Productivité de la main-d’œuvre familiale et salariée en agriculture

By 8 December 2012

Chapitre v – la productivité des mains-d’œuvre familiale, salariée permanente et salariée saisonnière : test empirique

Comme nous l’avons montré dans la première partie (Chapitre 2), les changements de la structure du collectif de travail sont allés de paire avec une augmentation de la productivité du travail dans les exploitations de fruits et légumes. Dans quelles mesures ces deux évolutions sont-elles liées ? Cette question est l’objet de ce cinquième chapitre.

Dans une première partie, nous montrons par quels mécanismes la composition du collectif de travail est susceptible d’influencer la productivité des exploitations. Nous présentons ensuite les deux courants de la littérature empirique qui se sont déjà penchés sur le lien entre la composition du collectif de travail et la productivité des exploitations. Nous suggérons que l’hétérogénéité de leurs résultats peut s’expliquer par le traitement homogène qu’ils ont réservé au travail salarié. Dans une deuxième partie, nous présentons le cadre d’analyse qui nous permettra d’estimer l’efficacité relative (ou la productivité marginale) des différents types de main-d’œuvre présents sur l’exploitation. Enfin, dans une dernière partie, nous présentons nos résultats économétriques et un certain nombre de tests de robustesse.

I – La productivité de la main-d’œuvre en agriculture

I.1 – Le lien entre la composition du collectif de travail et la productivité des exploitations d’un point de vue théorique

D’un point de vue théorique, la composition du collectif de travail des exploitations agricoles, c’est-à-dire la répartition du travail entre la famille, les salariés permanents et les salariés saisonniers, est susceptible d’influencer la productivité de ces exploitations et, ce, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, comme nous l’avons vu dans la Partie 1, le caractère aléatoire et saisonnier de l’activité agricole rend difficile l’établissement d’un lien direct entre l’effort effectué par les travailleurs et la quantité de biens produits. Le recours au salariat en agriculture est donc synonyme de coûts de supervision [Frisvold, 1994]. L’importance de ces coûts a souvent été mise en avant pour justifier de la structure familiale des exploitations [Allen et Lueck, 1998] : la famille étant directement concernée par le résultat, son incitation à l’effort est plus grande que celle de la main-d’œuvre salariée. La productivité du travail familial pourrait, dès lors, être plus grande que celle du travail salarié.

Cependant, le recours au salariat est aussi synonyme d’une plus grande division des tâches et d’une plus grande spécialisation des travailleurs [Allen et Lueck, 1998]. Pour D. Allen et D. Lueck [1998], les formes d’organisation en agriculture, notamment la distinction entre l’exploitation familiale et l’exploitation capitaliste à salariés, résultent d’ailleurs, d’un arbitrage entre les coûts de supervision et les gains de productivité liés à la spécialisation220. La division des tâches peut conduire à une plus grande productivité des travailleurs salariés, spécialisés sur des activités spécifiques.

Outre cette première distinction entre la main-d’œuvre familiale et la main-d’œuvre salariée, une deuxième distinction est susceptible de conduire à des différentiels de productivité entre les travailleurs agricoles. En effet, les salariés permanents et les salariés saisonniers sont susceptibles d’être inégalement productifs. Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, l’exploitant arbitre entre des permanents et des saisonniers selon, entre autres, les coûts de ces travailleurs, les caractéristiques du marché du travail et son aversion au risque. Le contrat, permanent ou saisonnier, choisi par l’exploitant, est susceptible d’influencer la productivité des travailleurs.

En effet, d’une part, selon la théorie du salaire d’efficience, la productivité du travailleur dépend positivement de son taux de salaire réel [Stiglitz, 1987]. Un meilleur salaire conduit à une plus forte incitation et à un recrutement sélectif des travailleurs. Les contrats permanents sont généralement mieux payés221, accompagnés de compensations non monétaires (logement, prêt de terre…) et plus sûrs quant à la durée de l’emploi. Ils sont souvent plus incitatifs que les contrats temporaires [Eswaran et Kotwal, 1985 ; Pal, 1999, 2002]. La perspective d’obtention d’un contrat permanent peut inciter les travailleurs saisonniers à plus d’efforts. Cependant, la probabilité de transformation d’un contrat saisonnier en contrat permanent est relativement faible dans le secteur agricole.

D’autre part, les travaux agricoles prennent souvent appui sur un certain nombre de connaissances spécifiques à l’exploitation, aux types de cultures et à la localisation. Lorsqu’un emploi requiert un investissement spécifique en capital humain de la part du travailleur, la décision d’investissement de celui-ci dépend de la durabilité espérée de la relation de travail [Becker, 1964 (Ed. 1993)].

Les travailleurs permanents sont donc susceptibles d’être plus productifs ou plus efficients que les travailleurs saisonniers du fait, d’une part, de leur capital humain spécifique à l’exploitation et, d’autre part, de leur coût d’opportunité plus élevé à être licenciés.

Pourtant, le travail saisonnier en agriculture présente un certain nombre de spécificités. Comme le souligne A. Lamanthe [2005], il existe souvent une continuité dans la relation de travail, malgré le caractère temporaire du contrat. Les travailleurs saisonniers reviennent souvent d’une année sur l’autre dans une même exploitation. Ils sont susceptibles d’accumuler des connaissances spécifiques au même titre que les travailleurs permanents. De plus, certains contrats temporaires, spécifiques au secteur agricole, et plus encore au secteur des fruits et légumes, sont susceptibles d’être extrêmement incitatifs. Les contrats d’immigration temporaire, ou contrats OMI, qui représentent près de 20% du travail saisonnier dans le secteur des fruits et légumes, lient le droit de séjour des travailleurs en France à leur contrat de travail. En cas de licenciement, le travailleur doit quitter le territoire et est susceptible de ne pas revenir l’année suivante. Le coût d’opportunité à être licencié est donc élevé et l’incitation à l’effort pour ces travailleurs est forte.

Ces caractéristiques de l’emploi saisonnier en agriculture pourraient donc contrebalancer les arguments en faveur d’une plus grande productivité des travailleurs permanents.

D’un point de vue théorique, la productivité du travail ou l’efficience des trois types de main-d’œuvre agricole, familiale, salariée permanente et salariée saisonnière, sont susceptibles d’être différentes. La composition de la force de travail, peut donc influencer la productivité des exploitations. Pourtant, peu de travaux empiriques se sont explicitement penchés sur le lien entre composition du collectif de travail et productivité des exploitations.

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(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier