L’appropriation du développement durable – Concepts théoriques

By 21 February 2013

Concepts théoriques – Section II :

Pour le cadre théorique de mon enquête, j’aurais pu choisir l’analyse marketing, à savoir trouver dans ces sciences de gestion un outil me permettant d’étudier le côté commercial, gestionnaire, productif de l’évènement et parler de la diffusion de ce phénomène dans la société. Cependant, contrairement à l’évènementiel sportif à caractère durable, on peut se rendre compte rapidement que le concept de développement durable en lui-même ne peut pas être qualifié de phénomène de mode. En effet, malgré les questions et les différences d’application qui subsistent (protocole de Kyoto par exemple), malgré le fait qu’il faille encore faire le tri entre une opération marketing et une politique de fond, on peut dire qu’il est entré depuis maintenant plusieurs années dans la vie quotidienne d’une majorité des entreprises et des ménages et qu’il est règlementé et encadré par une législation de plus en plus large (Natura 200034 et Action 2135). D’autre part, il n’y a pas lieu d’associer l’aspect ponctuel de la mode à la vision à très long terme qui sous-tend le développement durable.

Mais la question n’est pas de savoir si ce modèle idéologique va perdurer ou péricliter dans quelques années, elle est surtout de savoir comment il est mis en pratique, pour quelles raisons et dans quelles stratégies. C’est donc par une approche sociologique qu’il me paraît le plus pertinent d’aborder ces questions.

Catégoriser, c’est regrouper un ensemble de données différentes dans des paquets homogènes. Ici la catégorisation aura surtout pour but de mettre en lumière des idéaux-types c’est à dire des modèles, associant un évènement aux caractéristiques spéciales à un organisateur aux caractéristiques sociales, elles aussi spéciales. La notion d’idéal-type nous vient de Max Weber : il l’obtient par un travail de grossissement et d’idéalisation des traits qui lui semblent les plus importants. Les idéaux-types rassemblent les traits pas forcément les plus courants mais les plus spécifiques et distinctifs d’une catégorie d’objets. Weber36 indique que l’idéal-type est toujours une utopie, qu’il n’existe pas réellement, mais qu’on peut s’en approcher souvent. Il forme un tableau de pensée homogène, qui peut ensuite servir, après avoir repéré un objet – ici un organisateur et son évènement- à l’analyser en considérant son écart avec l’idéal-type.

34 Réseau Ecologique Européen pour la préservation de la diversité biologique et la valorisation du patrimoine naturel des territoires.
35 Programme adopté par les gouvernements à la conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement en 92 à Rio.
36 M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, Plon, 1965.

Voyons maintenant quels seront les concepts que je vais utiliser dans mon analyse. Nous verrons d’abord la question des modes d’appropriation de connaissances à travers l’exemple du développement durable, qui se décline en plusieurs courants.

Puis nous étudierons en quoi les caractéristiques sociales d’un individu (habitus, éducation, cadre de vie, occupations, loisirs, travail) peuvent influencer ses prises de décision et donc ici peser sur son choix du développement durable.

Enfin, nous montrerons comment il est possible d’analyser les logiques d’action d’un individu à partir de l’étude de ses arguments et de ses justifications.

A) L’appropriation du développement durable

Les entretiens des organisateurs et leurs opinions sur le développement durable, ainsi que la façon dont est organisée la manifestation au niveau technique, vont nous renseigner sur le courant de développement durable auquel chacun des évènements étudiés appartient.

Il est alors intéressant de savoir comment chacun des organisateurs a intégré ces courants, c’est-à-dire de quelle façon ils se sont approprié ces modèles.

Crozier et Friedberg37 ont parlé d’appropriation des connaissances par apprentissage collectif :

« les acteurs, individus et groupes apprennent, c’est-à-dire inventent et fixent de nouveaux modèles de comportements et de jeux avec leur composantes affectives, cognitives et relationnelles ». L’individu peut être acteur du changement mais le collectif (famille, groupe social) a un effet sur son comportement et limite sa liberté.

37 M. CROZIER et E. FRIEDBERG, L’acteur et le système, Seuil, 1977.

Nous avons vu dans le Chapitre 1 qu’il existait différents modèles théoriques rattachés au développement durable. Rappelons globalement les caractéristiques principales des modèles, ainsi que les traductions concrètes de ces modes de pensée dans la vie quotidienne.

* Le modèle néo-classique libéral

Rappelons que dans ce modèle largement diffusé actuellement, la dimension économique est prépondérante, la croissance est la référence, et la protection de l’environnement est envisagée dans une optique purement économique. On souhaite néanmoins un équilibre entre les trois piliers et une plus forte éthique, mais la souplesse du modèle ne permet qu’une communication superficielle des organismes qui le mettent en place.

La mise en place de ce modèle se traduit par le tout technique, technologique et industriel. Il s’agit d’ « internaliser les externalités » c’est-à-dire de trouver des solutions aux problèmes de ressources naturelles et humaines, dans l’innovation technologique. Il n’y a pas de réel changement des habitudes, mais une recherche de solutions pour résoudre les problèmes plutôt que des actions de prévention.

Exemple : mettre en place un tri sélectif post-consommatoire au lieu de réfléchir en amont, déssaler l’eau de mer au lieu de moins polluer l’eau douce, etc.

* L’économie écologique : un modèle plus engagé

Ses objectifs au niveau des interactions entre les trois piliers sont plus poussés. La croissance économique et le développement doivent être qualitatifs (coopération sociale, justice solidaire et durable) et plus respectueuse des conditions naturelles et humaines, les problèmes économiques sont irréductibles à la sphère marchande.

La mise en place se traduit par une évolution lente des modes de vie et de consommation, une prise de conscience un peu plus forte que dans le modèle précédent. Il est nécessaire d’anticiper les impacts de nos actions de toutes sortes sur l’environnement et le social. Exemple : Faire attention quotidiennement à tous les gestes, consommer autrement (quantité de déchets, produits polluants ou nocifs pour la santé), etc.

* Le modèle de la décroissance : encore à la marge

Ici, la notion même de décroissance est remise en cause : elle est inégale et inadaptée à notre monde. La décroissance est alors la seule solution possible pour lutter contre la crise du climat et des ressources naturelles. Mais cette solution entraînant un changement radical des modes de vies du jour au lendemain, elle est réservée aux utopistes.

Sa mise en place se traduit concrètement par l’utilisation minimale de moyens financiers et environnementaux ou naturels. Pour les objecteurs de croissance, il est préférable de « faire avec les moyens du bord » et de se contenter de peu pour que la Nature en ressorte fortement valorisée. Exemple : Vendre sa voiture, ne consommer que des produits locaux ou autoproduits, etc.

Nous essaierons à partir des entretiens de comprendre pourquoi chaque organisateur est rattaché à l’un ou l’autre de ces modèles, de savoir s’il en a conscience et s’il en a fait le choix ou si le modèle s’est imposé à lui. Cet examen se fera aussi en fonction de ses caractéristiques sociologiques et de son habitus, comme nous allons le développer dans la partie suivante.

B) La question des caractéristiques sociales

Pour continuer sur la lancée du mode d’appropriation des concepts du développement durable par un organisateur d’évènement à caractère durable, il semble approprié de s’intéresser aux caractéristiques sociales de l’individu en question. Comment celles-ci peuvent-elles influencer les décisions prises, et les valeurs du développement durable qui sont prônées ?

Ce cadre théorique puise ses références principales dans les travaux de Pierre Bourdieu38. L’esprit humain serait « socialement limité » par des catégories de perception et d’appréciation que tout individu doit à sa formation et à sa trajectoire sociale. Il serait aussi « culturellement limité », ses choix étant restreints, constitués par des évidences qui composent une culture. Même s’ils disposent d’une certaine marge de manœuvre, les individus agissent dans le cadre de rôles assignés par la société. Face à un choix, l’agent social préfèrera, consciemment ou non, une solution en fonction de son environnement et de ses actions passées, et prendra souvent des décisions conformes aux valeurs qu’il aura intériorisées du fait de sa position dans l’espace social et de son vécu, aussi appelé « habitus » par Bourdieu39. L’habitus est le principe d’action des acteurs. Les acteurs sociaux développent des stratégies fondées sur des dispositions acquises par la socialisation et adaptées au monde social (sens pratique), bien qu’elles soient inconscientes. L’habitus est le résultat de plusieurs couches de socialisation : une couche primaire de représentations collectives issue de l’enfance (famille, école), où les rapports de domination sont importants et dont les changements ultérieurs se font très lentement et difficilement ; et une couche secondaire, au fur et à mesure que l’individu grandit dans un espace collectif. L’individu est singulier, même s’il appartient à une classe ou un groupe, et l’habitus est évolutif. On reproche souvent à Bourdieu d’être déterministe, mais on peut dire qu’il s’inscrit dans une sociologie du dévoilement, où l’objectif est de mettre en lumière les « vraies » contraintes qui pèsent sur les acteurs en prenant compte de leur passé, de leurs habitudes et de leurs caractéristiques socioculturelles.

38 P.BOURDIEU et L. J.D.WACQUANT, Réponses : pour une anthropologie réflexive, Seuil, 1992.
39 P. BOURDIEU, Le sens pratique, Editions de Minuit, Paris, 1980. P. BOURDIEU, Ce que parler veut dire, in Questions de sociologie, Editions de minuit, Paris, 1980.

Nous allons donc repérer quelles sont les logiques, les stratégies et le principe d’action de ces organisateurs d’évènements sportif durable, et plus concrètement de comprendre comment leur origine sociale, leur éducation, leurs valeurs, mais aussi le cadre de vie, le travail, les occupations et loisirs ont pu les influencer dans leur décision de mettre en place un évènement à caractère durable. Ces mêmes informations nous indiqueront pourquoi ils se sont dirigés vers l’un ou l’autre des modèles du développement durable.

Lire le mémoire complet ==> (L’évènementiel sportif et le développement durable)
Master 2 Management des évènements et loisirs sportifs, Option Management de projets sportifs
Université PARIS X – NANTERRE – UFR Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives