Les lecteurs français des documentaires philosophiques

By 20 February 2013

B. Les lecteurs

Pour comprendre le documentaire philosophique du point de vue de la réception, il convient de répondre à trois questions : quel est le « narrataire », c’est-à-dire la « figure de lecteur postulée par le texte » ? Quelles sont les compétences du lecteur se situant dans la tranche des 7-11 ans ? Quels sont enfin les destinataires réels ?

1. La construction du narrataire

L’auteur met en place des stratégies pour s’adresser au narrataire. Pour identifier le rôle endossé par le lecteur qui n’est pas le lecteur réel , il est intéressant de s’appuyer sur les caractéristiques présentées par Gérald Prince à propos de ce lecteur imaginé. Ce dernier n’est presque jamais, dans le documentaire philosophique pour enfants, un narrataire « degré zéro ». Lorsqu’aucune caractéristique du narrataire ne peut être dégagée du texte, il est identifié par les marqueurs présents dans le paratexte. Citons pour exemple Le Livre des philosophes et Le rire raconté aux petits curieux, où seuls l’objet-livre, le titre, et l’illustration permettent d’identifier le destinataire : les questions formulées dans le texte ne sont que des artifices stylistiques, et elles ne doivent être interprétées comme une invitation à la réflexion. Aucune adresse au lecteur n’est décelable dans le discours. Le contenu, très documenté, veut être informatif, étayé de citations et d’exemples, ayant valeur d’arguments dans l’étude du sujet. Pour définir et comprendre le rire, les exemples, mis en valeur typographiquement par la couleur, font référence à une culture classique au lieu d’être tirés de la vie de l’enfant – comme c’est le cas dans les collections « PhiloZenfants », « les petits Albums de philosophie » et « Les Goûters Philo ». Sont ainsi convoqués Jean-Paul Sartre traitant de l’autodérision, Jean Tardieu pour évoquer le rire en poésie ou Friedrich Nietzsche pour rappeler à propos de la caricature : « Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire qu’on tue ».

Cependant le narrataire des documentaires philosophiques reste principalement un « narrataire spécifique ». Plusieurs éléments retenus par Gérald Prince permettent de le reconnaître : l’adresse au lecteur, les précisions sur les « caractéristiques socioculturelles du destinataire », « les prises à témoin implicites du lecteur à travers l’évocation de vérités générales ou de sentiments répandus qu’il est censé partager », les « questions ou pseudo-questions mises sur le compte du narrataire » et les analogies « définissant une réalité par rapport à une autre considérée comme plus familière, éclair[ant] obliquement l’univers du lecteur ».

a) L’adresse au lecteur

L’utilisation de la deuxième personne du singulier est tout d’abord très fréquente dans les collections philosophiques. Brigitte Labbé utilise ainsi le « tu » pour s’adresser directement au jeune lecteur dans le titre du sommaire : « Au menu de ton Goûter Philo ». L’enfant est invité d’entrée à s’approprier le texte. Dans le corps du texte, le « tu » laisse la place au pronom impersonnel « on ». L’auteur donne ainsi une dimension universelle à son propos et implique en même temps le lecteur dans la réflexion, l’invitant à réfléchir avec l’auteur :

On n’a pas besoin de mots pour ressentir la faim, la soif, le froid […] Mais on a besoin de mots, on a besoin de langage pour penser.

L’auteur n’hésite pas à recourir à de nombreuses répétitions. En utilisant le pronom « on » de manière systématique dans le paratexte et plus spécifiquement, dans le supplément intitulé « Mon cahier Goûter Philo » (présent depuis 2005 dans le livre broché), Brigitte Labbé se place du côté du lecteur et tente ainsi de faire disparaître la frontière entre narrateur et narrataire. Elle justifie ainsi la présence du « cahier Goûter philo» :

Quelquefois, on se retrouve entre amis, à deux, à trois ou plus, pour regarder un film, faire un jeu, préparer un exposé ou simplement écouter de la musique. Ou on est là, ensemble, sans rien faire de spécial. Et il arrive que la conversation démarre sur un sujet qui intéresse tout le monde. Sans s’en rendre compte, on se lance dans de grandes discussions sur les parents, les professeurs, les amis, sur l’amour, la guerre, la honte, l’injustice… On refait le monde ! Et le soir, quand on se retrouve seul, on y repense.

L’auteur et le lecteur se rassemblent autour d’un objet commun : le sujet de réflexion. C’est parce que ce dernier « intéresse tout le monde », qu’il peut prétendre à l’universalité. De manière plus générale, ce n’est pas seulement le sujet philosophique qui unit les actants du livre – ensemble des personnes participant à sa réalisation mais la pensée dans ce qu’elle a d’universel. Ceci rappelle à la fois la volonté des auteurs de proposer une philosophie pour tous et l’idéal intellectuel et politique de « refai[re] le monde » ensemble.

Anissa Castel utilise, de manière alternée, le pronom personnel indéfini, la tournure impersonnelle du « il » et la première personne du pluriel pour avancer des hypothèses, le « je » étant réservé aux exemples :

Je sais d’expérience que le soleil se lèvera demain parce que depuis que je suis née, je l’ai vu se lever chaque matin et que, de cette répétition, je conclus, par anticipation, qu’il en ira de même demain.

De la même façon que Brigitte Labbé, l’auteur tend ainsi à universaliser son propos tout en s’inscrivant personnellement dans la trame narrative. Dans la mesure où le « je » peut être incarné par le lecteur, le destinataire est sollicité.

b) Le traitement des sujets

Le traitement des sujets permet ensuite d’identifier le lecteur en tant qu’individu appartenant à un milieu socioculturel, comme le montre le choix des exemples. Le dialogue entre Emmanuelle Huisman-Perrin et sa plus jeune fille de onze ans naît textuellement d’un événement dramatique évoqué par l’enfant et constitue l’incipit du livre :

On a parlé de la mort en classe, parce que le père de Mathilde est mort. C’était horrible, tout le monde était mal, Mathilde était blanche…

Dans la mesure où le lecteur – qui est censé avoir le même âge que la jeune fille – peut s’identifier aisément au personnage de l’enfant, ce dernier nous renseigne en même temps sur la vie sociale du destinataire : il s’agit d’un enfant scolarisé de onze ans. Plus encore, ses réactions spontanées laissent voir également un portrait psychologique :

Maman, ceux qui se suicident choisissent d’en finir avec la vie, moi j’aimerais bien continuer… Est-ce qu’on pourrait arrêter cette discussion sur la mort ? Et aller manger une glace en parlant de choses gaies ?

L’enfant interrompt la discussion et rappelle sa mère aux joies de l’existence. Est rappelée en même temps la nature de l’enfant et du destinataire.

c) Les autres stratégies : la prise à témoin et les analogies

Dans les collections « les Goûters Philo » et « Les petits Albums de Philosophie », coexistent deux caractéristiques permettant, selon G. Prince, d’identifier le destinataire comme « spécifique » : la « prise à témoin », et les analogies « définissant une réalité par rapport à une autre considérée comme plus familière, éclair[ant] obliquement l’univers du lecteur ».

La « prise à témoin » est implicite lorsque, par l’illusion référentielle, le lecteur peut s’identifier au personnage d’un texte narratif :

Hector se tord de douleur : il a mangé 2 litres de crème à la vanille ; pourtant, il sait que le lait le rend toujours malade, mais il en avait trop envie[…], c’était plus fort que lui.

Pour évoquer l’emprise des sens, et plus particulièrement ici la gourmandise, Brigitte Labbé prend à témoin le lecteur de manière implicite et choisit comme point de départ de la réflexion philosophique une situation analogique que le lecteur a dû sans doute déjà connaître ou qu’il peut être amené à vivre un jour. De même, le personnage de Ninon, héroïne des « petits Albums de Philosophie », est en cela propice au processus d’identification. Ainsi vit-elle par exemple les petites moqueries de ses camarades :

Ninon est triste. Son amie Julie ne lui parle plus. La journée avait pourtant bien commencé : il faisait beau, Ninon portait une nouvelle robe, la maîtresse avait rendu les dictées et, pour une fois, Ninon avait eu la meilleure note de la classe… Mais, au moment de la récréation, Julie s’est approchée de Ninon et lui a dit : ̏ Elle n’est vraiment pas terrible, ta robe. ̋ Clémentine a ricané et toutes les deux sont parties rejoindre un groupe qui jouait au fond de la cour, laissant Ninon toute seule.

Quelle petite fille n’a pas fait l’expérience de la « nouvelle robe » ? L’approche psychologique du personnage permet au lecteur de s’identifier d’autant plus aisément à Ninon. Campé par le texte et l’illustration, l’environnement social du personnage est présenté avec précision en page de garde.

Dans les documentaires de la collection « PhiloZenfants », la présence de « questions ou pseudo-questions mises sur le compte du narrataire » donne à ce dernier son plus haut degré de spécificité. La « prise à témoin » y est souvent explicite. A la question première : « Seras-tu un champion plus tard ? » découlent les questions suivantes : « Tes parents ont-ils le pouvoir de faire de toi un champion ? » et « Et si toi, tu ne le veux pas, qui décide ? ». Toutes les caractéristiques citées par Gérald Prince sont réunies et mettent de ce fait en avant les choix pédagogiques et philosophiques d’Oscar Brenifier : rendre l’enfant responsable et acteur dans le savoir.

Il semble donc que trois grandes tendances se dégagent dans les documentaires philosophiques pour appréhender le narrataire : premièrement, l’absence du narrataire dans le texte ; deuxièmement, la prise en compte du narrataire dans le paratexte ; et troisièmement, l’intégration du narrataire à la fois dans le paratexte et dans le corps du texte par le biais du récit narratif.

Lire le mémoire complet ==>(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse