La photographie comme travail de parole – Outil de parole

By 15 February 2013

C. La photographie comme travail de parole

En observant les différents modes de relation entre les malades et les photographes, on s’aperçoit que la photographie sert à interroger la maladie dans les symptômes qu’elle fait apparaître sur un corps. Cela peut-être sous la forme documentaire où les malades sont requis comme des porte-paroles de la maladie et de la condition de patient, mais nous pouvons envisager une autre voie avec l’implication comme mode d’élaboration dans une relation plus investie. Nous avons également pu observer avec le travail de Nan Goldin ou Jim Goldberg que la place du photographe lui permettait avant tout de se construire en dépassant le tragique des évènements. La rencontre servant alors, à l’artiste de moyen afin d’incorporer la maladie à sa propre histoire. Enfin, nous aborderons un autre type de mise en œuvre de cette relation entre les malades et le photographe, la photographie s’envisageant comme lieu de rencontre d’une véritable parole installant le travail.

Ceci constitue le cœur du travail de Marc Pataut. Le malade ne se trouve plus un objet d’observation et c’est pour cela que le photographe construit son œuvre en intégrant la dimension participative. Il a réalisé depuis 2003 un projet photographique avec de jeunes anorexiques dans un hôpital pédopsychiatrique de Limoges. Le projet s’est fait dans le cadre de « Culture à l’hôpital ». Patrick Gripe, lui, est photoreporter et réalise, aussi, un travail photographique avec de jeunes anorexiques à partir d’une commande faite par la Fondation de France pour la Maison des adolescents à Paris. Pourtant, nous allons pouvoir repérer des approches au mobile différent organisant deux approches photographiques divergentes mais qui répondent toutes deux à comment travailler avec des malades et se situer dans son travail.

La démarche artistique de Marc Pataut s’élabore en plaçant le lien au centre de ses préoccupations artistiques. Les premières images réalisées dans un hôpital de jour le furent alors qu’il avait le statut d’élève infirmier et non de photographe. Sa démarche était de « documenter » sur l’hôpital et les patients. Seulement, cela ne lui paraissait plus essentiel dans un endroit de souffrance. La photographie devait incarner autre chose qu’une image spéculaire, un point d’observation. Il note à ce propos : « J’ai compris qu’un portrait n’est pas seulement un visage, que la photographie passe par le corps et l’inconscient, par autre chose que l’œil, l’intelligence et la virtuosité et que la position du journaliste, du photojournaliste n’est ni la seule ni la plus efficace. » « C’est l’époque où le film de Raymond Depardon San Clemente est sorti : j’étais gêné par l’esthétisation du handicap et de la folie. 5 ». Il fallait se mettre à « travailler » et il prolonge en disant : « La photo c’est : comment peut-on sortir de notre solitude, comment peut-on se mettre en relation avec l’autre ?6 » C’est à partir de ce moment là que Marc Pataut se rend compte que la photographie ne peut pas être qu’image mais parole et relation. Il faut que la forme de la rencontre soit plus utile même que la photographie, elle ne doit pas figer les personnes dans leur position préalable mais les faire se rencontrer. Son travail place la parole au centre de tout. La photographie doit elle-même devenir outil de parole pour les personnes rencontrées mais aussi établir sa parole à lui en tant que personne concernée et révoltée. Il précise ainsi : « La photographie est mutique, il lui manque la parole; la parole est une façon de travailler en dehors de la photographie, c’est aussi une façon de convoquer le corps (la sculpture), d’en retrouver l’usage et de le revendiquer. 7 » Elle a double vocation : servir au photographe comme moyen de réflexion sur quelque chose qui l’intéresse, qui le « travaille » mais également, elle fait exister les modèles en les personnifiant. Ici, la photographie doit être porteuse de message et doit se trouver une utilité véritable.

C’est aussi un rapport de corps à corps. Dans la rencontre, ce sont avant tout les corps qui se confrontent et s’appréhendent. « Je retiens qu’on peut photographier avec son ventre, que le portrait est un rapport au « corps-comment » je place mon corps dans l’espace face à un autre corps, à quelle distance. 8 ».

Pour Marc Pataut, la photographie passe par le corps, le ventre et non l’œil.

Mais le corps, c’est avant toute chose un statut et une stature. Stature qui est à la base même de l’éducation artistique de l’artiste puisqu’il a appris la sculpture aux Beaux-arts. C’est aussi ce corps, le sien qu’il utilise en ressentant le besoin d’intérioriser la souffrance d’autres en son être pour la rendre visible. Dans Apartheid, Marc Pataut photographie sa chair, ses mains l’agrippant, la pétrissant avec force comme s’il s’agissait d’une matière modelable.

Mais Marc Pataut ne réalise pas ses photographies que pour illustrer une rencontre, la démarche s’inscrit dans une réflexion préalable. Pourquoi aller voir ces personnes ? Que font elles et qui sont- elles ? Comment travailler avec ce qu’elles sont ? Comment faire apparaître leur identité ? Comment ne pas projeter sur le travail ce qu’en tant que photographe j’aimerais représenter ? Comment les aborder, faire naître un lien, les impliquer dans ma démarche ? Les questions en rafale pour que cette intention de photographier soit réellement porteuse cerne le champ investi, Marc Pataut organise les moyens d’accès à ces personnes pour instaurer une relation éventuelle. La démarche est là, intuitivement dans un premier temps, et après un travail d’investigation et de recherche sur l’identité des personnes, elle se finalise. L’artiste comprend alors ce qu’il pourra tenter de faire, les points qui l’intéresseront. Rien n’est laissé au hasard mais en même temps comme lors de toute rencontre, cela fonctionne avant tout sur le principe de liberté de la part des deux parties (le photographe et les « personnes »).

De plus, lorsque Marc Pataut travaille, il souhaite que les autres travaillent en face de lui. Il précise: « Si moi je fais ce travail là, je ne peux pas dénier à l’autre de faire soi-même ce travail pour changer son rapport à l’autre et à la représentation.9» Il est là en tant que photographe, lui, défini en tant qu’opérateur. Jamais sa fonction ne peut être synonyme de prise de pouvoir, la relation se joue dans un rapport symétrique où l’on ne cherche pas le résultat et l’efficacité, on tente quelque chose. Marc Pataut indique ainsi : « Moi c’est le mot de travail que j’utilise même dans son sens psychanalytique. J’aime aussi l’idée d’activité, de tentatives, de ne pas être du côté de la performance et de ne pas être sûr que l’on va réussir. Le « raté mieu x » de Beckett.10» Et pour tenter, selon Marc Pataut, il ne peut être seul, les autres doivent aussi êtres actifs dans l’élaboration. Ce travail, il le fait pour lui et aussi pour les autres, jamais une procédure n’est prédéfinie, la liberté réside aussi en cela, c’est-à-dire dans la faculté que chacun à avancer selon son propre consentement, à moduler et transformer la démarche.

La rencontre revêt la forme d’un débat démocratique où chacun est amené à penser au moyen de représentation. À quoi, à qui se destinent ses images ? Elles doivent avoir une fonction, ne pas se suffire d’être objet esthétique mais poser les termes d’une réflexion antérieure à la rencontre, pendant le travail et après. Les photographies doivent d’abord être visibles par les différents protagonistes de la rencontre, c’est à eu x, en premier, que ces images s’adressent. Elles doivent leur être utiles, que ce soit dans l’image qui est faite d’eux mais aussi à l’achèvement du travail lors de la monstration. Avant chaque travail, le postulat de départ est qu’il y ait une finalité pour ces images. L’artiste déclare : « Quand on joue, on joue pour de vrai.11 ». Les modèles que Marc Pataut photographie passent d’un individu à un personnage, ils se donnent une substance, chaque projet est diffusé selon des modalités qui amplifient, soutiennent l’enjeu de chaque travail/rencontre. Pour le travail avec les anorexiques, cela sera sous la forme d’un livre ne risquant pas de faire étalage d’une figure difficilement acceptée. Quelque soit la forme choisie, le travail devient concret pour marquer l’enjeu pointé lors de la rencontre, l’importance est accordée à l’hypothèse de résultat. L’auteur se pose la question de faire exister ces personnes et le travail photographié dans un périmètre dont le diamètre s’élargit autour d’un centre : les personnages. Ainsi, c’est d’abord pour eux et puis ouvrant cette sphère à la région. Le souhait est que ces images ne soient pas contraintes dans un cadre associatif, mais qu’elles le dépassent pour être présentées dans des institutions culturelles. Les acteurs du projet, photographe et personnages, en posant l’enjeu du projet définissent le mode de diffusion convenable à la situation. A chaque projet son mode de médiatisation et de circulation : publication, exposition, rencontre, édition.

Dans le travail de Marc Pataut, la question de la durée de la rencontre féconde entre les personnes participant au projet et lui, insiste sur l’aléatoire du fonctionnement du travail. Il faut que la rencontre avec les gens puisse s’établir suivant un rythme inventé ensemble mais ne soit pas prise comme une intrusion, un envahissement temporaire de l’artiste, mais permette à tous de prendre des marques, de s’approcher, d’évaluer les désirs et prendre parole. Il faut que les corps se posent, se fassent face, s’éloignent et que le travail accepte que les protagonistes puissent avoir besoin de plus de temps, il faut s’adapter aux modalités de chacun, leur laisser ce temps nécessaire à leur accès.

Question aussi abordée par Achinto Bhadra comme nous le verrons plus tard mais nous pouvons déjà considérer que deux principes s’affrontent. D’ailleurs, Marc Pataut précise à ce sujet : « Je crois qu’on peut charger les images de temps, de paroles, de relations. Il existe une profondeur de temps-c’est une formule que l’on peut opposer à celle de l’instant décisif. 12» Et Maurice Corcos de répondre : « Il y a risque que la trace soit trop importante, il faut que les choses se fassent non dans l’emprise mais à l’insu et soient éphémères. 13 »

Ce type de travail implique son individualité et son histoire. C’est dans une volonté de compréhension qu’il s’adresse à certaines personnes et la question est de connaître la limite de son implication. Comment ne pas projeter ses propres désirs sur les autres et garder la place de sa fonction : artiste ? Un morceau de son histoire est injecté comme l’image de son père dans l’ensemble des photographies faites à Tulle. Une part de son cheminement artistique emmène chaque nouveau projet. Tout est repensé, filtré par les expériences passées, c’est en regard de celles-ci qu’il invente de nouvelles manières d’aborder les rencontres.

Une seule image ne fait pas la représentation de quelqu’un faite par un autre car l’enjeu d’une élaboration commune photographique instruit une procédure participative où l’activité n’est pas du seul ressort de l’artiste mais vient aussi du modèle. Ils peuvent se raconter et s’offrir à voir dans le quotidien, dans l’intimité de leur vie comme au sein du terrain du Cornillon. Ou encore se montrer dans l’appartenance à une communauté humaine avec les quatre portraits que sont les images des Compagnons d’Emmaüs.

Ce n’est pas un simple portrait mais une question pour dépasser l’image en tentant de voir en quoi celle-ci peut apporter quelque chose de concret au modèle et à la réflexion sociale identitaire, ou encore l’assimilation passant par l’identification à de jeunes résistants pour la série Aulnay-sous-Quoi ?

Marc Pataut énonce à ce propos : « La question de l’efficacité est souvent posée et en quoi ça change la vie ? Il y a un espoir de ma part que le travail réalisé avec des gens soit utilisé, que ce travail ait servi mais je ne veux pas quantifier. C’est leur vie à eux, ce n’est pas à moi d’en juger. 14 » Question de dignité en somme, car c’est à une construction d’image de soi que se risque ce travail, et non espace compassionnel comme chez Achinto Bhadra ou Erwin Olaf puisque aucun jugement dévalorisant ne vient solliciter chez le modèle une aspiration rédemptrice. Cela pose l’idée d’un point de vue éthique et politique.

Nous avons vu comment Marc Pataut travaille et envisage la photographie, cependant une question subsiste : que dire de la photographie dans une relation avec des personnes ? En quoi la démarche se distingue t-elle de l’ergothérapie et du soin ? Marc Pataut est-il un artiste ou un soignant par le biais de son art ? Et plus spécifiquement dans le cadre de ce travail avec les anorexiques. Marc Pataut voulait éviter de tomber dans les clichés éculés de la représentation de ce trouble, c’est-à- dire une extrême maigreur morbide et aller au delà de cette image. Après s’être renseigné sur le sujet, il a décidé que ce projet serait le lieu de portrait mais en présupposant au départ la liberté de la place et des actes. À l’hôpital, les patients ont pu réaliser des images noir et blanc argentiques en 24×36 que l’artiste développait. Lui-même réalisait des portraits à la chambre. Ainsi, c’étaient deux protagonistes qui jouaient sur la représentation et l’image du corps. Le corps et la rencontre étaient particuliers puisque Marc Pataut est lui-même obèse, d’emblée cela offrait une réelle confrontation pour les patients avec un corps qui aurait pu les effrayer. Mais voilà, la seule fabrication des images n’est pas le centre du travail et la démarche relève de la finalité de la rencontre et de la discussion, d’une sorte d’apprivoisement.

Les images des patients étaient accrochées au mur dans une émulation et cohérence discutée, débattue entre les différentes parties pour qu’ils ordonnent (les patients et le photographe) les photographies dans un accrochage qui les feraient vivre et parler. Le mur se remplissait au fil des semaines et se « nourrissait » des images, puis était vidé pour indiquer une nouvelle direction. Un cycle s’instaurait et le jeu se créait entre ce que les patients offraient à voir de leur image à l’artiste et ce que le photographe leur répondait. Une réflexion se pose sur les photographies produites ici, mais aussi sur la rencontre entre deux corps : une personne dont le métier est l’image et des patients dont l’image est le point névralgique de leur maladie, engageant un processus complexe.

Rapprochons cela d’une autre expérience tentée au même moment par Patrick Gripe. Issu du photoreportage, il a travaillé avec des patients anorexiques en développant un atelier à la Maison de Solenn. L’appareil-photo, cette fois-ci numérique, était laissé à la disposition des patients invités à réaliser des photographies. Le photographe remplissait sa fonction en animant l’atelier, offrant ses compétences dans les séances d’autoportrait, en rentrant dans une relation qui les familiariserait, eux et lui, pour un travail documentaire à venir. Il demeure néanmoins intrigué par la place que prenait la représentation avec ces modèles particuliers. Mais ensuite, aucune réflexion n’était apportée aux images produites qui n’entraient pas dans une discussion avec le photographe et ni même éditées.

photographie comme travail de paroleMarc Pataut, lui, s’attache à comprendre des photographies, à les rendre outil de réflexion même s’il tente de ne pas se projeter dans une lecture première, laissant aux patients le choix de les garder dans leur interprétation et de les faire vivre pour ce que eux, désirent. L’image qui ressort a une double vie, celle que le photographe voit et celle que le patient lui donne, toutes deux étant indépendantes. Là où Marc Pataut tente de concrétiser son travail, c’est au moment où ces images vivent dans la discussion qu’elles suscitent et pour cela, il invite des personnes extérieures à réfléchir sur les images produites. Pour une véritable relation ergothérapeutique, ou s’apparentant à l’art-thérapie, il faut que le patient-sujet, l’artiste et le soignant médical ou thérapeute soient en contact et réfléchissent sur les images; or ici, lorsque Marc Pataut fait intervenir un soignant scientifique et médical sur ses images, ce n’est pas pour réfléchir concrètement à l’image formelle dans ses stigmates de la maladie mais aux images, stigmates d’une relation. Ainsi, Maurice Corcos, psychiatre spécialisé dans les troubles alimentaires des adolescents est invité à émettre un avis sur les images résultant de la rencontre. C’est le rapport des images des deux parties qui est analysé : le travail du photographe et de la rencontre, instituant le statut sur les frontières ergo thérapeutiques de leurs actions.

En outre, le psychiatre ne s’adresse pas, et ne réfléchit pas sur les images avec les patients mais avec le photographe et ses étudiants de l’Ecole des beaux-arts, dans le champ du domaine artistique. Ce discours rend intelligible et replace le travail de l’artiste. Maurice Corcos explique dans le séminaire : « Il y a une vocation soignante chez Marc… C’est, avant tout, une affaire d’être personnel, non de don. 15 » et il poursuit : « Ce qui est soignant, c’est quand on fait quelque chose avec les adolescents, dans une grande liberté, une grande résonance affective, qu’il y a quelque chose qui se joue, à l’insu de nous et qu’on n’en garde pas de traces si ce n’est psychique. i ». Et c’est enfin après avoir vu en quoi le travail réalisé pouvait être envisagé qu’il s’en éloigne en se mettant dans un champ de l’art stricto-sensus : « Théoriquement, dans les soins psychiatriques, vous n’attaquez pas le symptôme, parce qu’alors vous attaquez les défenses et si vous les annulez, vous allez voir ce qu’il y a derrière. Marc peut le faire parce qu’il est dans une situation autre. L’esthétique est ici au-delà du soin, et c’est sans doute là que l’art a une place conséquente. 16 ». Enfin, il explique en quoi l’art se distingue : « L’art ne soigne rien, jamais…Ce voisinage m’a appris que l’art pouvait me dire mieux que les concepts psychiatriques ce qui se joue dans la tête des patients…on ne peut pas demander à un psychiatre d’être un artiste. Mais il peut s’éclairer de cet abat-jour que l’art met sur l’intelligence rationnelle pour la tamiser et mieux percevoir les tréfonds du psychique.17 ». Ainsi l’art ne peut être envisagé comme soignant en lui-même mais il pourrait être un outil de perception différente de la maladie pour le soignant.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière