Jen Davis ou le principe narratif de l’autoreprésentation, Corps obèse

By 17 February 2013

C. Jen Davis ou le principe narratif de l’autoreprésentation.

La jeune photographe américaine et obèse, Jen Davis, réalise un travail sur son corps dans une série d’autoportraits. Cette recherche photographique s’étend sur une période de six ans (de 2002 à 2008). Ce qui nous intéresse ici, c’est de comprendre comment une photographe professionnelle, dont le métier est l’image, utilise ce médium afin de rencontrer son corps par la constitution de son image. Ce n’est plus le travail amateur de Stéphanie Zwicky mais celui d’une femme qui connaît l’histoire de l’art, l’histoire de la photographie, l’esthétique, et la technique. Cela lui permet de maîtriser son image et de s’en servir dans la construction d’un projet artistique.

Tout d’abord, Jen Davis utilise son propre corps dans ses photographies. Elle est à la fois la photographe mais aussi le modèle, pouvant contrôler totalement l’image, que cela soit en terme de technique, de cadre, de décor mais aussi de son corps; ainsi le sens qui découle de la photographie est forcément au plus proche de ses intentions. La photographe s’utilise comme outil de représentation bénéficiant ainsi d’un support toujours disponible mais aussi parce que son corps possède ce physique hors-norme qui l’intéresse tout particulièrement.

Jen Davis, Pressure Point,2002
Jen Davis, Pressure Point,2002

Jen Davis interroge le rapport de son corps à l’espace et pointe cette relation complexe dans des scènes de vie intime prises souvent chez elle. En nous invitant à pénétrer dans son intimité, elle partage ses sentiments et émotions avec le spectateur l’impliquant dans un face- à-face impudique avec elle. Son corps se livre sans artifice, il n’est jamais valorisé ni dissimulé, s’offrant souvent dans un rapport de vérité. Il est brut et dénudé parfois, montrant le désir consommé. La chair est offerte, presque palpable. Contrairement à Stéphanie Swicky, là, il n’est plus question de voir si ce corps peut-être envisagé comme quelque chose de « joli » ni même le contraire; la photographie est simplement un outil soumis à la réflexion sur la représentation du corps, sur ce qu’il est et la manière dont il est envisagé. Car ici, Jen Davis ne suppose pas, au départ, entretenir une relation saine avec son corps. Justement, elle ne sait pas, et, la photographie l’aide à s’appréhender. Ses clichés prouvent que sa vie se déroule normalement, banalement et que son obésité n’entrave aucunement la douceur des sentiments. Elle dit à propos de cela : « Je suppose que j’essaye de prendre conscience de ma situation, d’être bien dans ma peau. »34. C’est la manière dont elle photographie son corps qui montre son procédé. Pour cela, elle choisit de tout représenter afin de mettre à distance ces moments particuliers de la vie, de mieux les regarder, les intégrer et, enfin se comprendre.

Dans une sorte d’aveu, le corps de Jen Davis se livre, en toute confiance au spectateur dans des scènes intimes constituant un mode narratif. Elle se dénude, montre une aisance dans les mouvements d’où une certaine sensualité se dégage des images. Elle choisit aussi des moments spécifiques de mises en question de son corps. Ces instants ne sont pas anodins, ils sont évocateurs de la réflexion associée à la spécificité de ceux-ci. Lorsque revêtue d’une nuisette, elle se met en scène dans une relation amoureuse et malgré la sensualité évoquée, le dépassement des codes normés esthétiquement et l’obésité sont particulièrement affirmés. Ces moments ordonnés chronologiquement sur son site internet montrent l’évolution de sa réflexion sur la question de l’appréhension de son corps en rapport avec le cours de sa vie. Certaines photographies sont légendées avec des titres évocateurs du sentiment qu’elle éprouve dans l’image et guide le spectateur dans la compréhension de celles-ci.

On la voit sur la plage, assise au premier plan, revêtue de noir au milieu de trois amis en maillot de bain. Le corps d’une femme en bikini offert au soleil arbore les canons esthétiques contemporains pointant le corps de Jen Davis dans son a-normalité. La photographie intitulée Pressure Point signifie au spectateur combien il lui est difficile et douloureux d’aller sur la plage pour elle, de confronter aux autres corps la spécificité du sien mais aussi accepter d’être sous le regard des autres, sans protection. La seule parade possible est de ramasser son corps, de le contrôler, de le couvrir pour le protéger du regard des autres en arborant une couleur sombre pour surtout ne pas attirer les regards. Là, où l’émotion pourrait être abandonnée frontalement au spectateur, dans une confrontation directe qui pourrait solliciter un sentiment de compassion évidente, ou de culpabilité, son regard fuit, se fait hors champ. C’est en cela que l’on comprend qu’il ne s’agit pas d’une photographie réalisée pour sensibiliser le spectateur à sa vie d’obèse mais plutôt une invitation à partager ses sentiments. Les autoportraits qu’elle réalise de son corps, de sa vie, sont sans concession. Elle se soumet et son corps avec elle à l’approbation de l’objectif. Elle ne cherche ni à embellir son image qu’elle considère comme reflétant au plus juste sa vie. Elle témoigne et nous, spectateurs, constatons. Elle confronte le spectateur au jugement des scènes culpabilisantes dans son quotidien, se montrant attendant à un camion-hamburger ou mangeant avec une amie très mince. Chaque fois, le cadrage et la lumière arrosant la scène confirment l’enjeu du propos.

Jen Davis, Conforming,2003
Jen Davis, Conforming,2003

Son corps fait souvent masse dans l’image comme dans Pressure Point où il se montre ramassé sur lui même. Jamais on ne le voit en extension, la légèreté réelle n’est pas imputée à sa position mais à l’atmosphère et à la construction des images. C’est cette masse épaisse qu’elle insère dans un espace et qu’elle interroge. C’est aussi sous cet aspect là de son corps, dans sa solitude et mélancolie qu’elle donne à voir aux spectateurs. En effet, elle se montre le plus souvent seule, dans son intérieur et les images sont rarement d’une grande gaité.

La couleur ne s’impose pas, elle souligne la chair, sa complexité et son volume. Contrairement aux images crues de Lauren Greenfield, ici, on est plongé dans un registre de douceur, de calme résignation.

Elle ne fait pas une démonstration imposante de son corps, ce n’est pas le trash qui est recherché. Ainsi lorsque Jen Davis expose en gros plans ses cuisses pleines de cellulite, de vergetures et de rougeurs dans Chapped legs, le sentiment n’est pas le dégout mais une réflexion sur la conformité des jambes. Elle pointe les détails de sa physionomie qui la dérange là où Stéphanie Zwicky les dissimulait sous l’aspect décoratif des accessoires qui venaient habiller, dans une recherche d’élégance, le corps. Le habiller, dans une recherche d’élégance, le corps. Le pantalon, qu’elle ne parvient pas à fermer sur l’énormité du ventre, est photographié presque ironiquement, invitant le spectateur au burlesque de cette séquence quotidienne transmettant la drôlerie de l’entreprise impossible dans Conforming. La lumière naturelle vient doucement épouser le corps, les courbes et la texture de la peau, donnant presque envie de la caresser. Ici le toucher ne donne pas envie de brutalité, de faire entrer les doigts dans sa chair mais offre plutôt un désir d’effleurement né du dispositif de l’image. Le corps obèse est saisi dans une légèreté possible, sa possible évanescence va à contre-courant des images stigmatisantes sur les femmes obèses. La symbolique de cette légèreté incandescente est clairement montrée par de subtils mouvements lors de la capture de l’image venant inclure du flou dans le corps et la robe. Dans Ethereal, elle met en place un onirisme qui pourrait s’appliquer à son corps. Par le traitement de la lumière qui pénètre en raies à l’intérieur de sa maison, elle évoque le hors champ de son intimité se servant de cette source lumineuse, tout comme la protection que lui procure l’enveloppe architecturale de sa maison peut-être elle-même métaphore de son enceinte protectrice corporelle. Les regards qu’elle porte sont souvent adressés à l’extérieur. Le corps, ou seulement le visage, se tourne vers les fenêtres, parois la séparant et la protégeant du monde et des autres. Cela est d’ailleurs paradoxal, car Jen Davis semble exprimer cette peur de l’extérieur dans ses photographies avec tout ce que cela comporte comme danger mais elle choisit délibérément de se montrer par la photographie.

Jen Davis, Chapped legs,2007
Jen Davis, Chapped legs,2007

Jen Davis n’hésite pas à montrer son corps à différentes échelles, voire à le morceler et le fractionner pour interroger ses particularités. Elle joue également avec des reflets et du flou pour mettre en image subtilement son corps en abordant la dissimulation par la lumière et l’espace qui l’entoure.

Dans une démarche qui peut être comparable sous certains aspects à celle de Jen Davis se situe le travail d’Alice Odilon, elle aussi photographe. Alice Odilon se sert de son art pour réfléchir à sa maladie, l’anorexie. Par le biais d’un travail sur le long terme qui s’étend de 1977 à 2006, elle réalise des autoportraits de son propre corps en l’imposant au spectateur, le montrant dans une extrême maigreur choquante et exhibant cette image insupportable pour se situer dans le regard des autres, pour assumer, pour se rendre compte elle-même de son image, pour elle et pour la société. Là encore, la photographie accompagnée de textes traitant de l’anorexie sert de moyen de réflexion à cette maladie. Mais on est bien loin de la douceur et de l’intimité portées par les images de Jen Davis. La frontière séparant la sphère privée de la sphère publique s’est délitée et

c’est comme si elle désirait que son corps dans un dispositif barrant de part en part l’espace de l’image, l’occupant entièrement, elle tente de convaincre qu’il y a encore beaucoup trop de corps.

Jen Davis, Untitled n°3,2003
Jen Davis, Untitled n°3,2003

Jen Davis avoue aussi déplacer les normes esthétiques régissant les corps de la société permettant ce commentaire de Rod Slemmons : « Donc si Davis, comme elle le dit, s’intéresse à modérer les jugements faits sur l’apparence, elle attaque directement le territoire ennemi en vue de la bataille.35 ». C’est l’appareil photographique qui lui permet une visualisation, une mise en image de son corps telle qu’elle lui convient. Jen Davis use de la photographie pour s’interroger et comprendre son corps afin de mieux l’apprécier. Cette problématique n’est pas que centrée sur son corps, elle l’est plus largement sur la manière dont elle appréhende les questions de l’obésité dans la vie, tirant de son expérience des perspectives artistiques et sociales fructueuses.

L’obésité apparaît souvent et nombreux sont les personnages qui montrent ces physiques dans la presse, les médias, le cinéma. La personne obèse est néanmoins très souvent associée à un cliché caricaturalement « gros, bête et méchant. » Alors effectivement, il existe un nombre incalculable d’image d’obèses dans la photographie. Mais rares sont les photographes qui en on fait un réel sujet d’étude tels les nus d’Irving Penn qui exploitent la structure même du corps de l’obèse dans l’esthétisme. L’obésité devenue aujourd’hui problème de société majeur, on la rencontre de plus en plus médiatisée et stigmatisée dans les médias et il est intéressant de voir de la manière dont Lauren Greenfield documente le sujet en ne fustigeant pas directement ces jeunes obèses des centres mais en mettant en relation la culpabilité commune de la société par des moyens photographiques. Enfin, Jen Davis parle de son propre corps par le biais de la photographie, elle cherche à se le représenter pour elle, mais également pour les autres.

Le corps hors-norme, l’obésité, est omniprésent dans les médias, le plus souvent afin de poser une mise en garde contre celle-ci. Dans un vulgaire florilège télévisuel au cours de l’année de la rédaction de ce mémoire, pas une semaine sans que le thème de l’obésité ne soit abordé : la crise et son influence sur le prix de la nourriture, l’obésité dans les journaux, les émissions sur les innombrables régimes en terme de challenge ou encore les confessions d’obèses sur leur quotidien. Pire encore, un programme télévisé sous la forme d’un jeu présentait une compétition dans laquelle deux groupes d’obèses s’affrontaient pour perdre le plus de poids possible. Chaque semaine, celui dont la perte était la moins signifiante était éliminé. L’obésité devient donc presque un marronnier éditorial mais, dans la photographie, l’attention portée à ces physiques est encore timide; la preuve en est la chanteuse obèse, Beth Ditto qui posant nue en couverture de magazine a déclenché un tollé médiatique.
Beth Ditto (chanteuse du groupe Gossip) en couverture du magazine Love

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière