L’art thérapie et une autre utilisation de la photographie

By 15 February 2013

D. L’art thérapie et une autre utilisation de la photographie.

L’art-thérapie, ou thérapeutique par l’art dans son nom original, a connu un véritable essor depuis une vingtaine d’années. Les domaines de santé actuels semblent de plus en plus s’intéresser à d’autres voies de guérison et s’ouvrent à de nouvelles disciplines thérapeutiques. Dans un mémoire s’interrogeant sur l’utilité et l’efficacité de la photographie auprès de jeunes patients obèses, il semble important de décrire une discipline qui aborde ces questions. En quoi s’en rapproche-t-elle et en diffère-t-elle ? Pour cela, nous tenterons de faire un historique de la discipline et de replacer la photographie au sein de celle-ci et de ce que cet art offre dans la spécificité de ce domaine.

L’art-thérapie est la façon dont un art est abordé par l’art-thérapeute avec un patient afin que le processus créatif et de réflexion sur l’art l’aide dans un prolongement de soin. Elle ne peut aucun cas être constituée comme substitut unique de soin mais seulement comme élément complémentaire à celui-ci. Adrian Hill, considéré comme le fondateur de la discipline l’énonçait ainsi aux patients auxquels il s’adressait : « Ce qu’il signifie réellement est « un peu de ce que vous imaginez qui vous fait du bien ». Et mon but, cette après-midi, est de vous persuader d’abord qu’il vous fait du bien, puis de vous inciter à vous l’imaginer, et puis de l’essayer pour vous-même.18 »

L’art-thérapie prend ses origines anglaises en 1938 alors qu’un certain artiste du nom d’Adrian Hill touché par la tuberculose est admis dans un sanatorium. Le fondateur de la discipline est alors alité durant une longue période. Le temps lui semblant long, sa mobilité étant réduite, il commence à peindre ce qui l’entoure, les objets environnants de manière réaliste ou subjective. Sa rémission est rapide et il décide, dès lors, de développer et d’étendre son expérience personnelle à d’autres malades selon des principes et des concepts initiatiques repris ou non par la suite et qui seront discutés. Il faut ici entendre que la seule pratique de l’art par le patient n’est pas l’unique manière de pratiquer la thérapeutique par l’art. Une appréhension de la discipline artistique en tant que savoir, réflexion et curiosité portées sur celle-ci, constitue également un moyen de saisir le processus créatif comme outil de soin. L’art dans sa pratique et sa connaissance compose dès lors deux possibilités pour aider au rétablissement du patient.

Afin de comprendre comment le médium photographique a pu prendre place au sein de la thérapie, il sera bon de définir clairement les limites et les marges entre la thérapie photographique, les photographes travaillant avec les patients et la photographie à l’usage des patients compris comme signes de maladie et de symptômes. Avant toute chose, rappelons que le terme « photo-thérapie » au sein de ce mémoire doit être entendu lorsqu’il est employé en ce lieu en tant qu’utilisation de la photographie comme médium appartenant aux arts dans une recherche et une volonté de soin du patient.19 Selon Adrian Hill, l’obligation et l’exigence initiale pour toute personne voulant devenir un art-thérapeute, sont d’être avant tout soi-même artiste et pas uniquement amateur d’art. Adrian Hill ne s’adresse qu’au sujet de la peinture comme un art pouvant aider dans le processus de guérison du patient.

La photographie a petit à petit pris place dans cette discipline qu’est l’art- thérapie. Son entrée en matière fut amorcée par le photographe anglais Hugh Welch Diamond qui réalisa des photographies montrant les patients avant et après traitement. Le domaine psychiatrique a lui aussi connu une utilisation de la photographie à des fins d’analyse et d’observation évoquée auparavant. Au cours des années 70, Roland Barthes dans La chambre claire a été le premier à mettre en relation le rapport ayant trait entre photographie et intimité. Un rapport dès lors exclusif dans lequel la photographie servait d’appui à l’auto-analyse. De plus, après avoir montrer la maladie par l’analyse photographique des symptômes inhérents à la pathologie, les photographes furent nombreux à amorcer la critique des asiles via le médium photographique comme Raymond Depardon à l’asile de San Clemente de Venise. Le bien des patients et le rapport à l’image en vue du soin étaient donc des notions initialement présentes qu’il a fallu mettre en question dans leur aide potentielle au soin. Une tierce personne est nécessaire à l’analyse de l’image dans l’art-thérapie, il y a un rapport privilégié, certes, entre la photographie et l’observateur mais, pour que ce rapport soit fructueux dans le soin, un recul est nécessaire. On peut aussi penser qu’un passé analytique est préférable. D’ailleurs Gilles Perriot l’énonce ainsi : « Dans ce constant choix à faire entre l’intervention ou l’abstention, sans doute est-il indispensable que le photothérapeute, utilisant la photo comme support projectif, possède une formation analytique.20 »

La photographie ne devient envisageable comme medium artistique utilisé dans sa valeur thérapeutique que très récemment. Ainsi François Soulages énonce les dimensions qui confèrent à l’art photographique des capacités de soin : « c’est-à- dire prendre et étudier la photo pour comprendre la photographie et prendre aussi en compte comment on voit cette chose, c’est-à-dire les conditions et les modalités de réception de la photo »21.

L’art thérapie prenant le médium photographique comme discipline possède plusieurs traitements. Tout d’abord, il est possible pour le patient de pratiquer la photographie directement; dans ce cas un photographe ou un art thérapeute dont la spécialité est la photographie vient enseigner au patient la technique et observe les photographies réalisées avec eu x tout en l’accompagnant dans sa recherche d’image. Ici, il existe différents points de vue sur la quantité d’enseignement technique à inculquer aux patients et Adrian Hill posait déjà cette question quand il pensait à l’élaboration de la thérapeutique par l’art, ne pointant ici que la peinture, mais depuis nous pouvons rapprocher cette interrogation du médium photographique. En effet, Hill énonce l’art thérapie comme l’apprentissage d’une technique en vue de libérer l’expression personnelle et non de la brider par la technique qui se révèlerait être un frein à celle-ci, il poursuit en disant par rapport cette question : « L’autre qui est l’attrait d’acquérir une certaine technique, celle de la peinture à l’huile, de l’aquarelle, ou du noir et du blanc du crayon ou de la plume pour la fascination du procédé lui-même, et la maitrise de telles méthodes d’exécution, y compris les pièges de la virtuosité, est généralement l’ambition de l’artisan totalement dénué d’inspiration.22 »

La pratique de la photographie, en elle-même, peut être abordée comme une façon de se soigner. Le médium peut dans ce cas interroger sa pratique qui se subdivise en deux recherches distinctes. L’une concernant directement sa propre représentation ou la manière pour le patient de s’inclure dans les photographies, de se raconter. Une autre recherche photographique quant à elle traite de la dimension fictive de la photographie. C’est dès lors en s’éloignant de soi, sujet-malade, et en créant une histoire qui peut être analysée et se rapprocher de son histoire personnelle. Enfin, la photographie est envisagée non plus dans sa pratique mais dans sa finalité, c’est-à-dire une image ouverte à une analyse personnelle que chacun peut établir dans une lecture. Adrian Hill utilisait déjà ce procédé avec les reproductions de peinture qu’il apportait aux patients afin d’ouvrir leur sensibilité à l’art.

Le photo-language a été créé par deux psychologues en 1965 : Claire Belisles et Alain Baptiste. Le photo-language va plus loin dans l’analyse des images puisqu’il demande aux patients de choisir des images suivant un sujet ou encore d’analyser l’image de manière personnelle. On peut établir dans cette démarche une relation entre les photographies et les taches d’encre qui instituaient le psychodiagnostic de H.Rorschach qui correspond à la lecture et l’interprétation d’un matériel codé. Les images créées par les taches d’encre permettent par leur investissement et décryptage faits par le patient au thérapeute des points de rencontre et d’élaboration. De la même manière, les photographies utilisées dans le photo- langage représentent un espace de projection et d’introspection analytique. Cette catégorie de la photo-thérapie repose sur le principe que chaque photographie peut permettre d’y voir ce que l’on cherche à y trouver. Ici, les photographies sont choisies pour ce qu’elles représentent et non réalisées. L’unique outil de réflexion est la photographie dans son objet et non plus la pratique de cette technique. Le matériau est donné et c’est sur celui-ci que le travail est effectué dans le choix et les réflexions qu’il permet de créer.

Nous avons ainsi pu observer comment la photographie avait pu être envisagée comme pouvant s’intégrer à l’art thérapie. L’art thérapie est encore peu reconnue en France et il est vrai qu’actuellement, la photographie n’est pas la discipline la plus médiatisée contrairement par exemple à la danse, dans ce type de soin. Peut-être est-ce aussi que la photographie est plus souvent comprise dans son aspect spéculaire que dans ses possibilités de liberté et d’interprétation, voire d’expression.

De plus, la photographie était encore appréhendée en argentique au sein de la discipline avec un long travail de tirage suivant une prise de vue plus fixe dans le protocole et de modification de l’image. La photographie numérique offre cette rapidité et change forcément la manière de l’aborder dans son apprentissage en retirant aussi l’attente de l’issue.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière