Les ONG: véritables “multinationales du non-marchand”

By 2 December 2012

L’entreprise « sous pression durable » – Chapitre II :

Section 1 : Réveil de la société civile et création d’organismes spécialisés

A. Opinion publique, ONG et Médias

2. Les ONG: véritables « multinationales du non-marchand »

La montée en puissance des multinationales a eu pour corollaire le développement quantitatif et qualitatif d’organisations non gouvernementales ayant pour but de réguler, autant que faire ce peut, les excès du capitalisme de marché. À la naissance de l’Organisation des Nations Unies, on ne comptait que 41 ONG tandis qu’elles sont aujourd’hui plus de 2000 à être accréditées auprès de l’organisation internationale137. Il n’existe aucune définition juridique universellement reconnue qui permette de qualifier une organisation non gouvernementale. Utilisé pour la première fois en 1946 par le Conseil Economique et Social des nations Unies, le terme d’ONG marquait la volonté de distinguer les associations émanant de la société civile des associations étatiques. Cependant, toute ONG répond à certaines caractéristiques constitutives. Il s’agit d’une entité de droit privé, à vocation internationale ayant des activités visant le bien commun dont la finalité est purement désintéressée. Historiquement, on date la naissance des ONG modernes avec la création de la Croix Rouge par le suisse Henri Dunant en 1864. En réaction aux conséquences humaines de la crise de 1929 et de la Grande Guerre, des organisations humanitaires d’inspiration religieuse voient le jour dans le monde anglo- saxon comme Save the Children en 1919. La seconde guerre mondiale favorise la création d’organisations laïques plus grandes. La guerre du Biafra au Nigeria en 1969 marque un tournant important dans l’histoire des ONG. Certains “French Doctors”, dont Bernard Kouchner décident de rompre la tradition de neutralité du CICR, d’ailleurs critiqué pour son absence de prise de position face aux crimes nazis, et créent Médecins Sans Frontières en 1971. À l’instar de MSF, les ONG s’engagent alors sur le terrain de la dénonciation publique et deviennent de véritables “marchandes de colère”. La médiatisation de leurs actions devient alors la clé de voûte de leur fonctionnement puisqu’elle favorise la collecte de dons et par conséquent leur indépendance vis-à-vis des autorités publiques. La professionnalisation des ONG, notamment en terme de communication, va s’accélérer avec la crise économique des années 1980 et la réduction des financements publiques. Leur présence sur le terrain leur confère une grande crédibilité et une légitimité auprès de l’opinion publique. Les ONG, par nature désintéressées, incarnent le Bien et l’altruisme. « L’acronyme ONG est devenu un label »138 qui sous-tend des valeurs considérées comme universelles. On distingue classiquement les ONG “urgentistes” qui agissent sur le terrain en période de crise, les ONG “développementalistes” dont le travail s’inscrit dans le temps long et les ONG dites “lobbyistes”, même si les deux premières peuvent également avoir des activités de lobby.

Avec la mondialisation, les firmes multinationales deviennent ainsi les cibles privilégiées des ONG “lobbyistes”, des groupes de pression ayant pour vocation de dénoncer les agissements jugés répréhensibles afin de susciter le débat et le changement du statu quo. Les ONG « s’érigent désormais en acteurs de régulation de cette situation d’anomie de l’activité économique mondiale »139.

Il est cependant nécessaire de nuancer la vision angélique qui est souvent donnée des ONG en dégageant certaines limites. La première consiste à rappeler que si les ONG revendiquent une fonction tribunicienne et se disent garantes de l’intérêt commun, celles- ci ne sont pas détentrices d’un mandat électif gage de leur représentativité. Ainsi, certaines ONG peuvent travailler plus ou moins publiquement à des intérêts particuliers, d’autant que leur indépendance est nécessairement limitée par leur besoin de financements. Les ONG veillent sur les comportements des multinationales, mais qui contrôle les veilleurs ? Soumises à une concurrence accrue sur le terrain et à un souci d’efficacité, les ONG se tournent vers les entreprises qui fournissent une part non négligeable du budget de ces nouvelles « multinationales du non marchants »140. Une seconde limite réside dans le risque d’instrumentalisation par l’image, ce qui a été appelé “l’humanitaire spectacle”. En 1993, l’opération “Restore Hope” en Somalie… L’archétype des dérives des ONG demeure l’affaire Brent Spar. La seconde limite a trait à l’indépendance supposée des ONG. Les ONG veillent sur les multinationales mais qui contrôle des ONG ? Enfin, les ONG ne sont pas détentrices d’un mandat électif, celles-ci, bien qu’elles se disent œuvrer pour le bien commun ne sont pas représentatives et leur légitimité peut donc être mise en doute. L’affaire Brent Spar opposant Shell et Greenpeace illustre parfaitement les dérives potentielles des ONG. En 1991, la compagnie pétrolière décide de mettre un terme à l’activité d’une de ses plates-formes pétrolière dénommée Brent Spar en mer du Nord. Après de nombreuses études et consultations auprès d’organisations de défense de l’environnement, la solution de couler la plate-forme est préférée à celle d’un remorquage. Malgré les précautions prise par le pétrolier et l’absence apparente de réticences, la crise éclate en avril 1995 avec l’occupation de la plate-forme par des militants de l’ONG environnementaliste Greenpeace. Un appel au boycott est lancé et des lignes satellites sont même louées par l’ONG pour que les militants puissent être en contacte avec la presse. L’opération communicationnelle de Greenpeace est un succès, Shell est montrée du doigt par l’opinion publique comme une multinationale mercantile et cynique. L’affaire prend une telle ampleur que les Etats s’en mêlent. Lors du Sommet du G7, Helmut Kohl demande au Premier ministre britannique John Major de renoncer à l’immersion. Devant tant de pression la compagnie va finalement céder et procéder au remorquage de Brent Spar. Une étude montrera que l’immersion de la plate-forme était sans danger pour l’environnement et Greenpeace reconnaissant ses erreurs d’appréciation envoiera une lettre d’excuse à Shell mais le mal est fait. L’information est une arme redoutable. La trop grande crédibilité accordée à des ONG dont la transparence et les intentions laissent parfois à désirer peut amener à des dérives. Appuyé par les relais médiatiques, le pouvoir de pression des ONG sur les multinationales est redoutable. Le rôle de veille des ONG est renforcé par l’apparition d’Internet qui rend possible la mobilisation des internautes du monde entier, à moindre coût et dans des délais et des proportions jamais égalés.

Parallèlement à cette montée en puissance des « sentinelles »141 que sont devenues les organisations non gouvernementales, la pression exercée sur les multinationales s’institutionnalise. Les deux dernières décennies voient naître des agences de notations sociétales et des fonds d’investissement dits éthiques, des organismes d’un nouveau genre qui viennent renforcer la nécessité pour les entreprises de devenir responsables.

Lire le mémoire complet ==> (Responsabilité sociale : un nouvel enjeu pour les multinationales ?)
Mémoire pour l’obtention du Diplôme
Université PAUL CEZANNE – AIX-MARSEILLE III – Institut D’études Politiques

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137 DESCOLONGES Michèle et SAINCY Bernard, Les entreprises seront-elles un jour responsables ?, La Dispute, Paris, 2004, p97
138 BEAUDOIN Jean-Pierre, L’opinion c’est combien ? Pour une économie de l’opinion , Village Mondial, Pearson Education France, Paris, 2005, p187
139 FRANÇOIS Ludovic, « ONG et réputation d’entreprises : La guerre de l’information au nom de l’éthique », Revue d’études du Renseignement et des Opérations Spéciales, n°8, l’Harmattan
140 Expression empruntée à Kristine Drullion dans son mémoire « Les ONG sont-elles les “sentinelles” de la réputation des entreprises ? », CELSA, 2004/2005
141 DRULLION Kristine, « Les ONG sont-elles les “sentinelles” de la réputation des entreprises ? », Mémoire de Master en communication des entreprises et des institutions, CELSA, 2004/2005