La symbolique de la dent : Symbole de la bouche et Image de la dent

By 14 February 2013

II.3 La symbolique de la dent

La symbolique de la dent est un sujet ancien, mentionné et objet d’investigations dans la littérature et, avec la technologie, les outils de traitement se font de plus en plus agréables pour le patient. Néanmoins, nous nous demandons pour quelle raison la démythification de l’aspect de « souffrance » lié au dentiste et à toute la situation de soins dentaires connaît un échec. Les réponses ne peuvent pas être liées seulement aux croyances et représentations du patient au sujet de la santé et de la maladie. (NATIONS et NUTO, 2002).Il serait facile de « culpabiliser » un seul côté de l’ensemble qui constitue la situation de soins. D’autant que les aspects qui sont en relation avec l’établissement d’une relation thérapeutique (praticien-patient) plus humaniste jouent ici un rôle majeur.

Le symbole, par définition, peut représenter une image ou une métaphore ou bien un « être, objet ou fait perceptible, identifiable, qui, par sa forme ou sa nature, évoque spontanément (dans un groupe social donné) quelque chose d’abstrait ou d’absent » (LEGRAIN, 1996).

Le symbole de la dent véhicule des éléments impliqués dans les croyances et les mythes. Et on se demande quelle est l’origine de ces constructions d’images qui se sont transmises au fil du temps… Même si « la construction d’un mythe part d’un fait normal ou historique », il faut également comprendre qu’il existe des ajouts au récit initial, car « pour que l’interprétation de ce fait soit valable pour l’esprit, il faut la plupart du temps, surajouter au récit la relation d’évènements fabuleux en rapport étroit avec la divinité » (NGUYEN-BOUCHETOUX, 1984, p.15).

Pour développer ce sujet, il faut d’abord revenir de façon résumée au symbolisme de la bouche. Nous pourrons ainsi trouver des aspects en relation avec les habitudes brésiliennes et les attitudes à l’égard des soins de santé.

La bouche et ses expressions de mort, de vie, de santé et de maladie… A partir de là, nous pouvons examiner la relation de la dent avec la religiosité, l’esthétique, le folklore et l’imaginaire, en respectant les dimensions sociales et enfantines de ce dernier. Car la bouche est pluralité, mais elle est aussi unité, globalité : si la vie « est un recueil de plaisirs, de souffrances, la bouche en est un lieu d’expression, de projection, de représentation » (SAINT-PIERRE, 2000, p.17).

II.3.1 Le symbole de la bouche : dualités

La bouche et son ambiguïté de caractère nous montre une complexité de sentiments, d’expressions de vie, de mort, de bienveillance, de tristesse, de haine, de santé, de maladie, de représentations, de significations, de paroles, de mimiques, de symboles, de croyances.

Les exemples symboliques sont particulièrement divers et différenciés, spécialement pour ce qui est de l’aspect religieux. La foi met en scène une universalité de sentiments, autrefois cachés puis réveillés à leur tour par le regard de la divinité dans l’image sculptée, par une croix, la position géométrique d’un temple, un gri-gri… Nous voulons ici mettre en place l’idée que la dent peut avoir un rapport avec la foi, pour beaucoup de gens. Quand ce symbolisme se montre dans ses aspects religieux, la dent peut apparaître autant comme une source de vie que comme une source de mort (NGUYEN-BOUCHETOUX, 1984). Enfin, il faut citer la signification et l’expression la plus évidente de la dent : celle qui est liée à l’image. Et finissons par rappeler que la dent est un symbole de fertilité, de vigueur et ajoutons y la valeur de la vie, « de par sa pérennité et sa résistance », et le symbole du temps: la dent représente l’immortalité, la jeunesse (SAINT-PIERRE, 2000, p.72).

II.3.2 L’image de la dent

Cette symbolique de la dent et l’intérêt qu’elle présente dans son rapport avec le contexte des soins dentaires s’avère pertinente car la façon de la représenter peut être modifiée et le sens du symbole en sera différent.

La dent, symbole de vie ici, symbole de mort ailleurs, veut tout simplement dire que le sens existe et appartient à la chose, car nous disposons du sens afin d’accepter ou non telle ou telle symbolisation. C’est ce que de Pury (1998, p.105) affirme : « Il est, en effet, possible de faire varier à l’infini la reproduction imagée de quelque chose qu’elle « re-présente »: le sens ne se trouve pas à l’intérieur du symbole, il appartient à la chose représentée – on fait comme si elle était déjà pourvue de sens hors sa représentation. On peut alors accepter n’importe quelle symbolisation, et même trouver plaisir à y accéder, puisque nous disposons déjà du sens. Dans une telle mise en analogie tout symbole vaut pour un autre ».

Il n’est pas difficile de trouver des histoires où les dents jouent un rôle et l’ensemble des traditions et des usages ayant un rapport avec les dents est assez diversifié dans le monde.

S’ils ne sont pas directement liés aux dents, comme les descriptions de caractères et de personnalités définis par la présence d’une forme spécifique, à savoir présence, absence ou coloration des dents, on trouve cependant des histoires et contes de fée qui en font souvent une mention indirecte.

Actuellement, l’importance de l’image et de l’esthétique met en exergue un aspect très répandu et, en même temps, encore en développement : la recherche des outils et des raisons d’améliorer son apparence physique. Serait-il nécessaire de plaire, et inversement d’exiger que l’on vous plaise ? N’existe-t-il pas de dichotomie là-dessous?

Bourassa (1998, p. 182) affirme que « la définition du beau, la détermination de ses critères et son évaluation relèvent de la subjectivité et varient selon les époques, les milieux, les cultures, sans qu’il soit jamais possible de s’en remettre à des considérations objectives relativement stables et communément admises ».

Or, dans l’odontologie, l’esthétique a connu un grand développement ces derniers temps. C’est une spécialité très raffinée, gérée par une gamme de produits issus de la technologie de pointe, facteur prépondérant qui rend généralement le traitement très cher. La particularité réside en ce que le patient a une participation importante dans le traitement car il joue un rôle direct dans le résultat final, en l’occurrence l’apparence souhaitée : il paye pour ce qu’il désire et non pas seulement pour ce dont il a besoin, abandonnant évidemment le coté fonctionnel et technique de la procédure à la responsabilité du praticien.

Disons qu’inversement, en esthétique, le praticien laisse un peu le contrôle de la situation à la charge du patient, vu que celui-ci pourra déterminer les aspects du résultat final par son appréciation : satisfait ou déçu. C’est donc à partir de ce résultat que le patient sera en mesure d’évaluer l’intervention réalisée dans sa « dimension technique ». Cela peut impliquer que l’individu soit placé dans une situation où prédomine le champ de l’image et de l’acceptation de soi même : être beau veut dire que la beauté est perçue par soi même et que les gens autour de soi jugent de façon analogue (BOURASSA, 1998, p.182-183).

Dès que le chirurgien-dentiste fait face à ces implications psychologiques qui influent sur le comportement social du patient et donc aux impacts que le résultat du traitement peut avoir dans la vie du patient et de son entourage, il se rend compte que son travail peut être vu comme un « véritable service de santé » et non pas seulement comme le simple résultat d’expectatives quelquefois exagérées et egocentriques (BOURASSA, 1998).

La perception de l’image de soi, de l’apparence de son visage, de sa bouche, de la position et de la coloration de ses dents est une dimension très intime. Pour reprendre Bourassa, (1998, p. 183), le praticien dentiste devrait être au courant de cette « perception de soi » afin de pouvoir comprendre qu’un changement plus important dans l’apparence peut signifier une modification de personnalité ou de caractère.

Pour le praticien dentiste, il convient alors de garder ce qui est en équilibre chez le patient sans apporter de transformations qui seraient pires que l’original, sans oublier de le rassurer sur les possibles obstacles tout en éliminant d’avance les attentes irréelles. A cet égard, il faut mentionner que le professionnel peut aussi explorer les projections du patient et les mécanismes psychologiques qui sont à l’origine de ces désirs exagérés : les manifestations d’espoir d’un reclassement social – qu’une mauvaise dentition peut susciter- obtenu grâce à un traitement bucco-facial esthétique, peuvent en être un exemple (BOURASSA, 1998, p.183).

Si de nos jours, on s’intéresse grandement à l’esthétique des dents, il faut rappeler qu’il s’agit là d’une notion qui avait tout autant d’importance, sinon plus, autrefois : l’apparence extérieure des dents, comme de certaines autres parties du corps, donnait une idée des caractéristiques morales de l’individu (NGUYEN-BOUCHETOUX, 1984).

L’image, le sourire et les dents ont une connotation très proche, même si le signifié de la beauté reste distinct dans les différentes cultures : la couleur des dents, outre la beauté, est également un symbole de rang social. Ainsi, des dents blanches peuvent, comme chez les occidentaux de nos jours, où les hommes et les femmes cherchent la blancheur avant tout par les méthodes les plus variées, être associées à la propreté et l’hygiène. Au contraire, dans certains villages mexicains, les dents colorées sont bien noires, vu que le blanc, en ces lieux, fait efféminé, tandis que dans certaines tribus hindoues ou du sud-ouest asiatique, les dents peuvent être rouges ou noircies, car la couleur rouge fait plaisir aux dieux (NGUYEN-BOUCHETOUX, 1984) (Cf. Illustration 7).

Femmes de la tribu Les or, au Nord-ouest de la Thaïlande
Illustration 7 : Femmes de la tribu Les or, au Nord-ouest de la Thaïlande 53

C’est là un discours tout à fait éloigné de celui qu’ils entendent dans la bouche des médecins, mais c’est leur croyance. Élaborées depuis des années, voire des siècles, ces croyances et ces symboliques sont remplies de réalité, de vécus, d’expériences qui les solidifient et en font des « symboles de la réalité ». Les mots, les paroles et les histoires deviennent des « métaphores vives » qui ne font que confirmer ce que nous disions au départ à ce propos : les images parlent à partir du moment où on leur donne un sens (GHIORZI, 2002).

Assemblons quelques images de la dent illustrant le développement de cette partie théorique et mettons les en rapport avec deux facteurs : premièrement, les croyances et les soins dentaires- à l’exemple de ce que peut signifier l’étiologie d’une douleur ou d’une maladie buccale à travers le modèle des « vers » des dents. Ensuite, les images colportées par les enfants qui peuvent jouer un rôle dans la construction de leur rapport avec la situation de soins dentaires.

. Les « vers » des dents

Jusqu’au XVIIème siècle, les Babyloniens, les Grecs, les Romains et les Aztèques croyaient aux « vers » des dents (RING, 1998). Actuellement, dans certaines régions du Brésil, cette croyance n’est pas morte et on la retrouve de façon usuelle dans la réalité de la vie de beaucoup de brésiliens (NATIONS et NUTO, 2002).

53 Photographie de Jatuporn Rutnin. Carte postale, distribution de Vis-Art, Bangkok, Thaïlande. N. TC 609

L’histoire des « vers » présents à l’intérieur des dents est très ancienne et à la fin du XVIIème siècle, le médecin Guyon écrivait, dans un Cours de Médecine Pratique: « il s’engendre des vers de dent, desquels une douleur est excitée. On les fera mourir par choses amères, par lavement avec centaurée, coloquinte, semences d’oignons ou de poireaux, par application, dans le creux de la dent, de la poudre de corne de cerf mélangée à du miel ».54 Parmi les remèdes utilisés au XVIIIème siècle, « contre la brûlure provoquée par un abcès, rien de plus efficace que le frai de grenouille mêlé à de la ciguë ». 55 Actuellement, dans certains endroits du Nord-est du Brésil, on chauffe de l’huile de coquille de noix de coco et ensuite on la met dans la cavité de la dent. L’huile certainement va « manger la carie » et tuer le ver habitant dans la pulpe de la dent (NATIONS et NUTO, 2002).56

Une sculpture française de 1780 montre une molaire ouverte où un ver dévore une figure humaine. L’ensemble montre une situation où les personnages paraissent être en enfer, ce qui peut symboliser la douleur et la carie (Cf. Illustration 8).

54 Regards sur l’histoire de l’art dentaire : de l’époque romaine à nos jours. Le XVIIIème siècle. Les vers et les dents. Texte en ligne sur le site de l’Académie Dentaire en France : http://www.academiedentaire.org/commhfv08.htm (Page consultée le 02.03.2003).(ACADÉMIE DENTAIRE c, 2003).
55Regards sur l’histoire de l’art dentaire : de l’époque romaine à nos jours. Le XVIIIème siècle. Les vers et les dents. Texte en ligne. (ACADÉMIE DENTAIRE c, 2003).
56Evidemment nous observons une similitude entre le microorganisme à l’origine de la carie- le Streptococus mutans- et le « ver » de la dent, en ce qui concerne la physiopathologie de la maladie dentaire. C’est-à-dire que le processus de destruction de la dent est en quelque sorte similaire et l’explication des profanes qui n’ont jamais vu un microscope est raisonnable. Ainsi, le ver « mange » la dent : il se développe vigoureusement à l’intérieur de la dent en mangeant tout ce qui lui plaît : du sucre, des cookies, etc. Quand le ver est bien fort, les douleurs commencent à gêner (NATIONS et NUTO, 2002).

L’origine de la carie - la statuette en ivoire symbolise la cause du problème et de la douleur
Illustration 8: L’origine de la carie – la statuette en ivoire symbolise la cause du problème et de la douleur 57

Andry58, en 1700, expliquait : « les vers dentaires sont engendrés dans les dents par la malpropreté. Le ver, extrêmement petit, a une tête ronde marquée d’un point noir. C’est ce que j’ai observé au microscope ». En somme, ces affirmations faites par les scientifiques de l’époque constataient le rôle déterminant de ces organismes dans le processus cariogène.

De nos jours, la corrélation peut être trouvée dans le fait que le principal responsable de la carie- infecto-contagieuse, est le Streptococcus mutans, un micro-organisme de la flore buccale. Une autre bactérie, le Porphyromonas gingivalis est, avec d’autres micro-organismes, un des principaux responsables de la gingivite, maladie des gencives (KRIGER, 1999).

Finalement, le principe des « vers » n’est pas si absurde; ce qu’il reste à faire c’est à fournir des renseignements et des éclaircissements pour que les « diagnostics » et « traitements » suivis ne restent pas les mêmes qu’auparavant.

Deux siècles nous séparent de cette époque; néanmoins, prenons l’exemple de la population la plus défavorisée du Brésil : considérons que pour elle, ces animaux apparaissent, en fait, spontanément et que ce n’est pas toujours un problème de manque d’hygiène buccale ou bien d’assistance sanitaire… Les « vers », pour cette population, ont pour origine, d’autres raisons, ce qui démontre que les mêmes croyances changent de signification selon la culture de chaque peuple (NATIONS et NUTO, 2002).

57 Photographie rencontrée sur le site de l’exposition de l’Association de Sauvegarde du Patrimoine de l’Art Dentaire www.bium.univ-paris5.fr/aspad/expo51.htm (dernière consultation 10.10.2006) (UNIVERSITÉ PARIS 5 b, 2004)
58 Regards sur l’histoire de l’art dentaire : de l’époque romaine à nos jours. Le XVIIIème siècle. Lesvers et les dents. [En ligne] http://www.academiedentaire.org/commhfv08.htm (ACADÉMIE DENTAIRE c, 2003).

. L’imaginaire enfantin

L’enfant généralement vit dans un monde imaginaire, un monde de symboles qui changent au fur et à mesure de son développement (PRENTICE et GORDON, 1987)

Dans un premier moment, il peut arriver que les enfants se sentent un peu frustrés de voir leurs dents bouger, ensuite tomber et modifier complètement leur sourire. Ce phénomène commence entre 6-7 ans, quand l’enfant commence la pleine période de socialisation, de curiosité et d’intérêt pour les autres et pour lui-même.59

Or, l’importance symbolique que l’environnement médical peut représenter pour l’enfant peut être en rapport avec ce qu’il y a dans son imaginaire et cette image peut rester ancrée jusqu’à un certain âge, même un peu avancé. Ainsi, les facteurs liés aux expériences médicales vécues vont définir ce que représente le chirurgien-dentiste pour l’enfant; de la même façon, il faudra comprendre les types d’images propres à l’enfant, selon l’âge de celui-ci.

Nous manquons d’études cliniques sur la croissance ou bien sur le déclin des croyances chez les enfants en ce qui concerne les figures de l’imaginaire (PRENTICE, MANOSEVITZ et HUBBS, 1978). Ces figures appartiennent aux pensées de l’enfant pendant quelques années et ont une importance qui ne doit pas être négligée, car elles peuvent faire partie de son développement et elles nous renseignent aussi sur son attente par rapport à ces croyances.

Le praticien en relation avec un enfant qui met en évidence des faits imaginaires peut tout à fait prendre en considération ses arguments et participer à ses histoires. Tout cela peut faire partie du conditionnement de l’enfant au moment des consultations. Les différentes activités et mythes qui entourent la chute des dents de lait sont bien connus et discutés et une remarque doit être faite: il existe, sur ce phénomène, une grande similitude entre les différentes cultures (AUBERT, 1987; PRENTICE, MANOSEVITZ et HUBBS, 1978).

En réalité, l’enfant prend conscience de la valeur de ses dents au moment où il les perd, car c’est le moment aussi de la poussée des dents permanentes, vers l’âge de six ans (AUBERT, 1987).

59La tombée de dents lactéales, également appelées dents de lait et leur remplacement par les dents permanentes peut apporter de considérables sentiments de frustration et de vanité chez les enfants.

On observe que la dentition mixte se poursuit jusqu’aux environs de 11-12 ans (GUEDES-PINTO, 1993), au début de la puberté, âge où les enfants commencent à être concernés par leur apparence physique.

C’est dans ce contexte que la motivation de l’enfant pour l’hygiène dentaire doit être mise en relief; d’où la nécessité de montrer le sens de la responsabilité qui est la sienne, dès lors qu’il a pris conscience de l’importance de ses dents permanentes.

Lire le mémoire complet ==> (Les facteurs psychologiques impliqués lors des soins dentaires aux enfants brésiliens )
Thèse de doctorat en psychopathologie et psychologie clinique – Ecole Doctorale Cognition, Langage, Interaction
Université PARIS 8- VINCENNES-SAINT-DENIS