Les enjeux philosophiques et politiques, Le champ de références

By 20 February 2013

B. Les enjeux philosophiques et politiques

En faisant son entrée dans la cité, la philosophie devient essentiellement pratique puisqu’elle s’inscrit dans l’action. Renouant ainsi avec ses origines grecques, la Parole revient sur la place publique. Mais quelle est cette Parole ? Comment l’identifier à travers le flux des différents discours ? Ne risque-t-elle pas de ne plus se reconnaître elle-même ? Pour François Galichet, la philosophie ne peut être caractérisée « ni par ses objets, ni par ses méthodes, ni par ses finalités » ; comment savoir s’il s’agit toujours d’un discours philosophique ?

Par l’étude de son champ de références, nous tenterons tout d’abord de reconnaître la parole philosophique et nous nous demanderons dans quelle mesure elle peut agir dans les domaines qui ne sont pas les siens. En prenant part au débat démocratique, nous comprendrons enfin que la philosophie ne peut être que politique.

1. Le champ de références

Dans quel champ de références s’ancre réellement le discours du documentaire philosophique ? François Galichet nous met en garde :

Aujourd’hui, le mot « philosophie » est un peu mis à toutes les sauces. Il suffit qu’un livre – pour les enfants et pour les adultes – traite de thèmes un peu graves comme la mort, la souffrance, le bonheur ou l’amour, pour qu’on le dise « philosophique » (…) Il est donc nécessaire de se demander ce qui distingue un texte « philosophique » d’un autre (…).

À la lecture de ces ouvrages, la question demande à être posée : quand peut-on parler de philosophie ? Le discours ne migre-t-il pas parfois vers d’autres domaines, ne franchit-il pas les frontières de la philosophie ?

a) Étanchéité des frontières entre philosophie et psychologie

Dans certains documentaires, il semble que la nature du texte soit plus de l’ordre du conseil psychologique que de l’argumentation philosophique. Présenté en quatrième de couverture comme « un concentré de vrais bons conseils », le livre de Sylvaine Jaoui réunit des maximes de natures très diverses sur le bonheur :

La plupart des gens voient très bien la nécessité des choses utiles. Toi, apprends à voir la nécessité des choses inutiles.

Dans le même livre, on trouvera un adage d’un tout autre ordre :

La séduction féminine ne se mesure ni à la profondeur du soutien-gorge ni à la taille du string qui dépasse du jean. C’est bien plus mystérieux que ça.

Outre qu’on est tenté d’en savoir plus sur le mystère de la séduction féminine, la coexistence de sentences aussi différentes dans un même discours donne un caractère flou au domaine de références et confère en même temps à la philosophie une approche psychologisante.

La frontière entre philosophie et développement personnel paraît également poreuse chez Michel Piquemal et Brigitte Labbé. Les questions posées par le premier auteur dans « L’atelier du philosophe » s’apparentent parfois à des conseils de psychologie paresseuse. On se rappellera pour cela le dernier commentaire de la fable des porcs-épics : « Serez-vous capable d’accepter que la femme ou l’homme avec qui vous vivez ait des jardins secrets ? » Brigitte Labbé semble, de son côté, développer le concept d’une « philosophie dont vous êtes le héros » en proposant des variations de tests psychologiques. Elle expose une situation de départ :

La mamie de Zacharie lui a offert une tente d’Indiens. (…) Un seul problème : c’est le troisième Noël de suite que sa mamie lui offre une tente d’Indiens. Autant dire que Zacharie est déçu, très déçu. Il s’attendait à autre chose, surtout qu’à Noël dernier, il lui avait dit qu’il en avait déjà une.

Puis l’auteur procède à une analyse de cas. Trois choix se présentent à Zacharie :

Il dit la vérité : « Mamie, tu m’as déjà offert 2 tentes d’Indiens, celle-là, c’est la troisième, ça ne me fait pas plaisir d’en avoir une troisième, alors, soit tu te fiches de moi, soit tu perds la mémoire. »
Il ment complètement : « Merci mamie, c’est gentil d’avoir apporté un cadeau, cette tente est très belle, je suis très content. »
Il ment à moitié : « Merci mamie, c’est gentil d’avoir apporté un cadeau ; tu sais, à Noël prochain, j’aimerais bien venir acheter les cadeaux avec toi. »

On aura compris que le troisième choix, à savoir la solution du demi-mensonge, discutable, sera ce que l’auteur préconise de choisir :

Si Zacharie joue un peu la comédie, personne ne lui en voudra. C’est un peu de faux, mais ça fait plaisir.

Les publications annexes des deux auteurs confirment la dimension psychologique présente dans leurs écrits : Michel Piquemal écrit également pour la collection « Oxygène » Ado Blues, et Brigitte Labbé est coauteur de Maman a une maladie grave, album édité en 2007 chez Milan. Que penser d’auteurs qui écrivent à la fois de la psychologie et de la philosophie ? Peut-on être spécialiste de deux domaines aussi différents ? N’est-ce pas méconnaître la philosophie que d’en faire une entreprise thérapeutique ? Certes, la philosophie était envisagée dans l’Antiquité comme une sagesse pratique ; mais elle reposait alors sur des fondements et des démonstrations.

b) Spiritualité, « développement personnel » et éducation à la citoyenneté

La forme du discours peut révéler le domaine de références. La présentation sous forme d’anthologies rassemble souvent des « phrases [qui] aid[ent] à grandir ». Michel Piquemal présente son Premier livre de sagesse comme un « Trésor de sagesse » « assembl[ant] (…) pensées et proverbes, glanés ici et là dans les pages du monde entier ».

Le documentaire philosophique est précieux parce qu’il est pratique. Il permet de s’accommoder d’une société où « les médias – au service d’intérêts uniquement mercantiles de consommation – jouent la carte d’une politique de crétinisation des enfants et de l’individu, semblant vouloir donner raison au Georges Orwell de 1984. » De la même façon, Aline de Pétigny invite les enfants à « penser à l’endroit » en proposant des anthologies de « petites pensées ». Elle suggère au jeune lecteur « d’offr[ir] un sourire et une pensée de joie à chaque personne qu’[il] rencontre » et lui donne un conseil : « Ne te complique pas la vie, tout est simple ».

Doit-on alors s’inquiéter pour la philosophie ? Selon Oscar Brenifier, les philosophes sont responsables de la dépossession de la philosophie en ne voulant pas « investir » d’autres champs :

En ce qui a trait à la pratique [de la philosophie], une part importante de la responsabilité en incombe d’ailleurs aux philosophes eux-mêmes, qui se refusent à investir ces champs, dès lors abandonnés aux pédagogues, aux psychologues, ou à tout un chacun, à qui l’on ne saurait reprocher de s’intéresser à la philosophie et de s’y aventurer, puisqu’elle est affaire de tous et n’appartient à personne.

Dans la mesure où le discours fait appel à d’autres domaines de connaissance, peut-on qualifier le documentaire « philosophique » ? L’existence d’ouvrages à teneur philosophique dans une collection non-philosophique (cf. tableau 2, p. 25) traduit la confusion des genres. Il s’agit souvent de collections ayant pour objectif de « sensibiliser les enfants aux problèmes de société ». Ainsi Patricia Goralezyk propose-t-elle d’aborder le thème de la mort « par une triple approche – historique, géographique et psychologique ». Dans les collections documentaires abordant le « vivre ensemble », les thèmes philosophiques tels que la mort sont traités d’un point de vue global.

Face au besoin manifeste de trouver des réponses à un malaise social, on peut se demander avec Oscar Brenifier si le philosophe ne trouverait pas avantage à ouvrir la philosophie aux autres champs de la connaissance. Une approche totalisante de la philosophie peut toutefois conduire à un autre écueil : en se donnant pour objectif de former un citoyen idéal, la philosophie risque de devenir condition de l’éducation à la citoyenneté et ne plus être ainsi sa propre fin.

2. Un enjeu philosophique essentiel : la pensée selon Brigitte Labbé et Oscar Brenifier

Où la pensée se loge-t-elle ? A-t-elle laissé son empreinte dans les documentaires philosophiques ? L’étude de ce thème se révèle intéressante car la pensée constitue le point nourricier de toute démarche philosophique. C’est de la pensée de l’auteur que naît le texte. Quel lien existe-t-il alors entre la pensée même de l’auteur et la pensée, objet d’étude ? Y a-t-il adéquation entre le sujet et l’objet ?

a) La non-pensée dans « Les Goûters Philo »

En étudiant les œuvres de Brigitte Labbé et Oscar Brenifier, il apparaît que le thème n’est pas également traité. Le mot « pensée » ne figure dans aucun titre de la collection des « Goûters Philo ». On pourrait s’attendre alors à le trouver dans d’autres titres : Le Bonheur et le malheur, Libre et pas libre ou La Parole et le silence. N’y a-t-il pas en effet un bonheur à penser ? La liberté n’est-elle pas celle de la pensée ?

Si l’on imaginait que la pensée soit le prochain thème d’une nouvelle parution, quel en serait alors le titre ? « Pensée et… »? « Penser et pas penser » ? « Pensée et absence de pensée » ? mais la pensée a-t-elle son contraire ? Les titres « rhématiques », et plus précisément «littéraux », évoquent d’emblée le sujet central. Le lecteur sait de cette façon qu’il aura plus de réponses que de questions. Il sait également que la dualité du titre, qui oppose une thèse et une anti-thèse, annonce un conflit, une dialectique et une résolution du problème.

Dans La Parole et le silence, Brigitte Labbé évoque rapidement le sujet en proposant des « Exercices de pensée » :

« Pensez à une chaise. »
Aussitôt, dans notre tête, nous voyons une chaise.
« Pensez à une chaise sur le dos d’un éléphant. »
Aussitôt, dans notre tête se forme l’image d’un éléphant portant une chaise.
« Pensez à une spirogyre. »

Rien. Je ne vois rien. Je ferme les yeux, je me concentre, mais franchement, c’est le grand vide. […] Tiens, Quentin peut voir des algues vertes sous l’eau apparente d’une rivière parce que lui, il connaît le mot spirogyre.

On n’a pas besoin de mots pour ressentir la faim, la soif, le froid, le chaud, la peur, la joie, le chagrin… Mais on a besoin de mots, on a besoin du langage pour penser.

La pensée est limitée à sa faculté de représentation et n’existe que dans sa relation avec le langage. Plus loin, Brigitte Labbé choisit un exemple significatif :

Allongée sur son lit, Elsa pense à un rendez-vous avec un copain. Elsa voit le visage de son copain,ses yeux (…). Mais assez vite, les mots arrivent. Des mots silencieux, à l’intérieur d’elle-même : « La prochaine fois, je mettrai un pantalon kaki, mais de quoi on va parler, remarque, je pourrais raconter le film que j’ai vu hier, oh là là, qu’est-ce qu’on va faire s’il pleut, je ne veux pas le ramener à la maison (…).

De cet exemple anecdotique, l’auteur fait une déduction :

Pour penser, on utilise des mots, des paroles que l’on fait avancer, reculer, des mots qui reviennent, s’emmêlent, s’emboîtent… (…) Impossible de réfléchir sans mot, sans paroles. Quand on réfléchit, on se parle, on dialogue avec soi-même. Penser, réfléchir, organiser, prévoir, décider, tout cela se passe forcément avec des mots, dans la parole.

La pensée est au service de l’action : la jeune fille l’utilise en effet pour organiser son rendez-vous. L’exemple tiré de la vie quotidienne et l’accumulation des verbes d’action donnent à la pensée une valeur strictement pratique. La pensée n’est-elle pas aussi autre chose ?

b) La désacralisation de la pensée par Oscar Brénifier

Selon Oscar Brenifier, la pensée est « sacralisée » et n’est pas facilement abordée par les auteurs. Si Brigitte Labbé et Michel Puech, son coauteur, traitent le thème si peu et de manière si réductrice, peut-être est-ce parce que la pensée effraie et dérange les écrivains eux-mêmes. Peut-être aussi ne savons-nous plus nous arracher à la réalité :

En grandissant, nous nous sommes laissés absorber par ce que communément nous nommons réalité. Et lentement cette réalité qui n’était qu’une mise à l’épreuve a pris le pas sur toute autre fonction mentale, une censure sévère s’est installée, interdisant le jeu qui consistait à laisser émerger de notre esprit les réalités qui le constituaient, prohibant par le même décret toute pensée librement déterminée. Il fallait dès lors qu’une pensée « colle », mais qu’elle « colle » à quoi, sinon au déterminisme du banal et du quotidien. Plus moyen de questionner; seuls comptaient à présent les critères de l’évidence, ce fameux bon sens accessible « naturellement » à chacun qui permet soi-disant de ne pas errer dans le labyrinthe de l’illusion et de la subjectivité.

La liberté de penser ne va pas de soi. Le philosophe dénonce une pensée du « quotidien » que l’on retrouve dans certains documentaires philosophiques, tels que « les Goûters Philo ». La pensée est enfin associée au jeu, idée ancienne puisque Nietzsche comparait déjà le nouveau philosophe à l’enfant, qui, dans une « sainte colère philosophique » détruit dans la joie les idoles.

Oscar Brenifier identifie par ailleurs les interdits, les tabous qui empêchent la pensée : le « dogmatisme », « l’interdit du jugement », « l’interdit de l’universalité », « l’interdit du questionnement », le « refus de l’abstraction » et le « refus de percevoir les limites et l’abîme de sa propre pensée ». Le mot « pensée » n’apparaît pas non plus dans l’un des titres de la collection « PhiloZenfants ». Le thème de la pensée est abordé cependant dans l’ensemble de l’œuvre de manière transversale. L’auteur n’isole pas les concepts. Il fait des liens entre savoir et pensée – dans le chapitre « Qu’est-ce que réfléchir ? » ; entre liberté et pensée en évoquant la liberté de pensée du prisonnier ; et entre vie et pensée dans le chapitre « Pourquoi vit-on ? ». Dans la collection « Les Petits Albums de philosophie », le personnage de Ninon incarne une idée de la pensée. Philosophe, la jeune fille savoure des instants de méditation et prend plaisir à réfléchir, comme le montre le dialogue suivant avec sa mère qui lui demande si elle va bien :

Ninon – Oui, ça va. Je réfléchis.
La mère – Tu réfléchis à quoi ?
Ninon – Je réfléchis…
La mère – Et c’est bien ?
Ninon – Oui ! Je pourrais rester des heures toute seule à réfléchir.
La mère – Et tu crois que tu serais heureuse ?
Ninon – Oui, je serais vraiment heureuse.

La pensée se vit de manière heureuse, de la même façon que Gilles Deleuze associait joie et pensée. Joyeuse, la pensée n’est pourtant pas, chez Oscar Brenifier, solitaire. Le dialogue entre Ninon et sa mère se poursuit en effet ainsi :

La mère – Tu ne crois pas que c’est un peu difficile d’être heureux toute seule ?
Ninon – Non ! Au contraire, on pense ce qu’on veut, et personne ne vient nous contrarier.
La mère – Tu ne crois pas qu’on a besoin des autres ? Qu’on a besoin d’aimer ou d’être aimé ?
Ninon – Si, un peu. Mais regarde Bouddha, il vivait bien seul, lui !
La mère – Oui, mais après, il a eu ses disciplines. Des gens qui l’aimaient. Et lui aussi, il les aimait.

La pensée est aussi une pensée collective. Sans cesse Oscar Brenifier rappelle à son lecteur l’existence d’un autre. Le sujet est constamment mis en relation avec le monde qui l’entoure. Être-au-monde, il ne peut penser sans partager. « À quoi bon avoir des idées si [on] ne peu[t] les partager ? » La pensée se vide si elle n’est pas communiquée :

(…) Quelle satisfaction de pouvoir partager tes idées avec tes amis, quand tu parviens à trouver les mots qui les traduisent fidèlement ! Ces mots qui sont aussi à toi et à tout le monde…

Alors que Brigitte Labbé mélange pensée et sentiment, Oscar Brenifier affirme : « Le sentiment, c’est personnel. En revanche une pensée, ça ne l’est pas. ». La pensée ne relève pas de l’affectif, mais de la raison qui aspire à l’universel.

La philosophie, pour ne pas mourir, doit être profondément re-pensée. Il faut à la fois qu’elle reprenne le chemin de l’abstraction et de l’universalité, et qu’elle fasse preuve de modernité en s’aventurant au-delà des limites qu’elle s’était fixées. « L’idée [de] la mort de la philosophie, si une telle mort est envisageable, réside en son absence de vie et de pluralité, car l’essence de la philosophie repose sur l’altérité, en une remise en question aussi radicale qu’insupportable. » En jouant le rôle de révélateur, les documentaires philosophiques pour enfants portent peut-être en cela le bourgeon d’une nouvelle histoire de la philosophie.

Lire le mémoire complet ==>

(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse