Histoire de la philosophie, Documentaires philosophiques français

By 20 February 2013

II. Les démarches philosophiques adoptées par les documentaires philosophiques

2. Retracer l’histoire de la philosophie

a) Histoire des philosophes

Les collections « Sagesses et malices », « Récréphilo », « Philopattes » et « Jeunesse L’Harmattan » permettent à l’enfant de rencontrer Confucius, Socrate, Platon, Freud, Descartes, Darwin, Diogène et des philosophes de la Grèce Antique. Pour les deux premiers titres de « Récréphilo », sont proposés en sous-titre sur la première de couverture : « Monminifreud » et « « Monminiplaton ». Les Éditions du Temps accentuent la valeur du message pour les deux titres suivants en changeant l’intitulé et la typographie : « Descartes expliqué aux enfants ! » et « Darwin expliqué aux enfants ! », la forme exclamative mettant en avant le caractère exceptionnel du documentaire philosophique – et, plus précisément, de l’innovation pédagogique qu’il incarne. « La collection Récré philo illustre [en effet] à travers les aventures d’un petit garçon nommé Arghal, la pensée d’un grand auteur, ici Descartes et l’importance de la méthode et du raisonnement. L’histoire est complétée par un mini livret pédagogique, Jeux et Mystères, qui aidera l’enfant à se familiariser avec ces concepts philosophiques.»

Éditeur universitaire, s’adressant d’habitude à des étudiants, des professeurs ou des chercheurs, les Éditions du Temps n’hésitent pas à introduire un vocabulaire spécialisé. La philosophie est considérée comme une discipline qui exige un apprentissage rigoureux : les « concepts », contrairement aux « Goûters Philo », sont clairement posés et expliqués dans la partie pédagogique. Un développement ardu est ainsi consacré à la « philosophie de la connaissance de Platon », comme le démontre cet extrait :

Pour Platon, nous sommes immergés dans le monde sensible (celui des sens). Or nos sens nous trompent souvent. Le monde des réalités sensibles n’est pas fiable : il est changeant, éphémère, relatif. Ce qui est doux pour l’un est amer pour l’autre. Ce qui paraît petit, de loin, peut en réalité être immense. Tout est relatif dans le monde sensible. Donc comment parvenir à la connaissance vraie, à la certitude ? Il faut que nous allions dans le monde des Idées, le monde intelligible. C’est le lieu du Vrai, du Beau et du Bien, de l’éternel. Et cela est possible grâce à notre Raison. L’Idée du grand, par exemple, ne peut venir de ces réalités sensibles relatives, elle vient de notre esprit qui les a contemplées dans le monde des Idées que nous avons jadis connu. Il faut donc procéder par étapes : du particulier au général, et du général à l’Idée, essence nécessaire d’où l’objet provient. L’homme alors, a recours aux mathématiques, à la Raison.

L’introduction simultanée de plusieurs concepts peut rendre la démonstration difficile pour un enfant entre sept et onze ans. Si ce dernier n’a jamais entendu parler auparavant de la dualité du monde platonicien, il lui sera sans doute impossible d’établir une relation causale entre le monde sensible, le monde intelligible et la Raison. Le propos gagnerait donc à être davantage développé. Ne faut-il pas énumérer les différents niveaux de la connaissance, ce que l’auteur nomme « étapes » ? Pourquoi avons-nous jadis connu le « monde des idées » ? L’enfant ne peut comprendre ainsi ce qu’est l’anamnèse. L’auteur semble partir de l’a priori que le destinataire dispose déjà des prérequis nécessaires à la compréhension du contenu philosophique. Le texte, de nature explicative, veut être synthétique et souffre en cela d’absences de développements indispensables à la compréhension des théories platoniciennes de la connaissance.

On trouve ces mêmes raccourcis dans la fiction inventée par l’auteur à partir de l’allégorie de la caverne. Peut-être aurait-il été judicieux de donner en seconde partie, en regard de la fiction, le texte original extrait de La République. Le lecteur aurait ainsi pu s’apercevoir que Claire Bernas-Martel propose une toute autre fin. Prenons le temps de démontrer comment la vérité – qui est, de manière humoristique, le sujet du livre – peut être transformée dans le documentaire philosophique. Comparons pour cela les deux fins, et précisément au moment où, celui qui a contemplé les Idées, redescend dans la caverne pour convaincre les autres de vivre dans le monde intelligible. Claire Bernas-Martel écrit :

Bien sûr, les habitants de Mondobscur eurent du mal à s’habituer à la lumière et ils souffrirent comme Azénor avait souffert. Mais ils procédèrent comme Azénor leur conseillait : de l’obscurité à la pénombre, de la pénombre aux reflets dans l’eau, des reflets dans l’eau aux merveilleux objets de Paysclair et puis, des objets à l’éclatant soleil.

Ils furent tous convaincus et peu de temps après, toute la petite communauté remonta des ténèbres et retrouva la lumière perdue. Et Arghal fut content de retrouver Azénor.

À ce happy end s’oppose le dénouement plus dramatique de Platon :

Suppose un pareil homme redescendu dans la caverne, venant s’asseoir à son même siège, ne serait-ce pas l’obscurité qu’il aurait les yeux tout pleins, lui qui, sur-le-champ, arrive de la lumière ? (…) Quant à ces ombres de là-bas, s’il lui fallait recommencer à en connaître et à en entrer, à leur sujet, en contestation avec les gens qui là-bas n’ont pas cessé d’être enchaînés, cela pendant que son regard est trouble et avant que sa vue y soit faite, si d’autre part on ne lui laissait, pour s’y accoutumer, qu’un temps tout à fait court, est-ce qu’il ne prêterait pas à rire ? Est-ce qu’on ne dirait pas de lui que, de son ascension vers les hauteurs, il arrive la vue ruinée, et que cela ne vaut pas la peine, de seulement tenter d’aller vers les hauteurs ? Et celui qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente, ne crois-tu pas que, s’ils pouvaient en quelque manière le tenir en leurs mains et le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet ?

Cet exemple met peut-être au jour la difficulté fondamentale de réduire un texte d’auteur à ses grandes lignes, de transmettre la substantifique moelle de la pensée d’un philosophe sans la déformer. Cet exercice périlleux ne demande-t-il pas une connaissance sans faille du système philosophique de l’auteur ? On peut alors s’interroger sur la réelle possibilité d’envisager la philosophie avec les enfants du point de vue de son histoire.

L’approche historique de la philosophie rencontre un autre écueil : si la connaissance d’un philosophe est donnée à l’enfant, elle peut se révéler parcellaire. Le Livre des philosophes de Laurent Déchery a ainsi pour but « d’apprendr[re] à connaître la philosophie à travers la vie et l’œuvre des plus grands philosophes ». Sans doute pour rendre le documentaire plus attrayant, la présentation des philosophes est axée essentiellement sur la vie et l’époque du penseur. Chaque double page est organisée de la façon suivante : sur la page de gauche, une illustration du philosophe en pleine page, à droite, deux blocs de textes séparés par une citation de l’auteur, l’un rassemblant des éléments biographiques, l’autre résumant en une quinzaine de lignes la pensée du philosophe. De même, Françoise Kérisel esquisse des portraits de philosophes, présente rapidement leurs thèses mais sans jamais questionner le sujet. Ainsi, à propos de la création du monde, sont juxtaposées les théories d’Héraclite, d’Anaximène et de Thalès. Aucune problématique n’est ici ébauchée.

b) Histoire des philosophies

Parmi les options éditoriales, celles de la publication d’un texte d’auteur ou d’anthologies s’inscrivent également dans une perspective historique de la philosophie, du moins en théorie. Le jeune lecteur accède ainsi au texte philosophique pur, reçoit immédiatement la pensée du philosophe. On distinguera deux catégories de documentaires : ceux écrits par des auteurs contemporains et ceux écrits par des philosophes légitimés. « Les Petites Pensées » d’Aline de Pétigny semblent être les seules à faire partie de cette première catégorie. On notera donc le caractère original des œuvres de l’auteur. L’auteur propose une philosophie pratique, ayant pour thème privilégié le bonheur : « Ne laisse personne te dire que tu es bête », « Ton bonheur est en toi », chaque page étant illustrée sur la page de droite par un dessin aux couleurs éclatantes. Les sentences agiraient sur le lecteur, tels des mantras agissant sur son subconscient. Il s’agit d’une philosophie de tous les jours, inscrite, comme nous l’avons dit, dans le mouvement de la pensée positive. Aline de Pétigny a publié également, en tant qu’éditrice, Les Petites pensées de Goethe, de Khalil Gibran, et de Voltaire. L’éditrice s’interroge : « Pourquoi attendre l’adolescence pour découvrir Voltaire ? »

Il est intéressant de remarquer que l’anthologie n’est jamais vierge de toute subjectivité et de tout regard porté sur le texte, dans la mesure où l’auteur de l’anthologie doit choisir un ensemble de textes et propose son interprétation de l’oeuvre. Par le choix qu’il fait, le jeune lecteur n’aura qu’une vision parcellaire du texte original. Les citations de Voltaire choisies par Aline de Pétigny évoquent principalement deux sujets : la fraternité (« Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ») et Dieu. Le choix de la dernière phrase ressemble à une injonction : « Que chacun aille à Dieu par le chemin qui lui plaît ! ». On ne peut concevoir de manière raisonnable que la philosophie repose sur de tels adages.

c) Histoire de philosophes

Les documentaires philosophiques laissant la parole aux philosophes eux-mêmes, sont rares. Deux livres édités au Seuil se situent ainsi en marge des autres documentaires : Le Visage de l’autre d’Emmanuel Lévinas et L’oiseau philosophie de Gilles Deleuze, sur lequel nous porterons notre étude.

Pour parler avec l’éditrice, Martine Laffon, le philosophe devient « matière »et non plus « auteur » du livre, dans le sens où « Gilles Deleuze sera l’éveilleur : celui qui permet de sortir du sillon et d’avoir de l’herbe dans la tête, de penser les choses par le milieu pour faire rhizome [concept de Deleuze sur l’expérience extrême de la pensée du dehors, refusant toute forme d’arborescence]. Les dessins de Jacqueline Duhême susciteront à leur tour d’autres rencontres avec les mots ». Les textes, extraits de Dialogues et de Qu’est-ce que la philosophie ?, ont été choisis après regard de l’auteur. Jacqueline Duhême fut à l’initiative du projet et Gilles Deleuze le reçut avec enthousiasme. Il écrit ainsi à cette dernière :

Ce livre me satisfait d’autant plus que j’y vois une invention merveilleuse où je veux me reconnaître d’autant plus que j’y agis moins… Le choix des textes que vous avez fait, Martine Laffon et vous, me paraît très beau : des textes très courts et d’apparence difficile auxquels le dessin est capable de conférer une clarté rigoureuse en même temps qu’une tendresse. Il ne doit pas y avoir de suite logique, mais une cohérence esthétique.

C’est donc par l’expérience esthétique et dans le va-et-vient entre l’image et le texte, que peut naître la pensée philosophique de l’enfant. Deleuze dédicace le livre à sa petite-fille, Lola et veut « dégager des concepts philosophiques des événements purs, c’est-à-dire capables d’affecter une petite fille, sans suite logique… ». Deleuze croit au projet éditorial parce qu’il croit en une philosophie pour tous. On peine pourtant à s’imaginer que l’enfant puisse comprendre ce qu’est le « rhizome » :

Penser, dans les choses, parmi les choses, c’est justement faire rhizome, et pas racine, faire la ligne et pas le point.

L’entretien avec deux enfants de quatre et huit ans (annexe 2) se révèle étonnant. À partir de la deuxième double page (annexe 3), les enfants sont invités à émettre des hypothèses de lecture :

Penser suscite l’indifférence générale. Et pourtant il n’est pas faux de dire que c’est un exercice dangereux.

Penser, c’est toujours suivre une ligne de sorcière.

Même si l’enfant fait tout d’abord un contre-sens parce qu’il ne comprend pas le sens de l’expression « indifférence générale », il a ensuite l’intuition de ce qu’est la pensée. Rappelons à ce sujet que Deleuze dit de la lecture qu’elle est une « machine à orienter » ou une « machine à dérouter ». Le philosophe a par ailleurs la conviction que la philosophie ne s’adresse pas qu’aux spécialistes. Tant pis si le novice comprend mal les concepts ! Cela n’a selon lui aucune importance. Il vit malgré tout une expérience de pensée, et peut-être plus tard avancera-t-il sur le chemin de la philosophie. Le documentaire philosophique, en adéquation complète avec les convictions de l’auteur, présente enfin l’avantage d’aborder un sujet tabou : la pensée, qui est, pour parler avec Oscar Brenifier, « à la fois sacrée et répugnante ».

Aborder la philosophie avec les enfants sous l’angle de son histoire ne s’impose pas de manière évidente. La qualité des documentaires philosophiques adoptant ce point de vue est donc en cela très variable. L’ouvrage de Deleuze et Duhême, comme celui de Lévinas, est resté une expérience unique, isolée et marginale, ne rencontrant sans doute pas le succès éditorial escompté.

Lire le mémoire complet ==>

(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse