La photo-thérapie selon Jo Spence

By 15 February 2013

E. La photo-thérapie selon Jo Spence

Après avoir déterminé l’art-thérapie, et ses pratiques photographiques, il est intéressant d’observer le cas particulier de Jo Spence qui dans une démarche artistique personnelle développe une autre Photo-thérapie. Elle s’est jusque là démarquée par une pratique empreinte de féminisme, mais alors qu’on lui diagnostique un cancer du sein, ses recherches photographiques évoluent jusqu’à l’établissement d’une véritable méthode/procédure de thérapie photographique. Comment Jo Spence utilisa-t-elle la photographie et en fait quelque chose d’autre dans ce nouveau statut de malade ? La photographie est utilisée comme moyen de réflexion et nous observerons cette notion de patient-objet qui rappelle là aussi, en certains points, l’approche d’Adrian Hill sur sa maladie un siècle auparavant, mais aussi le travail de Welch Diamond.

Jo Spence travaillait sur son corps à la fois comme objet et sujet avant qu’elle reçoive le diagnostic du cancer du sein. Après un épisode dépressif suite à l’annonce, Jo Spence réfléchit à ce que constitue cette attaque sur le corps d’une femme et comment poursuivre son œuvre. La photographie va, dès lors, être envisagée comme moyen de réflexion sur son corps, sa maladie mais aussi sa nouvelle condition de femme malade, constituant les marques de son cheminement dans l’évolution de son corps. Le sein représente pour Jo Spence un symbole de féminité et de séduction. Cet argument de séduction adressé aux hommes, dédié à eux parfois, par son nouveau statut cancéreux devient un objet possédé par la médecine et le personnel soignant. Pour se réapproprier son corps dans ce qu’il est, dans le temps même de la maladie et du combat contre celle-ci, Jo Spence choisit de traduire ses ressentis dans des images. La photographie la présentant en autoportrait frontalement face à l’objectif avec l’inscription sur son sein « Property of Jo Spence ? » est explicite. De même, lorsqu’elle se fait photographiée en plein examen de mammographie par le médecin radiologue , elle inverse les rôles et devient la commanditaire; elle n’est plus un objet passif. L’appareil photographique lui attribue le rôle de malade non pas régi par l’institution hospitalière mais elle, malade, sujet de sa maladie menant son chemin dans le système hospitalier. Elle photographie également l’hôpital à bout de bras comme un panoramique constant autour de sa personne, se plaçant en pivot de l’action pour cet environnement particulier qui traduit la place réservée au malade dans l’institution hospitalière alors qu’Adrian Hill avait dessiné une opération chirurgicale que l’on pratiquait sur lui.

Pour Jo Spence, il est important de préciser : « Alors que j’étais à l’hôpital, j’ai essayé de me représenter à moi-même par ce qu’il était en train de m’arriver, mais comment me représenter par moi même en utilisant mon propre point de vue. Et comment découvrir ce dont j’avais besoin et l’articuler pour être sûre de l’obtenir ? Que cela soit visible aux autres. Et finalement comment traiter mes propres sentiments et leur donner un visage.23»

Jo Spence supporte mal la médecine sophistiquée et normative de l’hôpital et traduit son malaise par le biais de la photographie. Elle ironise sur l’infantilisation subie avec plusieurs autoportraits dans lesquels elle arbore couettes, blouse médicale et tétine à la bouche. Ces autoportraits de même type que les photographies d’identité ne viennent pas là par hasard puisque ce sont les diverses identités d’une même personne qu’elle cherche à faire transparaître dans ses images. Jo Spence décide ainsi de se tourner vers la médecine chinoise traditionnelle pour redevenir maîtresse de son corps, Sujet d’elle même. Elle crée une série présentée sous la forme d’un roman-photo intitulé Cancer Shock dans laquelle elle développe ses réflexions sur la médecine « technicienne » et la médecine traditionnelle chinoise. Ce roman photographique est constitué d’images, de textes ou encore de coupures de presse qui illustrent sa vie de malade soignée par des médecines douces et alternatives et les effets de celles-ci sur son corps, réaffirmant ainsi son choix. On ne peut qu’associer cette démarche aux photographies réalisées par Welch Diamond illustrant les traitements et leurs aspects positifs sur les patients. Elle combat la maladie autant avec d’autres médecines qu’à l’aide de son œuvre. La distanciation formelle l’aide à relativiser son expérience de malade mais aussi à prendre conscience du statut particulier de sa maladie amputant son image féminine, l’introduisant dans une conscience plus solide des évènements. On la voit après le coup de téléphone délivrant les résultats de sa biopsie la déclarant malade, mais produisant également des listes où chaque traitement médical technique, comme la radiothérapie est associée à une médecine douce comme l’aromathérapie. Elle montre également son sein mutilé et pose une prothèse mammaire au-dessus de ses deux seins créant une trinité mammaire faisant preuve de la même ironie lorsqu’elle place la prothèse dans une poêle comme un énorme œuf au plat. Refusant de se laisser abattre, elle veut dominer la maladie comme la médecine traditionnelle grâce à la photographie. Dans cette démarche, on peut également penser à Frida Kahlo qui représentait ses souffrances et se servait de la peinture afin de les apaiser. Jo Spence énonce : « Les photographies ont accompli leur devoir. J’ai fait face au fait que je n’aurais plus de sein voluptueux et que je devrais vivre avec mes cicatrices.1»

La maladie interroge Jo Spence sur sa vie, laissant émerger une vulnérabilité; c’est une nouvelle réflexion qui s’amorce. Elle réfléchit alors aux différentes facettes d’une personne, celles qui apparaissent et d’autres à découvrir, à identifier et mettre en images par la photographie. Avec Rosy Martin, elle développe la photo-thérapie autour de portraits communs. Elle part du constat du manque d’image dans les albums familiaux, correspondant à la part sombre des individus ou dans le secret des familles. La photothérapie est ici envisagée comme une relecture de sa vie, des évènements, des gens croisés et des expériences que l’on a faites mais également les lieux dans lesquels on s’est trouvé. C’est une manière de revivre sa propre histoire, se retrou ver afin de renaître à travers celle que l’on reconstruit selon son idée.

Jo Spence, Putting myself in tne picture 1986.
Jo Spence, Putting myself in tne picture 1986.

C’est alors qu’elle-même se représente en malade dans ses propres angoisses et douleurs qu’elle en prend conscience et aborde le dernier axe de sa recherche autour de la Photo-thérapie. Elle se fait prendre en photographie en incarnant, par exemple, sa mère dans une sorte de psychodrame dans lequel seuls ses affects sont montrés. Elle se déguise aussi et se maquille pour se transformer en arborant différents visages face à l’objectif pour construire un tableau de ses sentiments par rapport à son image. Jo Spence raconte : « Nous avons décidé de former un atelier pour étudier nos visages et nous transformer face à l’appareil et peut-être, pour rire de nos angoisses en les traitant telles des plaisanteries.1 » poursuivant les photographies symbolisant l’infantilisation par le milieu hospitalier. Ainsi, la photographe recrée un album photographique personnel piochant dans ses propres albums celles qui lui conviennent et laissant les autres, introduisant des images qu’elle réalise elle-même pour que l’album se complète selon son désir. Jo Spence déclare : « Au cours de ce travail, nous avons démontré qu’il n’y avait pas qu’un seul moi, mais plusieurs moi fragmentés, chacun, reliant une expression consciente, beaucoup n’ayant jamais été connu.1 ». Après avoir développé la photo-thérapie pour elle et Rosy Martin, les deux femmes décident de l’élaboration d’une méthode qui pourrait s’appliquer à tout le monde. La photo-thérapie peut être utilisée uniquement par les personnes suivant par ailleurs une psychothérapie. La démarche se déroule en plusieurs phases. Dans un premier temps, la personne doit discuter avec la photographe-photothérapeute sur les images absentes et qu’elle désire obtenir ainsi que les outils qui permettront son élaboration. A l’origine, l’idée était de fabriquer des masques mais finalement, le choix s’est porté sur les vêtements, le maquillage et des grimaces expressives permettant le jeu et l’imprégnation totale du personnage. (Nous verrons par la suite que le masque a servi également au photographe Achinto Bhadra). Les photographies réalisées sont développées en deux jeux d’exemplaires. L’un des deux appartient à la photographe-photothérapeute et l’autre est envoyé au « patient ». En procédant ainsi, les observations se forment indépendamment dans

leur construction et leur réflexion avant une confrontation permettant de les interroger dans leur nature et leur forme même de ce qu’elles offrent à voir, dans la recherche d’une articulation entre elles. De la même manière que dans l’atelier de Marc Pataut avec les anorexiques, les photographies étaient parlées, confrontées, reliées. Jo Spence estime à cinq séances le travail pour limiter le choix des images à faire suivant l’importance qu’elles ont.

La photographie est de cette manière en visagée comme une alternative au x médecines mercantiles, comme la médecine dont elle s’est détournée pour aller vers des disciplines alternatives. Cette méthode ne peut être agréée par ce qu’est l’art- thérapie car absente de regard d’un thérapeute pourtant Jo Spence se sert de la photographie en tant que malade, mais aussi en tant que sujet féminin et personne reconstruite par son histoire.

Depuis une dizaine d’années, la photographie est de plus en plus présente dans l’hôpital et il est fréquent que des photographes s’y intéressent pour la structure architecturale des bâtiments mais également à propos du séjour des patients ou des missions du personnel soignant. Ce travail est souvent documentaire et de moins en moins dénonciateur, comme avait pu l’être le travail de Raymond Depardon sur l’hôpital San Clemente à Venise. En ce qui concerne la recherche documentaire, prenons le dernier exemple en date, l’ouvrage Clinic qui rassemblait plusieurs photographes travaillant sur ce thème. Le travail documentaire revendique une neutralité objective, sans lien avec les patients mais se situant dans une démarche artistique. On a déjà repéré comment la photographie pouvait être employée dans la démonstration des symptômes, l’aide médicale et le soutien à la recherche. Sur ce point, on peut dire qu’elle aide la médecine à une plus grande connaissance de la maladie. La photographie peut également servir non pas forcément aux sujets, (ce à quoi on s’attend) mais aux photographes directement comme ceux qui ont travaillé sur l’hospice et ont pu opérer une sorte d’ «auto-thérapie » par l’usage de la photographie dans un sujet les touchant personnellement. La distance patient- photographe, et dans ce cas spécifiquement, il faut ici comprendre photographe en tant qu’artiste, tend à se réduire lorsque sur la forme même de la rencontre se fonde la démarche artistique. Ainsi Marc Pataut cherche à ce que la photographie soit utilisable mais aussi dépendante des deux parties. La photographie ne doit pas être qu’image mais une matière « à penser » non pas pour le public, mais en premier lieu pour lui et ses modèles. Enfin, l’art thérapie instaure un principe créatif par l’art et peut participer au traitement des patients dans un jeu de réflexion sur les photographies. Pour cela, la relation ne doit plus être seulement entre le photographe et le malade mais avec la collaboration d’une tierce personne thérapeute, partie prenante de la réflexion sur le travail réalisé avec la photographie.

La photographie peut être un moyen d’approche en terme documentaire, de miroir de réflexion pour le photographe, de lien entre le photographe et le patient dans un travail artistique et enfin, de mise en œuvre d’un processus de soin photographique.

Il semble que de multiples interrogations surgissent lors de la rencontre avec les patients en tant que photographe car elles indiquent les formes vers lesquelles situer les démarches souhaitées pour diriger son travail.

Pour qui réalise-t-on ce travail ? Quelle est la part que l’on a et que l’on retire dans cet échange ? Pourquoi s’intéresser à ces personnes en particulier ? Cela a-t-il un rapport avec notre propre vécu ? Est-on capable de ne pas projeter (dans la mesure du possible) sur le patient ses propres souhaits ? Pourquoi utiliser la photographie ? Que veut-on atteindre comme but ? Comment et par quelle démarche photographique trouver sa distance par rapport au sujet et aux sujets ? À la suite de ces multiples questions, peut-être, le photographe abordera sa vision et sa place en connaissant les enjeux et les limites à ne pas dépasser pour respecter la validité des territoires investis.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière