Traditionnel débat théorique : un rôle sociétal pour l’entreprise ?

By 1 December 2012

Emergence de la notion de responsabilité sociale de l’entreprise – Première partie :

Chapitre I. La RSE, une notion en gestation

Section 1. Une préoccupation ancienne, des défis contemporains

A- L’entreprise éthique, un oxymore ?

2. Traditionnel débat théorique : un rôle sociétal pour l’entreprise ?

Il y a dans la RSE une pratique qui contrevient à l’esprit même de l’économie classique reposant sur le postulat de l’autorégulation des marchés. Les théories économiques libérales récusent toute idée d’une responsabilité de l’entreprise autre qu’économique. Les économistes de l’Ecole de Chicago, au premier rang desquels leur chef de file et fondateur, Milton Friedman sont les plus farouches opposants à la notion de RSE. Le futur prix Nobel d’économie prend position en 1970 dans son fameux article publié dans le New York Times Magazine40, « The social responsability of business is to increase its profits ». Dans cette perspective orthodoxe, une quelconque prise en compte de la RSE est considérée comme une entrave à la finalité de l’entreprise, la maximisation du profit. Selon Friedman, l’unique responsabilité de l’entreprise est fiduciaire et s’exerce envers les actionnaires. Il récuse la thèse selon laquelle l’entreprise aurait une “conscience sociale”, seuls les individus sont susceptibles d’avoir des devoirs et des responsabilités. La mise en place de politiques de RSE signifie dépenser l’argent d’autrui au profit de l’intérêt collectif, ce qui reviendrait à instaurer un intolérable système de « taxation sans représentation ». S’ils veulent faire le bien, qu’ils le fassent à leur propre compte estime Milton Friedman. Avec la RSE, les chefs d’entreprise se hissent « simultanément en législateur, exécutif et juge » alors qu’ils ne disposent ni des compétences nécessaires ni de la légitimité requise. Il est, sur ce point, rejoint par Theodore Levitte41 selon qui la RSE constitue une ingérence du monde des affaires dans la sphère politique et par conséquent un risque pour la démocratie pluraliste. Pour Friedman, la RSE est à la fois une entrave à la libre concurrence et une confusion des rôles. Elle s’apparente à une doctrine socialiste selon laquelle les mécanismes politiques sont plus aptes que le jeu du marché à déterminer l’allocation des ressources. Il qualifie ainsi la RSE de « doctrine fondamentalement subversive ». Dans la même veine classique, l’optimalité parétienne va jusqu’à considérer que la non maximisation du profit implique une perte d’efficacité pour la société dans son ensemble. Dans son ouvrage Capitalisme et liberté42, Friedman estime que « peu d’évolutions pourraient miner aussi profondément les fondations même de notre société libre que l’acceptation par les dirigeants d’entreprise d’une responsabilité sociale autre que celle de faire le plus d’argent possible pour leurs actionnaires ». Encore aujourd’hui, pour les tenants de l’orthodoxie libérale, « Milton Friedman avait raison »43, « the business of business is business »44 et la RSE n’est qu’un “poncif” à la mode.

Outre le ton délibérément provocateur, l’idée selon laquelle la société n’attendrait de l’entreprise que la création de valeur économique apparaît quelque peu réductrice. Par ailleurs, cette position privilégiant la valeur pour l’actionnaire risque de sous-estimer le temps long et à terme, paradoxalement d’hypothéquer la maximisation de ladite valeur. Cette thèse est aujourd’hui faiblement répandue. Certains utilitaristes avaient une conception moins orthodoxe et plus humaine de l’économie, comme John Stuart Mill qui déclarait « mieux vaut être un Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait »45. À gauche comme à droite de l’échiquier politique et notamment dans les pays à tradition d’interventionnisme étatique comme la France, certains restent sceptiques quant à la capacité de prise en compte de l’intérêt général par l’entreprise. La RSE est vue par beaucoup au mieux comme une opération de relations publiques, au pire comme une véritable illusion.

Du côté des défenseurs de la RSE, on distingue trois grandes écoles doctrinales, la Business Ethics, la Business & Society et la Social Issue Management46. Alors que la Business Ethics propose une vision moraliste et revendique l’existence d’une responsabilité globale de l’entreprise envers la société, la Business & Society focalise son analyse sur la question de la cohésion sociale. Cette approche contractuelle appréhende l’entreprise comme une institution sociale interdépendante de la société dans laquelle elle évolue, au même titre que la famille, l’église ou l’école. Enfin, la Social Issue Management est une approche plus utilitariste et moins progressiste selon laquelle « good ethics is good business ». Les questions sociales doivent être considérées comme les éléments d’une politique stratégique de management, comme un prolongement de la création de valeur permettant d’améliorer les performances économiques de l’entreprise, ce qui revient à proposer une relecture des thèses libérales classiques. Les premiers à faire le lien entre RSE et management et à donner une dimension pragmatique et stratégique à la RSE sont Ackerman et Bauer, professeurs de politique d’entreprise à Harvard, avec la notion de Corporate Social Responsiveness ou “CSR 2”. Selon eux, la RSE est « un outil de réponse stratégique des entreprises face à un contexte sociopolitique de plus en plus turbulent »47. En réalité, ces différents courants sont plus complémentaires qu’opposés et partagent tous l’idée que ce qui est bon pour la société est également bon pour l’entreprise. Quelque soit l’Ecole considérée, l’émergence de la RSE marque une rupture avec l’analyse d’Adam Smith selon laquelle l’intérêt commun résulte de la conjonction de la poursuite des intérêts particuliers48. Pour Davis et Blomstrom49, il existe une sorte de « loi d’airain de la responsabilité »50 selon laquelle toute personne ou entité qui use de son pouvoir de façon arbitraire et excessive est condamnée à perdre ce pouvoir. C’est ce que l’on appelle plus communément la « licence to operate », le droit d’exercer ses activités symboliquement, concédé à une entreprise par la société.

Comme disait Henry Ford, « l’entreprise doit faire des profits, sinon elle mourra. Mais si l’on tente de faire fonctionner une entreprise uniquement sur le profit, alors elle mourra aussi car elle n’aura plus de raison d’être ». Le rôle de l’entreprise redéfinit, c’est non sans heurt et sans ambiguïté que les concepts fondateurs de la notion de Responsabilité sociale de l’entreprise ont contribué à sa notoriété renouvelée.

Lire le mémoire complet ==> (Responsabilité sociale : un nouvel enjeu pour les multinationales ?)
Mémoire pour l’obtention du Diplôme
Université PAUL CEZANNE – AIX-MARSEILLE III – Institut D’études Politiques

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40 FRIEDMAN Milton, « The social responsability of business is to increase its profits », The New York Times Magazine, September 13, 1970
41 LEVITTE Theodore, « The dangers of Corporate Social Responsibility », Harvard Business Review, 1958, p.41-50
42 FRIEDMAN Milton, Capitalism and Freedom, University Chicago Press, 1962
43 MANNE Henry, « Milton Friedman was right « Corporate social responsibility » is bunk », The Wall street Journal, November 24th 2006
44 FRIEDMAN Milton, « The social responsability of business is to increase its profits », The New York Times Magazine, September 13, 1970, op. cit.
45 Cité par RENOUARD Cécile, dans BARTHELEMY et DOUËNËL Vivre l’entreprise responsable, salariés et dirigeants face aux défis de la responsabilité sociale, Editions Autrement, Paris, 2008, p. 248
46 TURCOTTE et SALMON, Responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise, Collection Pratiques et politiques sociales et économiques, Presses de l’Université du Québec, 2005, op. cit , p19
47 ibid, p102
48 ibid, p20
49 DAVIS et BLOMSTROM, Business and its environment, New York, McGraw-Hill, 1966, 403p