yeux de l’auteur semblent malgré tout répondre aux caractéristiques d’un événement culturel qui base son succès notamment sur des innovations en terme de présentation des œuvres ou de l’approche qui en est faite en parallèle d’une communication très forte et visant un public le plus large possible, qui conditionne par ailleurs le succès de cet événement. Il semble que la limite entre événement culturel et politique culturelle ne soit que difficilement observable, l’événement culturel pouvant tout à la fois représenter une évolution définitive ou passagère de la politique culturelle autant d’une partie intégrante de la politique culturelle…

Il apparait en tout cas que l’événement culturel, malgré les critiques de forme pouvant être opérées à son encontre (communication, aspect de consommation…) présente l’impératif de création qui est parfois même l’enjeux des événements culturels à l’image du festival d’Avignon dont la professionnalisation et l’ouverture a un ensemble divers d’art (danse, théâtre, mime, marionnettes, spectacle équestre…) représente le temps fort créatif pour nombre d’artistes qui se préparent et créent spécialement pour ce rendez-vous événementiel (réduit dans le temps, faisant office d’une forte communication, programmation unique) qui s’apparente malgré tout par sa nature à un élément de politique culturelle. L’aspect créatif reste donc l’enjeux majeur qui pourrait distinguer l’événement de la politique culturelle. Malgré tout, la typologie des publics et des succès de fréquentation renseignent également sur l’aura que chacun des deux ensembles culturels (événement et politique) peut prétendre posséder. La nature événementielle est, comme nous l’avons étudié, également corrélée à la présence de deux types de public. Un public dit premier et étant réellement amateur des propositions artistiques faites lors de l’événement. Ce public est à priori le même que le public traditionnel (mais pas pour autant cible) des politiques culturelles notamment à travers un des rôles majeurs de l’Etat dans ce domaine que nous avons considéré plus avant comme « prestataire de services culturels ». En effet, les grands lieux patrimoniaux ou muséographiques attirent un public d’amateurs qui sont théoriquement les mêmes que le public dit premier des événements culturels dont la motivation, l’éducation et le contexte sociologique les amènent à considérer la démarche culturelle comme normale qu’il s’agisse d’un événement culturel ou d’un élément de politique culturelle. L’intérêt typologique du public réside plus dans le public dit second. En effet, ce type de consommateur de culture n’est théoriquement pas le public cible.

Nous avons vu qu’il est globalement attiré par la démarche communicationnelle. Cet état de fait s’observe d’ailleurs totalement dans l’évaluation des typologies de publics réalisées dans le cadre de Béthune 2011 mais nous y reviendrons plus en détail ultérieurement. Ce second public représentant pourtant une majorité en terme de nombre de spectateurs au sein des événements culturels ne semble pas se déplacer en masse dans les lieux portés par une politique culturelle locale et a fortiori nationale. La différence entre événement culturel drainant un public pas forcement amateur et spécialiste et les projets portés par la politique culturelle répondent bien souvent aux critiques d’élitisme voire de corporatisme, ce qui laisse entrevoir une seconde possibilité de différenciation entre événement et politique culturelle. A ce titre, et toujours dans une optique évolutionniste, il peut être intéressant de dresser une comparaison entre la nature de l’événement culturel et l’évolution individualiste qu’a connu la société durant ces dernières années. La nature de l’événement culturel réside avant tout dans son immédiateté, sa durée courte et intense et à son caractère éphémère. Sans entrer dans des considérations de valeurs, ces éléments d’immédiateté par ailleurs soulignés par Dijan dans l’optique du choix culturel, se retrouvent dans l’évolution des mentalités et des paradigmes culturels individuels. L’événement à grand renfort de communication se fait connaitre notamment auprès d’un public à priori pas forcement concerné. Identiquement, la publicité et la société de l’information qui ont pris une place sans précédent dans nos sociétés font de la communication un élément clef de leur dispositif de diffusion.

Un premier parallèle est donc envisageable dans un rapport communication culturelle vers un public très large / publicité de consommation vers un public très large. Dans un second temps, la dimension individuelle est également présente au sein de l’événement culturel. En effet, les éléments de politiques culturelles, par leur nature empreintes de grandeur (Malraux parlant d’éducation à l’art par les valeurs intrinsèques de l’œuvre visant à subjuguer le spectateur) implique une médiation, un échange et une dimension collective dans la lecture de la culture. L’événement, par sa nature plus dynamique et plus en phase avec les évolutions sociologiques de son temps pourrait s’apparenter à un lieu de consommation culturelle, le spectateur venant assister à une pièce de théâtre ou au concert d’un artiste en particulier avant de s’en aller ou de se concentrer sur un autre élément de l’événement… En ce sens, l’événement culturel comprend une certaine dimension individuelle dans son approche à l’art ou à l’œuvre et s’inscrit ainsi une nouvelle fois dans les évolutions sociétales observables à travers le monde. L’immédiateté et l’individualisation de l’offre dans un contexte communicationnel et consumériste regroupe tout à la fois les évolutions sociétales tant en terme sociologique qu’économique et les éléments constitutifs mais cependant aucunement systématiques (une typologie d’événements culturels existe et à ce titre, ces grands éléments de nature sont à considérer au cas par cas) de l’événement culturel laissent à penser que celui-ci répond bien à une évolution qui ne se lit pas forcement au sein des grandes orientations de la politique culturelle. Aucun jugement de valeur n’est à extrapoler de ces constatations, les observations sociologiques parfois dénoncées par les auteurs et relatives aux changements économiques et sociaux de nos sociétés se reflètent dans les éléments de culture comme au niveau d’autre canaux d’observations représentatifs (consommation, relations humaines, entreprises…). En ce sens, et relativement à la considération d’évolution largement employée dans cette démonstration, il convient d’analyser ces considérations au regard de la théorie évolutionniste fondatrice dans la définition de la culture. A ce titre, la mobilisation de la science anthropologique est à nouveau intéressante dans la démonstration proposée.

En effet, la théorie anthropologique évolutionniste place les sociétés humaines (les cultures) au sein d’une continuité historique. Le contexte historique est dans notre démonstration totalement recevable dans la mesure où les évolutions sociologiques influençant la nature des politiques culturelles répondent à une évolution historique des modes de pensées et de développement. Comme il a pu être démontré précédemment, l’évolution des mentalités répond avant tout à l’émergence d’un nouveau mode de consommation et de paradigme aujourd’hui décrié et terreau idéologique de la naissance de la notion de développement durable dont nous proposons par ailleurs une relecture à l’aune des politiques culturelles dans ce mémoire de recherche. L’historicité de cette évolution est impossible à remettre en cause et le glissement des politiques culturelles vers tout ou partie des événements culturels répond à une évolution historique des mentalités, des modes de consommation et de représentation. En ce sens, le premier des éléments anthropologiques de définition évolutionniste est recevable dans le cadre de réflexion établie. Anthropologiquement, l’évolution que semble connaitre la politique culturelle vers une déclinaison plus événementielle répond à un cheminement historique, à une continuité dans les modes de représentation sociétaux. Dans un second temps, la théorie évolutionniste établit un parallèle entre les techniques de production et l’évolution des sociétés. Cette optique se retrouve d’ailleurs dans les écrits de Engels mais dans une dimension plus politique et conformément aux théories marxistes des formes de la société. Une nouvelle fois, ce parallèle est entendu dans le cadre de notre réflexion. En effet, les éléments de typologie précédemment nommés (consumérisme, individualisation, immédiateté, communication) s’inscrivent dans le cadre d’un mode de développement particulier qu’est celui du capitalisme et du libéralisme. Depuis les théories libérales et néolibérales de division du travail notamment, la montée en puissance d’un modèle sociétal libéral (Etats-Unis puis Europe de l’Ouest et enfin l’ex Union Soviétique avec la chute du mur) répondent à une évolution des modes et des techniques de production. En ce sens, le changement de paradigme et l’évolution lente mais certaines des idées libérales ont eu un impact sociologique et organisationnel très fort sur les sociétés. En somme, sur la culture, et cet impact se lit aujourd’hui tant comme cause que comme élément factuel de l’évolution des politiques culturelles vers l’événementiel culturel qui répond plus à la nature actuelle des sociétés. L’événementiel culturel semble donc constituer une évolution des politiques culturelles.

Cependant, la frontière entre les deux notions reste très mince dans la mesure où l’événementiel culturel laissant place à la création et s’inscrivant dans la durabilité (dont la nature sera discutée ultérieurement) peut correspondre aux idéaux originels de la politique culturelle. Ainsi, il semble difficile de trancher fermement dans la considération de l’événementiel culturel en tant qu’évolution dissociée de la politique culturelle. De ce fait, il semble plus judicieux de considérer l’événementiel culturel en fonction d’une typologie qualitative basée sur des indicateurs exhaustifs et objectifs ne jugeant pas d’une sélection au sens de Darwin mais d’une complémentarité entre les objectifs initiaux de la politique culturelle et le support évolué que peut représenter un événementiel culturel qualitatif. Ainsi, et en guise de conclusion sur cet élément de réflexion, il convient de considérer l’événementiel culturel certes comme une évolution de la politique culturelle vers plus de représentativité factuelle des changements sociétaux mais non comme un élément de remplacement des politiques culturelles. Une certaine complémentarité semble donc pouvoir s’esquisser entre idéaux originels de la politique culturelle et mise en œuvre concrète de l’événementiel culturel. Cette nouvelle articulation pourrait représenter cette forme d’évolution et de sélection au sens darwinien dans la mesure ou elle renouvellerait à la fois la notion de politique culturelle qui présente des limites démontrées et l’événementiel culturel consumériste non représentatif. L’événementiel culturel et durable dont nous proposons une définition dans la suite de cette réflexion semble pouvoir répondre à cet impératif d’évolution.

Il convient à présent de décliner l’ensemble de ces réflexions au sein d’une observation empirique que peut représenter Béthune 2011, capitale régionale de la culture.

Lire le mémoire complet ==> (Politiques Culturelles Et Durabilité : Introduction au management de projet culturel et durable)
Master 2 Professionnel, Développement des Territoires, Aménagement, Environnement
Université d’ARTOIS – UFR EGASS