La réorganisation de la société l’Alliance nationale

By 11 December 2012

La mutualité au Québec au cours de la 1ère moitié du 20 siècle

3. La réorganisation de la société pendant l’entre-deux-guerres

Les cercles paroissiaux n’étant pas parvenus à stimuler la participation des membres, les dirigeants jugent nécessaire de repenser le fonctionnement de la société, d’autant plus que la faible croissance des effectifs au cours des années 1910 indique que la stratégie de l’enracinement local a atteint ses limites. Ils procèdent à une réorganisation majeure au tournant des années 1920, choisissant d’abolir les cercles et d’adopter un nouveau régime de recrutement.

3.1 L’abolition des cercles

En avril 1919, les dirigeants de l’Alliance, par l’entremise du bulletin mensuel de la société, déplorent le manque d’intérêt et le peu d’implication des membres dans l’administration de la société. Ils leur reprochent de ne plus assister aux réunions et de se contenter de payer leurs contributions:

Les officiers de l’Exécutif ont constaté ce pénible état de chose dans la visite aux cercles qu’ils ont eu l’occasion de faire lors de l’installation et des élections d’officiers. Malgré que l’on ait envoyé à chacun des membres des convocations spéciales, l’on a été indifférent à l’appel et il a été constaté dans des cercles composés de 200 membres et plus, une présence de 10 à 12 membres à peine. Il a été fait presque l’impossible pour rendre les assemblées de cercles intéressantes […], rien ne réussit, et de mois en mois on constate une apathie et une négligence plus accentuée. Cette indifférence est générale dans toute la mutualité, et les sociétés de bienfaisance se plaignent avec raison de l’insouciance de leurs membres. […]!20

Outre le fait que les membres qui n’assistent plus aux réunions, les cercles ne remplissent plus leurs devoirs. Ils avaient été mis en place pour assurer une surveillance efficace et peu coûteuse des caisses des malades et favoriser l’expansion de la société. De l’avis des dirigeants, les cercles s’avèrent, à l’aube des années 1920, un fardeau financier par rapport aux services qu’ils rendent effectivement:

[…] Pour s’administrer, les cercles dépensent chaque année des sommes considérables, soit en salaires d’officiers, en location de salles ou autres exigences administratives. Toutes ces dépenses deviennent inutiles et n’ont pas leur raison d’être, si les membres ne s’occupent plus de l’administration et du développement de leur cercle. Pourquoi payer des salaires d’officiers lorsque ces derniers ne se rendent pas aux assemblées ; pourquoi une location de salle si l’on n’a pas de réunions. […] Les cercles qui s’administrent dans de telles conditions n’ont plus leur raison d’être […] et il est préférable de les convertir en bureaux tout simplement. L’argent employé inutilement peut être mis plus à profit par l’Exécutif en envoyant des recruteurs, qui, en quelques jours peuvent faire un travail profitable et réveiller l’apathie des membres. Si un tel état de chose se prolonge […], il faudra que la direction de nos sociétés mutuelles prenne des mesures nécessaires pour enrayer ce marasme et réveiller les indifférents. Ce problème est à l’étude, et il a déjà attiré l’attention des congrès de nos sociétés de bienfaisance. La solution est difficile, mais elle s’impose. 21

Pour corriger cette situation jugée déplorable, les dirigeants décident d’abolir les cercles en 1919 pour les remplacer par des bureaux de perception. Lors de la convention de 192222, ils justifient leur décision en alléguant des cotisations insuffisantes pour couvrir les frais d’administration (augmentation des salaires) et les frais d’organisation (voyage, pensions) en croissance. Pour régler le problème, la société avait deux choix: augmenter la cotisation mensuelle ou supprimer les dépenses inutiles. C’est ce que la société choisit de faire en 1919 en adoptant un mode d’administration qu’elle dit moins coûteux qui comprend notamment l’uniformisation des succursales. Celle-ci s’est effectuée en fusionnant les deux modes d’administration qui existaient : les cercles et les bureaux de perception. Les succursales porteront désormais le nom de bureau de perception.

Ces bureaux de perception ont des fonctions très limitées. Ils ne servent qu’à percevoir les contributions des membres et à leur remettre les secours réclamés. Désormais, les bureaux ne sont plus administrés par des dirigeants locaux, comme c’était le cas des cercles. La gestion étant centralisée au siège social, les organisations locales se voient assigner un percepteur qui, en plus d’agir comme intermédiaire entre la société et les membres pour ce qui a trait aux contributions et réclamations, assume le recrutement de nouveaux membres. Puis, en 1945, à la faveur de la réorganisation de la société en compagnie qui se dessine, les bureaux de perception sont à leur tour abandonnés. Par souci d’économie et d’efficacité, dorénavant les membres transigent directement avec le siège social.

3.2 Des membres recruteurs à l’agent d’assurance

Entre 1893 et 1945, trois modes de recrutement se succèdent. Le phénomène traduit un glissement graduel dans l’exercice des fonctions de recrutement du membre vers l’agent d’assurance. De la fondation de la société jusqu’à sa réorganisation en 1919, le recrutement repose sur le régime mutualiste selon lequel les membres sont recrutés par les membres. Cette première forme de recrutement est remplacée en 1919, dans la foulée de la réorganisation de la société, par le régime des percepteurs. Puis, en 1945, un nouveau système est adopté, celui des agents d’assurance, qui met fin au régime des percepteurs.

Dans les sociétés de secours mutuels, ce sont les membres qui doivent effectuer le recrutement, ce qui permet de réduire leurs coûts de fonctionnement. Or, devant le peu d’empressement des membres à effecteur cette tâche, les dirigeants de l’Alliance nationale choisissent en 1919, en même temps qu’ils transforment les cercles en bureaux de perception, de mettre en place un nouveau régime de recrutement. Ils réaffectent l’argent économisé avec l’abolition des cercles à la rémunération de recruteurs. Ces derniers doivent, en plus de percevoir les primes auprès des membres, en recruter de nouveaux. Les dirigeants font donc le pari qu’il est plus profitable de rémunérer des personnes qui se consacrent à temps plein à la sollicitation de nouveaux adhérents que de compter sur le dévouement des membres. On fait donc appel aux meilleurs recruteurs, tout comme on a recours à d’anciens agents ayant œuvré au sein de compagnies d’assurance. C’est le cas, par exemple, de Roméo Daigle, un ancien agent d’assurance à l’emploi de Confederation Life Insurance Company jusqu’en 1922, qui devient recruteur pour le compte de l’Alliance nationale en 1923. 23

L’embauche de recruteurs à temps plein n’empêche pas les membres qui le désirent de solliciter aussi l’adhésion de nouveaux sociétaires. Par contre, les listes des membres ayant participé au recrutement cessent d’être publiées en même temps que disparaît la revue en 191924; il nous donc est difficile de connaître la proportion de membres qui y participent. Toutefois, pour les années comprises entre 1924 et 1933, nous avons pu consulter les rapports que le président soumet mensuellement au Bureau exécutif. Ces rapports indiquent à chaque mois le nombre de candidats recrutés par les membres et ceux qui le sont par les agents. Ces données nous permettent de constater un renversement de la situation entre 1914 et 1924. Alors qu’en 1914, les sociétaires étaient encore responsables de l’adhésion de près de 90 % des membres, ils ne contribuent, en 1924, qu’à 4 % de l’accroissement des effectifs, une proportion qui diminue à 1 % en 1933. À l’inverse, ce sont les agents qui recrutent un peu plus de 96 % des nouveaux adhérents en 1924 et tout près de 99 % en 1933.

Malheureusement, les données n’étant pas disponibles entre 1914 et 1924, nous ne pouvons situer exactement à quel moment s’effectue ce renversement. Nous pouvons tout de même supposer qu’il s’agit du résultat de la transformation des cercles en bureaux de perception et de l’embauche des agents, et qu’il se produit après 1919.

TABLEAU 3.2 Évolution de la proportion des membres recrutés par des membres entre 1900 et 1933

1990 1914 1924 1933
Recrutés par les membres 875 1935 200 60
Recrutés par les agents N.D. N.D. 4984 5221
Membres admis 1329 2183 5184 5280
% recrutés par membres 65,84 88,64 3,86 1,14
% recrutés par agents 96,14 98,88

Source: Résultats des concours parus dans le Rapport du président, de juin 1925 et juin 1934, et les Rapports annuels.

Par ailleurs, si l’embauche de percepteurs chargés d’effectuer la sollicitation de nouveaux candidats permet de suppléer à la faible participation des membres en ce sens, le régime n’est toutefois pas parfait.

Comme les percepteurs ne sont pas des agents d’assurance au sens de la loi, selon laquelle il faut être au service d’une compagnie d’assurance et non d’une société de secours mutuels, ils n’ont pas à détenir une licence pour solliciter de l’assurance-vie25. Sans cette licence, il est difficile de régir le travail des percepteurs. Ceci donne lieu à des abus de la part de certains d’entre eux. À plusieurs reprises, des membres de l’Alliance nationale se plaignent auprès du Surintendant des assurances de la province des comportements des percepteurs. Le plus souvent, on les accuse de percevoir les primes des membres, sans toutefois remettre celles-ci à la société. C’est d’ailleurs ce que le secrétaire de l’Alliance explique au Surintendant lorsque ce dernier lui fait part d’une plainte qu’il a reçue, dans laquelle le sociétaire affirme avoir acquitté ses primes pour les mois de novembre à avril alors que l’Alliance dit n’avoir rien reçu. Le secrétaire soutient que…la personne qui dans le temps agissait comme percepteur ne veut pas prendre la responsabilité des mois qui apparaissent comme n’étant pas payés. Si l’assuré a réellement payé les mois de novembre 1945 à avril 1946 avant de nous transmettre son montant de 5,49$, il faudrait admettre qu’il aurait auparavant accepté un reçu douteux. La chose n’est pas impossible cependant et nous lui donnons le bénéfice du doute en considérant que la prime de 5,49$ payait les mois de mai 1946 à octobre 1946. C’est le genre de trouble dont nous serons délivrés quand nous aurons mis fin complètement au régime des percepteurs !26

En raison des plaintes formulées à l’égard de certains percepteurs, mais aussi par souci d’efficacité et pour réduire les coûts de fonctionnement, les dirigeants mettent en place un nouveau régime. Les bureaux de perception sont remplacés peu à peu par de simples agences à partir de 1945. Les membres transigeant directement avec le siège social, les percepteurs n’ont plus leur raison d’être. Ils seront remplacés par des agents d’assurance qui se chargeront uniquement de la vente de polices d’assurance et seront rémunérés à la commission, comme c’est le cas dans les compagnies d’assurance.

En définitive, en vue de réduire les frais administratifs et de stimuler la croissance de la société, les dirigeants en revoient le fonctionnement à l’aube des années 1920. La centralisation de la gestion, confiée à des employés qualifiés, et le recours à des percepteurs rémunérés pour effectuer le recrutement et la collecte des primes, élargissent le fossé entre la direction centrale de l’Alliance nationale et les membres de ses unités locales.

Lire le mémoire complet ==> (Le secours mutuel en transformation: l’alliance nationale (1892-1948))
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières
Comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
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20 «Conseils pratiques à nos sociétaires!», L’Alliance nationale, 25, 4 (avril 1919), p.1.
21 Idem.
22 «Rapport du directeur général!», Rapport des officiers généraux faits au Conseil général à sa session ouverte le 7 août 1922, Montréal, p.14.
23 Lettre de Charles Duquette, président de l’Alliance nationale envoyée à J.A. Paradis, inspecteur des SSM, 6 décembre 1923.
24 En outre, après 1914, les listes sont généralement incomplètes. On ne donne alors bien souvent que les meilleurs recruteurs, et non plus la liste de tous les membres qui ont recruté au moins un membre. Il nous est donc difficile après 1914 de connaître le taux de participation des membres au recrutement.
25 Lettre de Charles Duquette, président de l’Alliance nationale envoyée à J.A. Paradis, inspecteur des SSM, 6 décembre 1923.
26 Lettre de Gérard Millette, secrétaire de l’Alliance nationale, envoyée à Wheeler Dupont, assistant-surintendant des assurances, 27 mai 1947.