Démarches philosophiques adoptées par les documentaires philosophiques

By 20 February 2013

II. Les démarches philosophiques adoptées par les documentaires philosophiques

3. Susciter le questionnement

Au courant philosophique privilégiant l’histoire de la philosophie, s’oppose celui du questionnement. Nous verrons comment la question peut être envisagée de trois façons : premièrement, contre le dogmatisme ; deuxièmement, comme introduction à l’histoire de la philosophie et troisièmement, comme véritable disposition philosophique.

a) La question contre le dogmatisme (Michel Piquemal)

Les auteurs qui se réclament de la philosophie du questionnement refusent toute forme de dogmatisme. Michel Piquemal précise ainsi à propos des Philo-fables :

Il ne s’agit surtout pas de prendre le récit pour argent comptant, parole d’Évangile. Nous ne sommes pas dans un enseignement moral dogmatique comme nous l’avons connu.

L’approche de la philosophie par le questionnement s’oppose à une conception classique de l’enseignement de la philosophie. Il ne s’agit pas de transmettre un contenu mais de proposer chez l’enfant un éveil à la philosophie. « A l’école primaire, ni même au collège, il n’est pas question de faire de l’histoire de la philosophie, ni de savoir comment on est passé des présocratiques à Kant ou à Leibniz. » « Initiation à la pensée raisonnée », la philosophie pour enfants prend comme point de départ le questionnement philosophique, l’étonnement, disposition première de l’acte de philosopher. La philosophie est conçue en ce sens comme « une pratique théorique (…) mais non scientifique. (…) Elle vise moins à connaître qu’à penser ou questionner, moins à augmenter notre savoir qu’à réfléchir sur ce que nous savons ou ignorons. »

b) La question comme introduction à l’histoire de la philosophie (André-Comte Sponville)

André Comte-Sponville, parrain de Michel Piquemal, écrit à propos des Philo-Fables pour vivre ensemble :

Après le succès des Philo-fables en 2003, Michel Piquemal nous propose cinquante deux histoires (…) Quelle bonne idée d’amener les enfants à la philosophie par des fables bien choisies et bien présentées, avec « l’atelier du Philosophe » qui aide à en extraire la « substantifique moelle ». Cela ne remplace pas la lecture des philosophes, mais peut y préparer. Tant mieux ! « Il n’est jamais trop tôt ni trop tard, disait Épicure, pour philosopher. »

La didactique de la philosophie en France serait à repenser dans son ensemble. Sa pratique, et non son enseignement, commencerait à l’école primaire, voire en maternelle (de nombreuses discussions à visée philosophique y ont lieu) et se poursuivrait jusqu’à l’Université. La philosophie pour enfants représenterait par conséquent le premier stade de l’acte de philosopher.

André Comte-Sponville précise toutefois qu’en aucun cas elle ne peut remplacer l’étude d’œuvres, ce qui sous-tend l’idée que la philosophie ne peut faire l’économie de son histoire. Les documentaires philosophiques à destination des sept-onze enfants auraient donc pour but d’ouvrir l’enfant à la pensée réflexive.

La forme anthologique, regroupant des fables, des paroles de sagesse ou des citations de philosophes, peut alors être envisagée dans une autre perspective : trace de l’histoire de la philosophie, elle donne aussi matière à réflexion. À partir des Philo-Fables pour vivre ensemble, à l’aide de récits, mythes et contes du monde entier, « le jeune lecteur est amené à réfléchir sur la vie en société, l’entraide, le respect, le racisme, le langage, le devoir et à questionner ses propres certitudes et comportements ». Michel Piquemal explique quelle a été sa démarche dans l’écriture de Mon premier livre de sagesse :

Dans cet ouvrage, je reprenais en fait le principe fort ancien de la belle phrase de morale que nos magisters écrivaient au tableau noir… Avec tout de même une différence. Il ne s’agit de phrases à apprendre par cœur mais à discuter.

Entre nostalgie et refus du dogmatisme, l’auteur laisse la place à la réflexion, le récit devenant « déclencheur du questionnement ».

c) Du bon usage de la question (Oscar Brenifier et Michel Tozzi)

Tous les auteurs accordent une valeur particulière au rôle du questionnement, les démarches philosophiques sont variées. En effet, comment doit-on traiter la question ? Dans la préface de la collection « PhiloZenfants » intitulée « Des questions ? Pourquoi des questions ? », Oscar Brenifier semble se prémunir contre les réactions possibles du lecteur adulte. Il tente de démontrer que la question n’est pas effrayante ; au contraire, elle donne des « pistes ». Il existe, selon l’auteur, un « interdit du questionnement », car, « dans ce tabou de la question, il y a un désir de certitude et une crainte de perdre son temps ». C’est dans ce sens que le philosophe s’adresse essentiellement aux parents dans la préface :

Les enfants se posent des questions, toutes sortes de questions, souvent importantes. Que faire de ces questions ? Faut-il que les parents y répondent ? Pourquoi répondraient-ils à la place de l’enfant ?

Il ne s’agit pas d’exclure la réponse des parents : elle peut aider l’enfant à se constituer. Mais il convient aussi d’apprendre à l’enfant à penser et à juger par lui-même, à réfléchir pour pouvoir acquérir sa propre autonomie et devenir responsable.

La revalorisation de la question et du problème ne va donc pas de soi. La « culture de la question », pour reprendre l’expression de Michel Tozzi, est un exercice douloureux parce qu’il dérange. Cette conception du savoir va à l’encontre des documentaires à portée psychologique, prodiguant des conseils en tout genre et de la collection « Brins de philo » qui, rappelons-le, veut donner aux parents des « réponses précises, convaincantes (…) face aux interrogations de [leur] enfant [qui les] embarrassent. » L’embarras n’est-il pas justement le résultat d’une mise en contradiction salvatrice ? N’est-il pas ce que Socrate nomme « aporie », impasse, aveu d’ignorance sans lequel l’essence ne peut se révéler ?

La collection « PhiloZenfants » est présentée comme « une première initiation au questionnement ». Comment est alors envisagée la question ? À quel moment intervient-elle ? Michel Tozzi distingue trois approches de la question : la première consiste à poser d’emblée la question, la deuxième à poser la question après lecture d’un texte narratif, et la troisième à poser une question de départ sur une notion, servant à donner ensuite des connaissances philosophiques sur le sujet. Dans la collection « PhiloZenfants », Oscar Brenifier adopte la première approche. Une question générale est tout d’abord posée : « Les autres t’empêchent-ils de vivre ? » Une première réponse est donnée : « Oui, mes parents et ma maîtresse me commandent tout le temps. » suivie immédiatement par une objection : « Oui, mais… ». La question principale prend alors une forme arborescente en débouchant sur d’autres questions : « T’empêchent-ils d’être si libre si leurs ordres sont justes et utiles ? N’es-tu pas libre d’exprimer ton désaccord et de désobéir ? Peux-tu te diriger tout seul ? Tout le monde a-t-il également le droit de te commander ? » En proposant des pistes contradictoires, des questions « évidentes (…), mystérieuses, étonnantes [ou] déroutantes », l’auteur se situe dans un rapport relatif au savoir. Il n’y a pas de savoir absolu et la question vaut en tant que telle :

Une question peut être aimée pour elle-même, uniquement parce que c’est une belle question, parce qu’elle représente un beau problème, porteur de sens et de valeur. Ainsi, la vie, l’amour, le beau resteront-ils toujours des questions.

Dans l’esprit de la pédagogie active, l’enfant doit ainsi trouver lui-même ses questions et ses réponses. Michel Tozzi porte son choix sur cette méthode qui lui semble « au plus près de la démarche philosophique », les deux autres approches de la question laissant peu de champ d’action à l’enfant pour faire l’exercice de la pensée réflexive. Celles-ci privilégient la présence d’un support, se présentant soit sous une forme narrative (les fables de Michel Piquemal), soit sous une forme argumentative (textes des collections « Les Goûters Philo », « Brins de philo », « Chouette ! penser » et « Explique-moi »). Elles repoussent en cela les limites de l’abstraction, enferment l’enfant dans l’interprétation philosophique d’une seule subjectivité et lui refuse de ce fait l’accès à l’ensemble des possibilités qu’offre la philosophie. Les livres de la collection « PhiloZenfants » présenteraient donc, dans la production des documentaires philosophiques, le plus haut degré d’abstraction.

Le documentaire philosophique constitue donc le point de départ du questionnement philosophique. Il est pensé toujours comme une initiation à la philosophie, il représente par conséquent le premier contact que l’enfant peut avoir avec elle. Son rôle est alors essentiel puisqu’il influe sur la vision de la philosophie qu’il aura : à travers la lecture du documentaire philosophique, le jeune lecteur aura une première représentation de la philosophie. Il s’ensuit que les auteurs doivent faire preuve de vigilance à cet endroit, en prenant conscience de la responsabilité qui les engage dans l’écriture du livre philosophique pour enfants. L’auteur doit répondre à une double exigence : rendre des comptes aux enfants et à la philosophie.

Certains textes enferment le sens lorsque d’autres ouvrent un espace de réflexion. Si la question a tant de valeur, ce n’est pas seulement parce qu’elle rend possible l’exercice libre de la pensée mais aussi parce qu’elle permet de développer l’esprit critique. Dans une société où l’information demande à être sélectionnée, traitée et évaluée, l’enfant doit acquérir des compétences spécifiques et nécessaires afin qu’il puisse décrypter la masse d’informations qu’il reçoit. La philosophie, entendue comme mise en question du monde, peut en ce sens participer à la vie de la cité.

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(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse